Pourquoi les bébittes me trouvent-elles si délicieuse?

Prologue

L’ironie du sort veut que j’aie commencé à vous préparer ce qui suit en séjour en chalet, sur le bout d’un quai, crémée d’une généreuse couche de chasse-moustique.

Le groupe de clavardage des piqueurs

J’ai souvent l’impression que les insectes piqueurs du Québec ont un groupe de clavardage.

« Elle est dehors. »

« Parfait. J’arrive. »

« J’amène les brûlots. »

« Je préviens les mouches noires. »

Pendant ce temps, autour de moi, les autres personnes vivent une soirée d’été tout à fait normale. Elles jasent. Elles rient. Elles contemplent la nature. Elles disent même parfois des choses très provocantes comme : « Ah bon, il y a des moustiques? »

Oui. Il y a des moustiques. Ils sont sur moi.

La scène se répète : au chalet, en randonnée, près d’un feu ou pendant une tentative naïve de manger dehors sans servir moi-même de repas. Les autres humains du groupe semblent profiter d’une relation relativement pacifique avec la faune volante. Moi, je constate qu’une mouche noire peut localiser le derrière de mon oreille avec la précision d’un GPS militaire.

D’où la grande question, formulée avec toute la dignité qu’il me reste, le visage tout boursouflé : pourquoi les bébittes me trouvent-elles si délicieuse?

Vous sentez-vous comme moi? Oui: certains humains attirent bel et bien plus les mouches piqueuses que d’autres!

Délicieuse, ou simplement repérable?

Commençons par une petite déception : les moustiques, mouches noires, brûlots et mouches à chevreuil ne me choisissent probablement pas parce que mon sang est délicieux.

En effet, avant de boire notre sang, ces diptères doivent d’abord nous trouver. Pour cela, ils utilisent une série de signaux : le dioxyde de carbone que nous expirons, les odeurs que nous émanons, la chaleur de notre corps, l’humidité qui nous entoure, nos mouvements, nos vêtements et notre emplacement dans la nature.

Autrement dit, je ne suis peut-être pas plus délicieuse. Simplement plus facile à repérer.

Ces « signaux » ne sont pas identiques d’une personne à l’autre. Nous ne respirons pas tous exactement de la même façon. Nous n’avons pas tous la même chaleur corporelle, la même odeur de peau, la même transpiration, les mêmes bactéries cutanées, les mêmes vêtements ou les mêmes habitudes de camping.

Bref : chaque humain traîne autour de lui une petite « aura » chimique, thermique et visuelle bien à lui.

Le CO₂ : quand respirer nous trahit

Nous expirons du CO₂ à chaque respiration. C’est normal… et généralement recommandé! Malheureusement, le CO₂ constitue un indice très intéressant pour plusieurs insectes piqueurs : il annonce qu’il y a un animal vivant qui respire.

Chez les moustiques (famille Culicidae), le CO₂ peut déclencher ou orienter le comportement de recherche d’un hôte. Il n’agit pas seul, mais il met l’insecte en alerte. J’ai été surprise de lire que les moustiques peuvent repérer notre panache de CO₂ à une distance de 60 mètres. Maintenant je comprends pourquoi des hordes de ces bêtes finissent par me suivre lors d’une marche en forêt!

Du côté des mouches noires (famille Simuliidae), de petites mouches robustes associées à l’eau courante où leurs larves se développent, le CO₂ semble aussi jouer un rôle. Certaines études ont observé que le CO₂ expiré contribuait aux différences entre des personnes plus ou moins attirantes pour des femelles en recherche de sang.

Ce minuscule point sur mon bras, c’est un brûlot!

Les brûlots (famille Ceratopogonidae) – de minuscules moucherons piqueurs dont j’ai parlé dans Quelle mouche t’a piquée? – réagissent également à des signaux comme le CO₂ qui, parfois combiné à d’autres odeurs, agit comme un aimant.

Quant aux mouches à chevreuil et aux mouches à cheval (famille Tabanidae), ces grosses mouches qui nous harcèlent et nous saignent littéralement, elles ne se fient pas seulement au CO₂, bien qu’il participe à la détection d’un hôte. Leur vision compte pour beaucoup. Nous le verrons plus tard.

