Les buprestes : introduction à une brillante famille!

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Bupreste possédant un superbe abdomen bleu (Chrysobothris sexsignata, selon un collègue entomologiste)

Sur la page Facebook DocBébitte, il y a quelques semaines de cela, je vous demandais des suggestions de sujets que vous vouliez voir traités dans de prochaines chroniques. Une des propositions portait sur les buprestes – de jolis coléoptères qui peuvent arborer des couleurs aux reflets métalliques ou irisés.

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Certains buprestes sont si jolis qu’on en fait des bijoux!

J’ai photographié quelques individus de cette famille au courant des dernières années, mais je n’avais pas encore écrit à leur sujet, hormis une petite parenthèse dans une chronique sur les xylophages. Il s’agissait donc d’une bonne occasion pour vous présenter cette grande famille.

Étant donné l’étendue de ce groupe – quelque 15 000 espèces autour du globe et plus de 760 espèces en Amérique du Nord –, je n’ai pas la prétention ici de faire un compte-rendu exhaustif de la myriade d’individus composant cette famille et de leur écologie. Voilà pourquoi il s’agit d’une introduction! J’aurai sans doute l’occasion d’écrire plus spécifiquement au sujet de certaines espèces dans le cadre de futures chroniques (je n’ai pas écrit mon dernier mot)!

Si je vous lance une première question : connaissez-vous les buprestes? Peut-être serez-vous porté à me dire que ce groupe vous est peu connu. Mais un illustre individu de cette famille fait couler beaucoup d’encre : l’agrile du frêne. Ah, ça, vous connaissez, n’est-ce pas? J’y reviendrai un peu plus loin!

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Cet agrile (Agrilus ruficollis) est petit (4 à 8 mm)

Outre l’agrile du frêne, la famille Buprestidae est composée de bons nombres d’individus qui, à nos latitudes, sont souvent de teinte sombre ou métallique sur le dessus et de couleur iridescente sur la face ventrale. Je distingue les spécimens du Québec de ceux retrouvés ailleurs dans le monde puisque, dans certains pays, les buprestes possèdent des couleurs éclatantes et remarquables à un point tel qu’on les appelle « jewel beetles » (coléoptères-joyaux)! Les élytres de ces superbes individus (exemples ici tirés de Wikipédia) sont d’ailleurs utilisés pour fabriquer des bijoux. J’en possède moi-même un, acheté à un précédent Festival des insectes de Québec (voir la photo accompagnant la présente chronique).

Outre leurs solides élytres, les buprestes sont reconnaissables par la forme particulière de leur corps qui ressemble à une torpille. De plus, leur tête courte et trapue donne l’impression qu’elle est partiellement enfoncée dans leur thorax. Il s’agit d’indices auxquels porter attention lors de l’identification! Cela dit, leur taille est très variable : en Amérique du Nord, certaines espèces, toutes petites, ne font que 2 à 3 mm de long, alors que d’autres peuvent atteindre environ 30 mm.

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Cet individu du genre Dicerca possède des reflets bronzés

Leur morphologie particulière fait en sorte qu’ils génèrent des trous en forme de « D » dans l’écorce des arbres d’où ils émergent. À cet effet, beaucoup de larves de buprestes effectuent leur cycle de vie sous l’écorce des arbres, s’alimentant à l’interface du phloème et du cambium où elles creusent de vastes galeries. Certaines espèces minent également les racines, tiges et feuilles d’autres types de plantes, incluant les herbacées. Les larves de buprestes sont démunies de pattes et sont de couleur blanc crème, comme en témoigne cette photo tirée de BugGuide. Leurs segments abdominaux ont une forme caractéristique en cloche et le bout de l’abdomen est muni d’appendices qui ressemblent à des pinces.

