Sors de ta coquille! Les mulettes d’eau douce.

Tout un tas de moules d’eau douce m’attendait au lac Bonny
Tout un tas de moules d’eau douce m’attendait au lac Bonny

Les chroniques DocBébitte font largement place aux arthropodes – soit les organismes invertébrés munis de pattes segmentées. Je vous parle moins souvent des autres formes d’invertébrés, souvent plus mystérieux et moins prisés des entomologistes amateurs. Pourtant, bon nombre d’entre eux sont connus et font partie de notre quotidien.

À titre d’exemple, si vous vivez aux abords d’un plan d’eau permanent (lac ou rivière) – ou encore que vous adorez patauger dans l’eau comme je tente de le faire chaque été –, vous connaissez sans aucun doute la bête dont je compte vous entretenir.

Il s’agit des grosses moules d’eau douce, communément appelées mulettes. Elles appartiennent à l’un de nos trois grands groupes de moules d’eau douce au Québec : les Unionidés. Ce groupe, qui comprend deux familles (Margaritiferidae et Unionidae), est facile à distinguer des deux autres groupes (Sphaeriidés et Dreissenidés). Alors que ces derniers sont relativement petits et font quelques centimètres (environ 2 à 5 cm selon le groupe), les Unionidés sont susceptibles d’atteindre une impressionnante taille de 20 à 25 cm!

Les mulettes sont des mollusques qui font partie de la classe des Bivalves. Comme le nom le suggère, il s’agit d’invertébrés dont le corps mou est protégé par deux coquilles ou « valves » coriaces qui se referment l’une sur l’autre. L’anatomie de la moule est différente de ce que l’on est habitué d’observer : le corps se constitue de systèmes digestif, circulatoire, reproductif et nerveux rassemblés en une masse; il est dépourvu de pattes ou d’organes sensoriels comme les yeux. Il est également constitué de muscles qui servent notamment à garder les deux coquilles fermées. De plus, les moules sont munies d’un « pied » qui ressemble à une sorte de langue qu’elles utilisent pour se déplacer sur le substrat ou encore pour s’y enfouir.

En effet, malgré leur apparence, les moules sont bien vivantes et capables de se mouvoir. L’été dernier, lors d’une escapade en chalet aux abords du lac Bonny, dans les Laurentides, j’eus le plaisir de jouer allègrement dans le lac… dont les rives vaseuses étaient infestées de larges moules d’eau douce. Je n’en avais jamais vu autant! Le fond du lac était zébré de nombreux sillons formés par les moules en déplacement.

Orifice inhalent (bas) et orifice exhalent (haut)
Orifice inhalent (bas) et orifice exhalent (haut)
Sillons générés par les moules
Sillons générés par les moules

Aussi, je pus observer et filmer plusieurs moules alors qu’elles s’affairaient à filtrer l’eau. Les mulettes se nourrissent et « respirent » en aspirant l’eau par un orifice servant de siphon. Plus précisément, elles sont munies de branchies qui absorbent l’oxygène contenu dans l’eau et qui servent également à filtrer les débris en suspension dans l’eau. Ainsi, les moules sont considérés comme des filtreurs : animaux et plantes microscopiques, détritus variés, bref tout ce qui flotte dans la colonne d’eau devient le dîner de mesdames!

La filtration de l’eau est aussi utile dans le cadre du cycle reproducteur. C’est en filtrant l’eau que la moule femelle capte le sperme du mâle… À noter que j’ai appris (peut-être tout comme vous ici) que les sexes des mulettes québécoises sont séparés. Cela dit, le cycle reproducteur des moules est tout à fait intrigant! Le développement des embryons se fait dans la moule, mais les larves – les glochidiums – doivent être éjectées par la mère afin de parasiter des poissons. Pour s’assurer que ses rejetons ont toutes les chances de survie, la mère utilisera différents stratèges. Un de ceux-ci consiste à agiter, tel un pêcheur, un paquet de glochidiums retenu par un filament comme s’il s’agissait d’un leurre. Les poissons qui osent jeter un regard de plus près se feront projeter au visage un tas de petites larves, prêtes à y élire domicile. Une autre tactique est d’attirer les poissons prédateurs en brandissant un appendice qui ressemble à une proie. Une étonnante démonstration peut être visionnée dans cette vidéo tirée de YouTube. Pour les gens qui, comme moi, sont fascinés par l’évolution, cette vidéo vous intéressera sans aucun doute!