Bref : une activité aussi banale que respirer nous rend déjà plus visibles.

Et il y a plus.

L’odeur de peau : à chacun son parfum

Nous dégageons – volontairement ou pas – une odeur qui nous est unique : celle produite par la peau, la sueur, le sébum et les microbes qui vivent sur nous.

Les femelles moustiques détectent ces composés odorants grâce à des récepteurs spécialisés, notamment sur leurs antennes.

Dans les sources consultées, j’ai appris que les personnes qui attirent les moustiques possèdent davantage d’un type d’acides gras, appelés acides carboxyliques, dans les émanations de leur peau. Et la quantité de ces acides varie d’une personne à l’autre. National Geographic (2025) précise que l’odeur de ces acides « est parfois comparée à celle du beurre ou du fromage rance ». Bon appétit!

L’importance de l’odeur est cependant moins bien documentée chez les autres insectes piqueurs rencontrés au Québec. Chaque groupe a ses propres outils sensoriels et ses propres préférences!

Les moustiques (maringouins) sont de loin les plus étudiés. Ici: encore moi qui fait un don de sang!

Chaleur, humidité et sueur : le halo de mammifère

Autre signal qui nous trahit : nous produisons de la chaleur. À cela s’ajoutent l’humidité de notre respiration et de notre peau, ainsi que la transpiration.

Chez les moustiques, la chaleur et l’humidité aident à confirmer qu’un hôte potentiel est tout près. Le CO₂ attire l’attention à distance, les odeurs donnent des informations supplémentaires, puis, à courte portée, la chaleur et l’humidité deviennent des indices clés. Il s’agit d’une approche en plusieurs étapes et non pas d’un unique panneau publicitaire lumineux qui mène directement à nous.

La sueur contribue au portrait. Elle contient des composés que les microbes de la peau peuvent transformer en odeurs détectables. De plus, elle accompagne typiquement l’effort, la chaleur et une respiration plus forte. Cela explique pourquoi certaines activités comme la randonnée ou la course transforment notre corps en message très lisible : « mammifère chaud et odorant disponible ».

Les mouches à chevreuil coupent la peau, puis lapent le sang qui s’écoule. Un exemple de blessure associée chez mon conjoint.

Bouger et contraster avec le décor

Parlant de bouger dehors : plusieurs mouches piqueuses utilisent des indices visuels.

Chez les moustiques, la vision travaille de pair avec les autres sens. Une fois qu’ils ont détecté du CO₂ et des odeurs humaines, ils utilisent ensuite des contrastes, des formes ou des couleurs pour s’orienter davantage vers leur cible.

Les indices visuels sont particulièrement importants pour les mouches à chevreuil et les mouches à cheval (famille Tabanidae). Ces grosses mouches diurnes sont souvent attirées par les silhouettes, les mouvements et les surfaces unies qui se détachent du décor. De plus, plusieurs espèces montrent une préférence pour les objets foncés et brillants – qui ressemblent aux reflets des milieux aquatiques là où elles se reproduisent. On comprend donc pourquoi elles s’intéressent vivement à des véhicules sombres, des personnes qui marchent… ou encore qui battent des bras!

Quand notre panneau clignote plus fort

Certains facteurs peuvent modifier temporairement notre détectabilité.

L’exercice, par exemple, augmente la respiration, la chaleur corporelle et la transpiration. Pour un insecte qui cherche un hôte, cela peut rendre le signal plus fort.

La grossesse est un autre facteur susceptible d’amplifier le signal, notamment parce qu’elle peut s’accompagner de changements dans la respiration, la température corporelle et les odeurs émises. Il faut toutefois éviter les raccourcis : la grossesse n’attire pas automatiquement tous les insectes piqueurs. C’est plutôt qu’elle peut modifier plusieurs signaux auxquels certains moustiques sont sensibles.