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Le fameux agrile du frêne, capturé à Montréal (gracieuseté de Stéphane Dumont)

Les espèces qui creusent des galeries dans le bois préfèrent souvent les arbres morts ou malades à ceux qui sont en pleine santé, quoique certains groupes s’attaquent aux arbres sains. C’est le cas, comme vous pouvez vous en douter, de l’agrile du frêne (Agrilus planipennis) qui génère des dégâts considérables. Ce bupreste, pourtant fort joli malgré les dommages qu’il cause, aurait été accidentellement introduit en Amérique du Nord au courant des années 1990. Selon Hébert et al. (2017), il a été détecté en Ontario en 2002, puis au Québec à Carignan (en 2008) et à Montréal (en 2011). Il n’a cessé depuis d’étendre son aire de répartition et on le retrouve maintenant aussi plus au nord et à l’est. L’été dernier, j’ai d’ailleurs observé et photographié plusieurs pièges à agriles posés sur des frênes dans la ville de Québec.

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Piège à agrile du frêne (agrandi dans le médaillon à gauche)

Malgré les dommages causés par certaines espèces, il faut savoir que beaucoup de buprestes sont bénéfiques et jouent un rôle important dans la décomposition et le recyclage de la matière ligneuse. Ne les condamnez donc pas trop vite et profitez-en plutôt pour admirer ces joyaux d’insectes!

Vidéo 1. Bupreste du genre Dicerca.

Pour en savoir plus

Incursion au Festival des insectes de Québec 2019

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Uropyge qui se laissait observer à souhait

Pour non moins d’une cinquième année consécutive, je me suis pointé le bout du nez au Festival des insectes de Québec qui avait lieu, comme par le passé, sur le site de l’Aquarium du Québec.

La formule de l’an dernier semblait avoir été reprise de façon assez intégrale : il y avait un premier pavillon destiné aux manipulations, un second pour apprécier et acheter des insectes naturalisés (et où avait lieu une chasse au trésor pour les plus petits), puis un troisième où l’on pouvait se procurer le matériel nécessaire pour se fabriquer soi-même cadres et bijoux entomologiques!

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Phénomène de luminescence – et manipulation de scorpions en sus!
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Chambre noire où l’on pouvait apprécier le fascinant phénomène de luminescence chez les scorpions

Pour les collectionneurs et ceux qui sont agiles dans l’étalage, les deux derniers sites étaient sans aucun doute d’intérêt. Au second site étaient aussi offerts différents aliments à base d’insectes pour dégustation. Comme vous me connaissez, je me suis risquée à croquer dans un biscuit à la farine de grillon et à l’avoine. Très bon!

N’étant pas très habile dans le montage d’insectes (je manque de patience!), j’ai passé plus de temps au premier pavillon, là où l’on pouvait manipuler plusieurs invertébrés. J’ai eu la chance de prendre deux espèces de mygales, un très gros diplopode (dit mille-pattes, bien qu’on m’ait indiqué que ce dernier en possédait 496!), ainsi que deux scorpions. Les personnes présentes aux kiosques prenaient le temps d’expliquer divers faits intéressants sur les spécimens manipulés… notamment qu’une des mygales était âgée de 27 ans! Une aînée, quoi!

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On pouvait observer et même manipuler des mygales

Il semble que les courtes présentations orales effectuées lors des trois premières moutures du Festival aient été complètement retirées (c’était aussi le cas l’an dernier). C’est dommage, puisqu’elles me retenaient plus longuement sur le site. Sans doute qu’un tel événement demande bien des préparatifs et qu’il aura été décidé de réduire la complexité des éléments offerts. J’ai néanmoins bien profité de ma visite qui m’a tout à fait requinquée!

Si vous voulez jeter un coup d’œil à deux courtes vidéos réalisées dans la chambre noire et concernant les scorpions, rendez-vous au bas de la présente chronique. À l’année prochaine!

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De très nombreuses collections à admirer
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Certaines collections étaient bâties telles des œuvres d’art!

Vidéo 1. Scorpion que j’ai pu manipuler. Il avait cependant la bougeotte!

Vidéo 2. Cette vidéo illustre bien le phénomène de luminescence chez les scorpions.