Ces stratégies ont toutefois leurs limites : non seulement les poissons doivent s’approcher suffisamment de la mère, mais l’espèce à laquelle ils appartiennent doit être compatible avec cette dernière. Néanmoins, les larves qui parviennent à s’accrocher passeront d’un à six mois sur l’hôte choisi. Après cette période de parasitisme, elles se laisseront tomber au fond du lac, où elles grandiront de façon très rapide pendant environ six ans. Si les conditions sont favorables, nos moules pourraient vivre quelques dizaines d’années, voire jusqu’à cent ans selon l’espèce.

Parlant de conditions favorables, les mulettes constituent des organismes particulièrement sensibles à la pollution du milieu qu’elles habitent, étant donné qu’elles filtrent les polluants qui se retrouvent dans la colonne d’eau. D’ailleurs, malgré leur présence historique dans nos eaux, il semble malheureusement que plusieurs moules soient en danger de disparition. Parmi les principaux suspects au banc des accusés, nommons la pollution organique liée aux différentes activités humaines (agriculture intensive, industries, rejets urbains, etc.), ainsi que la dégradation de l’habitat par l’érection de barrages qui modulent non seulement l’écoulement de l’eau, mais peuvent altérer les communautés de poissons-hôtes.

Coquilles recueillies aux abords du fleuve Saint-Laurent – elles sont de bonne taille!
Coquilles recueillies aux abords du fleuve Saint-Laurent – elles sont de bonne taille!

L’introduction des moules zébrées pose aussi un grave problème pour la diversité et l’abondance de nos grandes moules. La moule zébrée (famille des Dreissenidés) est une espèce exotique envahissante qui a en effet une capacité de colonisation que je qualifierais d’hallucinante! Selon une des sources consultées, la densité des moules zébrées dans le fleuve Saint-Laurent peut atteindre quelque 20 000 individus par mètre carré! Les pauvres mulettes, qui offrent une belle surface de colonisation, se retrouvent rapidement envahies et étouffées par ces concurrentes exotiques. L’ouvrage de Paquet et al. (2005) réfère à une étude dans la rivière Rideau, en Ontario, où les mulettes recueillies portaient en moyenne… 809 moules zébrées chacune!

Pour terminer, connaissez-vous le bateau-laboratoire de l’Université du Québec à Trois-Rivières baptisé Lampsilis? Quel est le lien avec la présente chronique, me direz-vous? Eh bien, j’ai eu l’honneur de faire partie du comité de sélection du nom de ce fameux bateau qui sillonne le Saint-Laurent à des fins de collecte de données scientifiques… et le nom qui lui fut donné tire son origine d’une moule! La moule Lampsilis (genre) donna également son nom au célèbre lac qui prit la place de la mer de Champlain lorsque les eaux salées devinrent douces. Ce serait notamment par la découverte des restes de moules Lampsilis éparpillés sur la terre ferme que les chercheurs auraient déterminé l’étendue géographique de cet ancien lac.

Si vous voulez en savoir plus sur les moules d’eau douce (il y en aurait encore beaucoup à dire), je vous conseille de jeter un coup d’œil aux différentes sources citées. En particulier, j’ai beaucoup aimé l’article rédigé par des collègues québécois travaillant au secteur Faune et publié dans le Naturaliste canadien (Paquet et al. 2005). Je m’en suis grandement inspirée pour vous concocter la présente chronique, car il était très riche en information et faisait un bel éclairage sur la situation des mulettes au Québec. Bonne lecture!

 

Vidéo 1. Lors de mon escapade au lac Bonny, j’ai observé, touché et… ri un peu des moules qui se refermaient rapidement lorsque je leur touchais (on peut m’entendre rire sur la vidéo)!

 

Pour en savoir plus

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