La bière a aussi été associée à une augmentation de l’attractivité, mais les changements (odeurs corporelles, métabolisme, etc.) qui en sont responsables restent mal connus. Une étude (Lefèvre et collab. 2010) a néanmoins pris soin de mesurer la température corporelle et le CO2 émis et a conclu que l’attractivité après consommation de bière ne pouvait être expliquée par ces deux facteurs.

Enfin, les savons, parfums et produits corporels peuvent également changer temporairement notre odeur. Comme pour tout le reste, l’effet peut varier selon le produit, la personne et l’espèce de moustique. Tantôt, ils peuvent augmenter l’attraction, tantôt, ils la diminuent. Cela ne signifie donc pas de ne plus vous laver!

À chaque mouche sa méthode

Il est tentant de mettre tous les insectes piqueurs dans le même panier. Or, les moustiques, les mouches noires, les brûlots et les mouches à chevreuil appartiennent chacun à une famille distincte. Et ils ne cherchent pas tous leurs hôtes exactement de la même manière.

Les moustiques sont les mieux étudiés. On sait qu’ils utilisent une combinaison d’indices chimiques et physiques : CO₂, odeurs de peau, chaleur, humidité, signaux visuels. Qui plus est, l’importance de ces signaux peut varier entre les espèces.

Chez les mouches noires et les brûlots, le CO₂ et les différences entre individus semblent être des facteurs importants, mais les données sont moins abondantes que chez les moustiques.

Mouche noire qui me dévore. Me restera-t-il du sang d’ici la fin de cette chronique?

En ce qui concerne les mouches à chevreuil et les mouches à cheval, la vision joue un rôle évident dans leur recherche d’hôtes : mouvement, forme, contraste, couleur foncée. Elles combinent entre autres ces signaux au CO₂ et aux odeurs. Fait intéressant : les motifs lignés ou à pois leur sont moins attrayants. Pourquoi pas un manteau zébré pour mieux se protéger, alors? De plus, ces gros diptères préféreraient des proies plus chaudes et… situées en plein soleil!

Pour résumer, si je semble attirer plusieurs types de piqueurs, ce n’est pas nécessairement parce que je possède une mystérieuse essence universelle délectable. Je produis plusieurs signaux intéressants à la fois : je respire, je chauffe, je bouge, je sens quelque chose, je porte du foncé et je me tiens au mauvais endroit au mauvais moment. Genre, près des milieux aquatiques que j’aime tant.

Bref, j’existe dehors avec un peu trop d’enthousiasme biologique!

Mythes et autres légendes de feu de camp

Quand je dis que je me fais piquer beaucoup plus que la moyenne des gens, on me dit parfois : « Ah, tu dois manger beaucoup de bananes ». Ou encore que ce pourrait être mon groupe sanguin.

Bien que je mange effectivement des bananes tous les matins, je doute que ce soit la meilleure explication.

Qu’en est-il vraiment?

Premier mythe : les insectes nous préfèrent parce qu’on a le sang sucré. Eh non! Malheureusement, comme vous l’avez compris, ces derniers ne commencent pas leur recherche en goûtant notre sang. Ils doivent d’abord nous localiser. Et, pour ce faire, ils se fient aux signaux accessibles avant le repas : respiration, odeurs, chaleur, humidité, mouvement. Mythe déboulonné!

Deuxième hypothèse : le groupe sanguin. Quelques études ont observé des préférences dans certaines conditions. Par exemple, certaines espèces de moustiques préféreraient des personnes du groupe O. Comment est-ce possible sans avoir préalablement goûté au sang? Il a notamment été suggéré que ces insectes seraient en mesure de détecter indirectement des substances associées au groupe sanguin dans les sécrétions des personnes. Toutefois, les résultats varient selon les espèces et la méthodologie employée. En revanche, d’autres études n’ont trouvé aucun effet. Le groupe sanguin ne constitue donc pas, à lui seul, une explication bien établie et son effet demeure incertain.

Mes multiples dons de sang!

Même constat pour l’alimentation. Les bananes, l’ail, certaines vitamines et plusieurs autres suspects ont été accusés au fil du temps. Nos choix alimentaires peuvent peut-être modifier légèrement nos odeurs corporelles, mais les preuves restent à faire. À prendre, donc… avec un grain de sel!