DocBébitte en bref : petit bonus sur « Sa Majesté le papillon! »

Dans la chronique de la semaine dernière, il y avait tellement de choses à raconter sur le joli papillon monarque que j’étais loin d’avoir épuisé le sujet.

Parmi les apprentissages sympathiques que j’ai effectués, il en restait un que je voulais partager avec vous.

Savez-vous d’où vient l’appellation « monarque »?

Selon les sources consultées, il semble que le nom prend son origine auprès des premiers colons européens qui ont peuplé le Canada et les États-Unis. Ces derniers – constitués de bon nombre de protestants fuyant la persécution en Europe – auraient été émerveillés par le majestueux et flamboyant monarque vêtu d’orange et de noir… Et l’auraient nommé après un prince de Hollande bien connu de l’époque, qui devint plus tard roi d’Angleterre, Guillaume d’Orange.

Il semble donc après tout que le nom « monarque » ait bien une origine royale! Ce qui sied tout à fait à notre plus gros papillon diurne, maître des migrations!

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Le monarque a un nom qui lui sied bien!

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Species Danaus plexippus – Monarch – Hodges#4614. https://bugguide.net/node/view/540
  • Handfield, L. 2011. Guide d’identification – Les papillons du Québec. 672 p.
  • Leboeuf, M. et S. Le Tirant. 2012. Papillons et chenilles du Québec et des Maritimes. 391 p.
  • Schappert, P. 2004. The Last Monarch Butterfly. 113 p.
  • Wagner, D.L. 2005. Caterpillars of Eastern North America. 512 p.
  • Wikipédia. Monarque (papillon). https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarque_(papillon)

Sa majesté le papillon!

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Monarque femelle

Avec le retour du printemps et la fonte imminente des montagnes de neige qui jonchent le paysage se pointeront sous peu le bout du nez les premiers insectes de l’année!

Parmi les arthropodes qui ont fui l’hiver vers des contrées plus hospitalières, on retrouve le très populaire papillon monarque (Danaus plexippus). Ses exploits migratoires mais aussi les fluctuations de ses populations des dernières années ont fait couler beaucoup d’encre. Je vous invite à découvrir leur fascinant univers.

La jeune chenille du monarque amorce son parcours sur un plan d’asclépiade, là où sa mère a intentionnellement déposé son œuf (cette dernière ne déposerait typiquement qu’un œuf par plant afin d’éviter la compétition). Se nourrissant des feuilles de cette plante, la chenille grossit exponentiellement : selon la température, elle peut prendre en 10 à 14 jours plus de 3 000 fois son poids d’origine! Les fluides de l’asclépiade sont toxiques, mais la chenille parvient à les ingérer sans séquelles. Mieux encore, elle synthétise les toxines (des cardénolides) pour elle-même devenir incomestible, caractéristique qui perdure à l’âge adulte.

La très jeune chenille qui sort de l’œuf porte une robe uniforme qui ne tarde pas, dès la première mue, à arborer plus ou moins franchement les lignes jaunes, blanches et noires caractéristiques des plus gros individus que nous sommes habitués à rencontrer. Les filaments noirs situés sur le 2e segment thoracique et le 8e segment abdominal se font également de plus en plus présents d’une mue à l’autre. Aucune autre chenille du Québec ne combine ces couleurs et appendices de la sorte. Selon les sources consultées, ces étranges tentacules serviraient à confondre les prédateurs. La larve peut, d’une part, les agiter lorsque perturbée, ce qui peut surprendre. D’autre part, ils rendent difficile la distinction entre la tête et l’arrière-train.

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La jolie chenille du monarque

La chenille du papillon du céleri (cette photographie) et quelques espèces apparentées ornent des couleurs semblables, mais ne devraient pas être confondues si l’on prend le temps de bien les regarder. Ces dernières agencent le noir, jaune et blanchâtre (ou verdâtre) différemment et plusieurs individus sont nettement plus verdâtres que la chenille du monarque. Plus précisément, le jaune et le noir se relaient sur une même ligne, laquelle est suivie d’une ligne pleine blanchâtre ou verdâtre. En revanche, la chenille du monarque ressemble plutôt à un prisonnier, chaque ligne qui fait le tour de l’abdomen possédant une couleur unique.

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Vue dorsale de la chenille

Au moment de former sa chrysalide, la chenille s’accroche à un support adéquat (souvent une branche) par ses fausses pattes arrière et prend la position d’un « J ». Après quelques temps passés tête vers le bas, elle mue et laisse place à une chrysalide d’un vert vif orné de quelques touches de doré et de noir. Neuf à quinze jours plus tard, la chrysalide a pris une teinte plus sombre, puis l’adulte émerge.

Tout comme les chenilles, les adultes sont faciles à reconnaître. Il s’agit de gros individus (8,6 à 10 cm d’envergure d’ailes) d’un orange vif découpé par des lignes noires; la marge des ailes est aussi ornée de points blancs. Le vice-roi (Limenitis archippus) est l’espèce qui lui ressemble le plus, mais ce dernier possède une ligne courbe transversale qui coupe les nervures des ailes postérieures (voir cette comparaison sur BugGuide). Il est également plus petit que le monarque. Il en est de même pour d’autres espèces québécoises qui portent fièrement l’orange et le noir (ou brun foncé) : ils sont tous nettement plus petits et les motifs qu’ils arborent sont différents. Pensons entre autres au papillon Belle-dame (Vanessa cardui) et au Vulcain (Vanessa atalanta).

On peut facilement discriminer le mâle monarque de la femelle : le mâle porte des taches sur ses ailes inférieures qui dégagent des phéromones; les femelles n’en possèdent pas! Cela dit, malgré la capacité des mâles à envoûter leurs conquêtes par de doux parfums, il semble que ces derniers soient plutôt agressifs et laissent peu de chances aux femelles de faire leur choix. Messieurs monarques se jetteraient sur tout ce qui pourrait s’avérer être une partenaire potentielle. Dans cet empressement, ils ne se rendraient même pas compte que leur « belle » est en fait un autre mâle. Les identités confondues constituent donc un fait fréquemment observé chez cette espèce!

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Comparaison entre la femelle (haut) et le mâle (bas); la flèche indique la tache spécifique au mâle

Bien que le monarque soit le plus gros papillon diurne rencontré au Québec, ce sont principalement ses exploits migrateurs qui font sa renommée. Chaque hiver, tous les monarques de l’Amérique du Nord se rejoignent sur quelques sites d’hibernation concentrés dans le centre du Mexique (les sources consultées parlent aussi d’une population de la côte ouest américaine qui se réfugie en Californie). Ils y passent 4 à 5 mois. Vers la fin février et le début mars, les vastes colonies se disloquent peu à peu; les individus reprennent leurs énergies en se nourrissant de nectar des plantes ambiantes et achèvent leur maturation sexuelle mise en pause pendant les mois d’hiver. C’est à ce moment que la reproduction pour la nouvelle génération de l’année a lieu.

Une fois fécondées (si le mâle ne s’est pas trompé!), les femelles prennent le chemin du nord, dans le but de trouver des talles inutilisées d’asclépiades. Une nouvelle génération prendra vie dans les environs du Texas, pour remonter progressivement jusqu’à nos latitudes. Selon Leboeuf et Le Tirant (2012), c’est vers la troisième semaine de mai que l’on peut apercevoir, au Québec, les premiers monarques venus du sud. Cette génération pourra être observée jusqu’au début du mois de juillet. Les rejetons associés deviendront des adultes entre la troisième semaine de juillet et la mi-octobre. C’est donc dire qu’entre mai et octobre, nous avons le loisir de rencontrer ce charmant arthropode! D’ailleurs, les adultes font moins la fine bouche que les chenilles et se délectent du nectar d’une vaste palette de fleurs… ce qui les amène dans nos plates-bandes à notre grand plaisir!

L’automne venu, les adultes nés sous nos latitudes reprennent le chemin du sud – une destination où ils ne sont jamais allés! Ils effectueront quelque 4 000 à 5 000 kilomètres de vol pour se rendre à leur site d’hibernation.