Maintenant, une question que je me pose depuis longtemps : est-ce que le stress joue un rôle? Pour ceux qui ne me connaissent pas… eh oui, je suis une personne nerveuse! Alors, est-ce que cela expliquerait pourquoi j’attire beaucoup plus les mouches hématophages que les autres? Peut-être! Je n’ai pas mis la main sur une étude qui fait le lien direct entre le stress et les piqûres, mais on peut inférer ce qui suit : quand je suis stressée, je sue davantage, je respire différemment et la température de ma peau change. Il pourrait donc s’agir d’une piste.

Enfin, j’ai été étonnée de lire dans l’une des sources (Lyimo et Ferguson, 2009) que le sang anémique est plus facile à digérer par les moustiques. Est-ce que cela pourrait les attirer davantage? Je fais de l’anémie légère depuis bien des années. Intrigant, mais ça n’enlève pas le fait que je dois d’abord être détectée avant « l’effet anémie ». Un pensez-y-bien.

En outre, il faut résister à la tentation d’opter pour une seule cause. La réalité est multifactorielle : il y a un ensemble de petits signaux, certains durables, d’autres temporaires, qui s’additionnent dans un contexte donné et qui nous trahissent. Si vous êtes curieux, jetez un coup d’œil à la section Pour en savoir plus : vous y trouverez encore plus d’hypothèses!

Comment devenir une personne moins délicieuse

Peut-on changer sa petite aura de mammifère? Non.

Mais on peut rendre la tâche plus difficile aux insectes piqueurs.

Un bon point de départ, c’est de porter des vêtements longs, pâles et difficiles à percer. Ils réduisent l’accès à la peau, diminuent les contrastes et protègent mécaniquement contre plusieurs piqûres ou morsures. Les vêtements pâles nous rendent également moins chauds. D’autres barrières physiques sont précieuses, comme les moustiquaires et les chapeaux à filet.

Chez les mouches à chevreuil et à cheval, les couleurs et les motifs comptent : Krčmar et collab. (2014) ont démontré que les pièges noirs, bruns, bordeaux, rouges et bleus attiraient beaucoup plus ces mouches que les pièges verts, lilas, blancs, oranges et jaunes. Comme mentionné plus haut, les rayures et les pois pourraient aussi les confondre. Et moi qui porte majoritairement du noir et du bleu foncé (uni) en rando! Oust de mon garde-robe, vêtements foncés!

Les chasse-moustiques homologués figurent parmi les outils les plus utiles. Faites des essais pour voir ce qui vous convient le mieux, car leur efficacité et leur durée de protection varient selon l’ingrédient actif et sa concentration. En effet, le produit idéal pour vous ne l’est peut-être pas pour les autres. Par exemple, la citronnelle, qui protégeait bien ma collègue lorsque nous faisions des échantillonnages sur le terrain, n’avait aucun effet dissuasif une fois sur moi : je me faisais dévorer!

Le vent aussi peut aider. Les petits insectes volants ont plus de difficulté à nous rejoindre quand l’air bouge. Profitez allégrement des endroits exposés à la brise!

Bien sûr, il importe de tenir compte du moment et de l’endroit où l’on se trouve. Les abords de milieux aquatiques, les sous-bois, les périodes sans vent, ainsi que le matin et le soir peuvent favoriser les rencontres, selon les espèces. Si on ne peut éviter ces situations, on peut néanmoins s’y préparer.

Vêtements pâles, chapeau et filet moustiquaire: mes tentatives pour être moins délicieuse tout en profitant du plein air!

Je respire, donc on me trouve

La réponse à ma question initiale est à la fois rassurante… et un peu vexante.

Les insectes ne me trouvent probablement pas délicieuse au sens gastronomique. Ils ne se réunissent pas vraiment dans un groupe de clavardage pour coordonner leurs attaques.

Ils me repèrent parce que j’existe d’une manière détectable. Je respire. Je chauffe. Je bouge. Je transpire. Ma peau et mes microbes émettent une signature chimique. Mes vêtements contrastent peut-être avec le décor. Je me situe souvent au mauvais endroit, au mauvais moment : en pleine nature, que j’adore!