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Monarque mâle

Tant la migration vers le nord que celle vers le sud sont truffées de menaces qui peuvent faire fluctuer les populations globales de monarques. Si vous suivez l’actualité, vous aurez entendu maintes préoccupations au courant des dernières années à l’égard des populations de monarques qui seraient, selon plusieurs sources, en danger. Or, ce débat ne fait pas consensus au sein de la communauté entomologique. Qu’en est-il?

Loin de moi est l’intention d’amorcer un débat. Je vais donc me concentrer sur les données que j’ai retrouvées dans les différents documents consultés. Tout d’abord, parlons des menaces! Le fait que de vastes populations de papillons se rassemblent dans un nombre restreint de lieux d’hibernation est considéré comme un risque important. C’est comme si tous les œufs étaient déposés dans le même panier! Ces sites ne sont pas à l’abri des aléas climatiques : un gel important pourrait décimer les populations de papillons, par exemple. De même, la destruction ou la détérioration de la qualité de l’habitat sont aussi source d’inquiétude et sont vivement gardées à l’œil. À cet effet, depuis 2008, la réserve de biosphère du papillon monarque du Mexique est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Selon Schappert (2004), il ne faut cependant pas considérer que les menaces qui pèsent sur les sites d’hibernation. Ce dernier cite une vaste palette de menaces qui attendent les monarques tout au long de leur parcours : détérioration et fragmentation des habitats, emploi de pesticides et d’herbicides, aléas climatiques, espèces envahissantes, parasites et prédation (oui, oui : malgré les toxines, certains prédateurs ont développé des stratégies permettant de se nourrir des monarques!).

Certaines de ces menaces ont des effets mitigés. Par exemple, la fragmentation de l’habitat et la déforestation peuvent, dans certaines circonstances, favoriser les plantes d’habitats ouverts… comme l’asclépiade, la plante-hôte chouchou de notre insecte-vedette! En revanche, le remplacement des champs et des terrains vacants par des terres agricoles ou des condos de luxe (par exemple!) vont annihiler les talles d’asclépiades. Ainsi, rien n’est tout noir ou tout blanc!

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Habitat typique de la chenille; on y voit notamment des plants d’asclépiade

Les aléas du climat ont, eux aussi, leur lot d’effets sur les populations. Tantôt ils leur seront favorables, tantôt ils seront dramatiques! C’est ainsi que les populations de l’année 2000 ont présenté un creux important, selon Schappert (2004). En 2000, il y eut une sécheresse au Texas, diminuant la quantité de plantes productrices de nectar. Les adultes peinèrent à se ravitailler pour leur long voyage. Cette sécheresse fut malheureusement combinée à des températures fraîches et pluvieuses dans la partie nord de l’aire de distribution du monarque, limitant le déplacement des femelles pondeuses et favorisant le développement de fongus et de pathogènes s’attaquant aux chenilles. Par contre, en 2001, les conditions favorables permirent à la population de rebondir : quatre fois plus d’individus furent estimés qu’en 2000!

Ce que je lis dans Schappert (2004) et Handfield (2011), c’est que les populations de monarques nord-américaines et québécoises ont démontré de vastes fluctuations au courant des années 2000-2010. Il y a quelques années, on entendait beaucoup parler, dans les médias, de la situation préoccupante du monarque (n’était presque plus aperçu au Québec), alors qu’en 2018, les observations se sont faites par centaines. S’agissait-il d’une année particulièrement favorable? Cette impression est corroborée par La Presse (2019) et Radio-Canada (2019), qui indiquaient en janvier dernier que la population de papillons monarques passant l’hiver dans le centre du Mexique avait augmenté de 144% par rapport à l’an dernier, couvrant une superficie de 6,05 hectares selon Journey North (6 hectares étant le seuil au-dessus duquel la population est considérée comme « durable »). Un des chercheurs interrogés par Radio-Canada (2019) soulignait néanmoins que, malgré ce bond positif, le nombre de monarques observé aujourd’hui est tout de même nettement inférieur à celui d’il y a 20 ans. Dans les sources consultées et sur Internet, je n’ai malheureusement pu mettre la main sur des dénombrements débutant avant 1993 pour mieux connaître les variations et la cyclicité à long terme. Les valeurs antérieures étaient-elles grandement supérieures à celles observées dans les années 1990? Présentaient-elles des fluctuations (voire des creux dramatiques) comme celles des récentes années? Ces données permettraient de jeter un regard encore plus précis sur la dynamique des populations et l’état d’alerte à lui attribuer (et, notamment, l’effet potentiel des changements climatiques).