Bref, ce n’est pas personnel : c’est sensoriel.

Qu’on le veuille ou non, on doit reconnaître une chose : ces minuscules insectes sont remarquablement doués pour capter les messages que notre corps envoie… malgré lui!

Délicieuse? Peut-être.

Repérable? Très certainement.

Et moi qui croyais que j’avais du bon sang!

Pour en savoir plus

14e concours amical de photographies d’invertébrés du Québec

L’été se pointe le bout des antennes et avec lui revient une tradition bien vivante : le concours annuel de photographies!

C’est le moment parfait pour sortir vos appareils photo, fouiller les fleurs du regard, inspecter les feuilles, vous pencher près du sol et partir à la rencontre des fascinants invertébrés du Québec.

Pour une 14e année, je vous invite à me transmettre vos clichés coup de cœur : insectes, arachnides, mollusques, et autres petites bêtes du genre. Tout ce qui rampe, vole ou grouille mérite sa place!

Un concours amical, ouvert à tous

Que vous soyez entomologiste amateur ou expert, photographe en herbe ou aguerri, ce concours est pour vous! Et comme chaque année, ce sont les lecteurs de DocBébitte qui voteront, à la fin de l’été, pour leur photo préférée.

Le prix?

Simple, mais gratifiant : la photo gagnante sera mise en vedette dans une chronique dédiée à l’invertébré photographié – avec vos crédits photo, bien sûr!

Comment participer?

Critères d’admissibilité

  • Le sujet photographié doit être un invertébré présent au Québec (dont l’aire de répartition inclut le Québec);
  • Les personnes reconnaissables sur vos photos doivent avoir donné leur consentement, puisque les photos seront publiées sur le blogue DocBebitte.com;
  • Vos photos peuvent avoir été prises à n’importe quel moment (peu importe l’année).

Envoi de vos photos

  • Soumettre un maximum de deux (2) photos par participant;
  • Avoir une résolution minimale de 1200 pixels sur le bord le plus long;
  • Fournir, pour chaque photo :
    • Le prénom et le nom de l’auteur de la photographie;
    • L’endroit où la photo a été prise (exemple : Trois-Rivières, Québec);
    • Le nom de l’invertébré, si connu.
  • Vous pouvez ajouter votre signature sur la photo, sinon je l’ajouterai moi-même;
  • Envoyer vos photos à Docbebitte@outlook.fr avant le 11 septembre 2026 à 23h59. Indiquer « Concours de photo 2026 » comme objet. Un accusé de réception vous sera envoyé par la suite – prévoyez quelques jours.

Que se passe-t-il après?

Après la date limite, un appel aux votes sera lancé auprès des lecteurs de DocBébitte.

La photo ayant reçu le plus de votes sera mise en vedette dans une chronique dédiée, avec les crédits photo inclus.

Les autres clichés pourraient être utilisés dans de futures publications DocBébitte, avec mention du nom du photographe, bien sûr.

À vos marques, prêts, photographiez!

Je suis impatiente de découvrir vos plus belles trouvailles, peu importe leur nombre de pattes!

DocBébitte à la recherche des petites bêtes à photographier! Faites comme elle!

Défier la gravité, une patte à la fois

Quand j’ai publié une vidéo Instagram au début du mois de mai sur le pseudoscorpion, une lectrice a écrit un commentaire sur la surprenante capacité de cette bête à grimper n’importe où. Cela a piqué ma curiosité et je suis allée lire sur les astuces utilisées par les pseudoscorpions – et par d’autres arthropodes – pour défier les murs, les vitres et les plafonds.

Je connaissais déjà les tactiques de quelques invertébrés… puis j’ai réalisé que je n’avais jamais écrit sur le sujet.

Il ne m’en fallut pas plus pour vous concocter ce qui suit.

Une question de gravité…

Qui ne s’est jamais demandé comment une mouche peut se promener sur une fenêtre, une araignée arpenter un plafond et une fourmi gravir une paroi verticale sans tomber lamentablement au sol?

La réponse?

Ça dépend!

Les tactiques sont en effet multiples. En voici un aperçu!

Les griffes

Griffes des pattes d’un mille-pattes.

Avez-vous déjà examiné le bout des pattes de divers arthropodes? Celles-ci se terminent habituellement par une ou plusieurs griffes. Dans certains cas, leur nombre, leur forme ou leur présence servent même de critères aidant à les identifier.

Le rôle des griffes est simple : s’agripper à une surface. Plus particulièrement, elles agissent comme des crampons miniatures, s’accrochant à de petites prises parfois invisibles à nos yeux.

Cela fonctionne bien sur une surface rugueuse, comme l’écorce d’un arbre, un mur de briques ou… notre peau! Je me souviens encore de la douleur causée par les griffes d’un hanneton qui ne voulait tout simplement pas me lâcher, alors que je tirais pour le retirer!

Ce hanneton ne voulait pas me lâcher. Voyez ses griffes acérées!

Les coussinets adhésifs

Les griffes, c’est bien. Mais quand la surface est lisse, ce n’est pas toujours assez. Beaucoup d’arthropodes arborent donc, au bout de leurs pattes, de petits coussinets qui les aident à tenir sur les surfaces lisses.

Ces coussinets peuvent prendre différentes formes : plus ou moins souples, lisses ou poilus, et parfois associés à une très fine couche de liquide. Leur rôle premier est d’augmenter la surface de contact avec le support, un peu comme si la patte avait plus de “prises” invisibles.

La présence de poils, quant à elle, multiplie les points de contact avec le support. Quand ces contacts deviennent extrêmement serrés, de très faibles interactions moléculaires entrent en jeu et génèrent une attraction entre le bout de la patte et le support. Il s’agit d’une force nommée liaison de van der Waals (voir aussi plus bas, quand je parle de touffes de poils).

Enfin, la souplesse des coussinets aide la patte à épouser les irrégularités microscopiques de la surface, permettant à l’organisme d’y adhérer davantage.

Les pattes de cette mouche sont munies de coussinets.

La sécrétion liquide

Chez plusieurs insectes, le bout des pattes n’est pas complètement sec. Les zones qui servent à s’accrocher peuvent sécréter une pellicule de liquide si mince qu’on ne la voit pas à l’œil nu.

Cette dernière aide la patte à mieux adhérer aux surfaces lisses, un peu comme une feuille mouillée qui reste plaquée contre une vitre.

Ce n’est toutefois pas une colle dans le sens habituel du mot. La tactique vise plutôt à coller suffisamment pour ne pas tomber, mais pas trop pour pouvoir repartir. Plusieurs arthropodes contrôlent d’ailleurs l’adhérence en changeant l’angle, la pression et la direction de traction de leurs pattes.

Les poils microscopiques

Nori, qui tient à la verticale sur une vitre lisse.

Vous avez sans doute vu circuler ces photos de jolies « papattes » poilues d’araignées comparées à celles de nos chats et de nos chiens? Ces clichés nous rappellent que même ces grandes malaimées du règne animal possèdent, elles aussi, leur beauté.

En effet, certaines espèces d’araignées portent, tout au bout de leurs pattes et entre leurs griffes, une touffe de milliers de poils minuscules qui multiplient les points de contact. Ces touffes de poils se ramifient en structures encore plus petites, permettant à la patte d’épouser à merveille nos plafonds d’apparence lisse.

Chez certaines espèces, la face ventrale du tarse (première partie de la patte portant les griffes) est recouverte de soies spécialisées qui contribuent également à avoir une meilleure prise sur le substrat. L’ensemble de ces soies se nomme scopula.

Cette multitude de contacts permet à des forces d’attraction d’entrer en jeu – les liaisons de van der Waals mentionnées plus haut – et de maintenir les araignées « collées » aux surfaces. Bref, au lieu d’un seul gros point d’appui, la patte établit une foule de minuscules contacts avec la surface. Cela permet de se déplacer aisément et rapidement sur les murs et les plafonds.

Ma mygale Filomène peut servir ici de modèle : voyez le bout de sa belle patte poilue (photo ci-jointe). Et ma petite Nori, araignée sauteuse (famille Salticidae), possède aussi ces attributs, ce qui lui permet de se balader sur la vitre de son terrarium comme si elle était à plat sur le plancher.