Quoi qu’il en soit, mes recherches me font conclure qu’il ne faudrait ni crier victoire, ni crier au loup, mais être réaliste et considérer que le monarque présente, comme bien d’autres membres du règne animal, des hauts et des bas qu’il faudra garder à l’œil. Il ne faut pas nier l’impact de nos activités sur le monde du vivant et le monarque, par sa popularité et son charisme, peut faire partie des « ambassadeurs » utilisés pour sensibiliser les jeunes et les moins jeunes à l’importance de bien prendre soin de l’environnement qui nous entoure… et des petites bêtes qu’il recèle!

Pour couronner cette sympathique chronique (un peu plus longue, je l’avoue, que la moyenne), je vous laisse sur une vidéo, suivie d’une galerie photo où figurent les jolis clichés de monarques et de leurs chenilles qui ont été soumis lors des précédents concours amicaux de photographie DocBébitte.

Vidéo 1. La jolie chenille du monarque!

Galerie photo : soumissions aux concours passés de photographie DocBébitte

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Pour en savoir plus

L’éphémère qui se prenait pour une taupe

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Le joli éphémère Ephemeridae

Bon nombre d’insectes sont connus sous leur forme adulte, alors que leur stade larvaire demeure plutôt obscur. C’est le cas des éphémères, ces « mannes » qui forment de vastes nuées près des lacs et rivières pendant la période estivale. À noter que les trichoptères en font de même et peuvent être confondus si aperçus en vols… mais ils se différencient bien lorsqu’au repos.

Une famille d’éphémères est caractérisée par des individus particulièrement gros et voyants : les Ephemeridae. Il est fort à parier que vous les avez déjà observés, accrochés en masses aux moustiquaires et murs des demeures et des commerces. Leur corps est cylindrique et leur robe varie du jaune au brun foncé. L’abdomen des individus plus pâles (jaunâtres) est fréquemment flanqué de motifs bruns visibles sur chaque segment. Les six pattes sont bien visibles, en particulier les deux pattes antérieures souvent maintenues dans les airs. Un peu comme si l’éphémère faisait « le beau ».

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Autre adulte Ephemeridae

Malgré ces caractéristiques ainsi que la grande taille des individus, qui est un indice comme quoi on fait potentiellement affaire à un spécimen de la famille Ephemeridae, il importe de préciser qu’une identification certaine requiert l’examen des nervures sur les ailes antérieures et postérieures. Si vous êtes photographe en herbe comme je le suis, je vous conseille de porter une attention particulière aux ailes, surtout si elles sont ouvertes. De bons clichés de ces dernières vous aideront dans l’identification. De plus, ces éphémères étant peu farouches, vous devriez même parvenir à les manipuler pour les observer ou les photographier encore plus en détail!

Comme toutes les autres familles d’éphémères, les Ephemeridae ont un stade larvaire qui est aquatique. Les naïades (nom donné aux nymphes aquatiques) évoluent donc sous l’eau. En particulier, celles appartenant à la famille mise en vedette cette semaine affectionnent les milieux où de fines particules se sont déposées (en lacs ou zones plus calmes des rivières). Elles se distinguent de la plupart des autres familles par leur corps long et cylindrique, de même que leur tête munie de défenses. La majorité des autres groupes comprennent des individus plus trapus et légèrement à passablement aplatis sur le plan dorso-ventral (voir cet exemple).