La belle « papatte » poilue de ma mygale Filomène.

Les pseudoscorpions

Revenons à la bête qui m’a inspiré à écrire la présente chronique.

Le pseudoscorpion grimpe aux murs… et accessoirement ici sur ma main!

Les pseudoscorpions ne sont pas munis des mêmes papattes poilues que certaines araignées. Ils portent plutôt, au bout des pattes, un petit coussinet nommé arolium. Il s’agit d’une structure souple, extensible et située entre les griffes, qui les aide à garder prise sur le support. Il contribue à leur capacité de marcher sur des surfaces verticales.

Une étude publiée en 2022 sur Chelifer cancroides, l’espèce que l’on retrouve dans nos demeures, s’est penchée sur sa locomotion vers l’avant, vers l’arrière et à l’envers (Tross et collab. – voir section Pour en savoir plus). En outre, marcher au plafond est tout un art et ne se résume pas qu’à « coller » : l’arachnide ajuste également sa démarche. À l’envers, il ralentit, garde plus longtemps ses pattes en contact avec la surface et adopte une coordination des différentes pattes qui améliore sa stabilité.

Bref, le pseudoscorpion ne triche pas contre la gravité : il la gère avec doigté!

Et les humains avec ça?

Pourquoi ne faisons-nous pas pareil?

Je m’étais attardée à cette question dans ma chronique Les superpouvoirs des araignées (ou Spider-Man peut aller se rhabiller)!

C’est simple : nous sommes trop lourds! Plus un animal est gros, plus son poids augmente rapidement par rapport à la surface disponible pour adhérer. Il faudrait par conséquent une surface adhésive énorme pour pouvoir nous supporter – environ 40 % de la surface de notre corps. C’est nettement plus que la surface de nos mains et de nos pieds!

Les griffes bien aiguisées ne suffiraient probablement pas non plus, à moins d’avoir devant nous une surface irrégulière, de solides muscles et une bonne technique (comme en escalade).

Et que dire des touffes de poils? Imaginez si nous en avions plein les mains et les pieds!

Nori vous salue… de sa vitre!

La prouesse au bout des pattes

La prochaine fois qu’une mouche, une araignée ou un pseudoscorpion déambule sur une fenêtre ou au plafond, prenez quelques secondes pour admirer la prouesse!

Sous ces petites pattes se cache un impressionnant arsenal antichute : griffes, coussinets, poils, liquides, friction, forces moléculaires et coordination de marche. Des astuces souvent combinées les unes aux autres et même synergiques.

Tout ça pour accomplir un acte des plus fascinants : escalader murs et plafonds!

Pour en savoir plus

Clinique DocBébitte : colocataire indésirable recherche mille-pattes…

Si vous me suivez sur les réseaux sociaux, vous savez que je viens tout juste de donner une conférence sur l’écologie et l’élevage des mille-pattes géants d’Amérique du Nord (complexe Narceus americanus/Narceus annularis).

J’y parlais, bien sûr, des mille-pattes, mais aussi de la petite faune qui gravite autour d’eux… y compris deux invertébrés plutôt particuliers, et franchement pas invités!

Pour l’occasion, j’en ai profité pour ressortir l’une des premières bandes dessinées testées avec mon conjoint en préparant le concept de BD DocBébitte. Je ne l’avais pas encore publiée. Je l’ai revampée un brin et la voici enfin!

Ce mille-pattes a des colocataires indésirables…

Parasitoïdes chez mes mille-pattes

Vous voulez en savoir plus sur les deux parasitoïdes qui se sont attaqués à mes mille-pattes? Voici de quoi alimenter votre curiosité :

Mouches (sarcophagidés)

Nématomorphes

Encore plus de bandes dessinées DocBébitte?

Vous voulez voir l’ensemble des BD produites à ce jour? Facile! Cliquez sur les « … » en haut à droite de l’entête du site docbebitte.com et choisissez « Bande dessinée » dans l’item Catégories. Ou cliquez ici!

Bonne lecture!