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Les branchies plumeuses sont maintenues sur le dos plutôt que sur les côtés

En fait, seulement deux autres familles retrouvées au Québec présentent des caractéristiques similaires aux Ephemeridae : les Polymitarcyidae et les Potamanthidae. Toutefois, des caractéristiques visibles à l’œil nu (ou si vos photos ciblent les bons éléments) permettent de les distinguer. Tout d’abord, les branchies plumeuses des Ephemeridae et des Polymitarcyidae sont maintenues sur la face dorsale de l’abdomen; celles des Potamanthidae sont disposées de chaque côté de l’abdomen (cet exemple tiré de BugGuide). Si les branchies sont tenues sur le dos, vous pouvez écarter la famille Potamanthidae.

Ensuite, portez une attention particulière aux défenses et aux pattes. Les défenses des Ephemeridae sont recourbées vers le haut, alors que celles des Polymitarcyidae pointent légèrement vers le bas. Aussi, les tibias des pattes postérieures des Ephemeridae sont modifiés et munis d’une pointe plutôt prononcée, alors que les pattes des Polymitarcyidae sont de forme normale (tibia arrondi, sans pointe proéminente).

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On voit les défenses et l’aspect général

Les naïades d’Ephemeridae peuvent constituer jusqu’à la moitié de la biomasse d’invertébrés dans certains lacs. Elles prolifèrent dans les sédiments plus ou moins fins, où elles se creusent des tunnels comme une taupe le ferait. Leurs pattes modifiées servent en quelque sorte de pelle et leur permettent de creuser efficacement le substrat aquatique. Les tunnels sont creusés en forme de « U » et possèdent un trou à chaque extrémité. Les éphémères en sortent une fois la nuit venue afin de s’alimenter sur le substrat environnant. Les sillons qu’elles forment, de même que les trous de leurs tunnels, peuvent être aperçus en examinant le fond sableux ou vaseux des lacs.

Ces arthropodes sont principalement des ramasseurs-collecteurs : ils collectent et ingèrent les particules de matière organique qui se déposent au fond de l’eau. Pour se ravitailler en oxygène, les naïades génèrent un courant à l’aide de leurs branchies pour faire circuler l’eau dans leur « tanière ». Certaines espèces profitent du courant créé pour faire pénétrer des particules en suspension directement dans leur demeure et s’en nourrir. Livraison à domicile garantie!

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Ces sillons photographiés sous l’eau pourraient être des traces de naïade d’Ephemeridae

Lorsqu’elles sont prêtes pour la métamorphose vers la phase adulte, les naïades se laissent flotter à la surface de l’eau et amorcent leur transformation. En général, on peut observer une génération d’Ephemeridae chaque année. Plus au nord, il peut en prendre jusqu’à deux années pour compléter un cycle complet, alors qu’au sud, on peut se retrouver avec deux générations par année.

Il semble que l’émergence des membres de ce groupe soit très synchronisée pour une même localisation. Cela n’est pas sans conséquence : les nuées massives notées dans certaines localités peuvent devenir source d’irritation, comme j’en ai déjà parlé dans ce billet datant de quelques années! Néanmoins, il faut savoir que ces insectes sont inoffensifs et très bénéfiques tant au sein des écosystèmes aquatiques que terrestres : poissons, oiseaux et herpétofaune s’en délectent avec plaisir… De même que les yeux des entomologistes ou photographes amateurs comme moi!

Comme j’avais plusieurs photos et vidéos à vous partager de cet insecte fort sympathique, je vous laisse apprécier ces quelques images supplémentaires ci-dessous!

Vidéo 1. Naïade d’éphémère fouisseur de la famille Ephemeridae.

Vidéo 2. Même individu nageant dans mon « bol d’observation »!

Galerie photo

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Photo d’un Ephemeridae adulte en pose « typique »
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Les adultes sont attirés par la lumière (ici lors d’une chasse nocturne)
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Taille d’une naïade
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Autre vue d’une naïade

Pour en savoir plus