Gagnant du concours amical de photographie d’invertébrés 2020 : Punaise Euschistus servus par Marc Bergeron

Sortez tambours et trompettes! C’est l’heure du dévoilement de la photographie élue favorite dans le cadre du concours amical DocBébitte 2020!

Vous aviez à choisir parmi 25 jolis clichés d’invertébrés que l’on peut observer au Québec. Et c’est la charmante punaise de M. Marc Bergeron, posée sur une fleur aux doux et chauds contrastes, qui a séduit le plus grand nombre d’entre vous! Bravo, M. Bergeron, pour votre beau cliché!

La belle punaise euschistoïde de Marc Bergeron: photo gagnante du concours 2020

Chose promise, chose due, ladite photo est mise en vedette dans la présente chronique et je m’affairerai à vous parler de cette fantastique punaise dans quelques instants!

Mention honorable à Alexandre Roy pour la seconde place

Or, avant de commencer, j’aimerais chaleureusement remercier tous les participants qui nous ont fait voir de beaux invertébrés québécois, tantôt sur des fleurs et du feuillage, tantôt de plus près sur les murs de nos demeures… ou même sur une toile de chasse entomologique!

En particulier, j’offre une mention honorable pour la photographie « Couple de charançons » d’Alexandre Roy qui s’est hissée sur la seconde marche du podium. L’esthétisme de la photo et l’apparente complicité entre les deux bêtes auront sans doute charmé les électeurs.

La punaise euschistoïde

Malgré plus de 300 chroniques à mon actif, je n’avais pas encore eu l’occasion de vous parler de la punaise euschistoïde (sous-espèce Euschistus servus euschistoides). C’est donc avec plaisir que je vous brosse un portrait de ce sympathique arthropode que M. Bergeron a si bien su mettre en valeur.

Cette punaise ne m’était pas inconnue, puisqu’elle est très commune. J’avais d’ailleurs recueilli plusieurs individus, retrouvés morts dans des piscines, que j’avais identifiés dans mes débuts en entomologie vers 2013-2014. Il est fort probable que vous ayez vous-même déjà rencontré cet insecte.

Une des caractéristiques de la punaise euschistoïde (à combiner aux autres critères)

Plusieurs critères sont à examiner pour distinguer cette punaise de ces consœurs : la couleur globale de l’insecte, la forme du thorax, les segments et la couleur des antennes, de même que la disposition du rostre en sont des exemples (Canadian Journal of Arthropod Identification 2013a; Entomofaune 2020). De plus, l’extrémité de la tête est à regarder de près, car notre punaise a une tronche caractéristique : les joues dépassent le tylus (cela signifie qu’il y a une partie centrale plus courte logée entre deux segments un peu plus longs; voir ma photo ci-contre). Combinée aux autres caractéristiques, il devient assez aisé de la reconnaître, même à partir d’une photo!

La robe arborée par cet arthropode est d’un gris-beige sobre. Selon Entomofaune (2020), certaines variations dans la couleur peuvent être notées entre le début et la fin de l’été. Ces teintes peu criardes n’empêchent cependant pas l’œil averti de repérer notre jolie punaise sur les plants où elle s’alimente. En effet, cette dernière est munie de pièces buccales de type piqueur-suceur (qu’on appelle « rostre ») dont elle se sert pour siroter la sève de nombreuses plantes : « mauvaises herbes », cultures fruitières, maïs et soya peuvent y passer! Elle est donc considérée par certains comme une peste… et n’est pas toujours aimée des jardiniers!

Ce n’est certainement pas le cas de notre punaise qui a remporté le premier prix au concours amical 2020! Cette dernière semble en avoir charmé plus d’un!

Selon les sources consultées, la longueur des individus varierait de 10 à 15 mm. La croissance est importante, les œufs et les rejetons fraîchement éclos mesurant environ 1 mm! D’ailleurs, concernant le cycle de vie de cette punaise, vous apprécierez les photos et explications disponibles sur cette page d’Entomofaune.

Les adultes matures aperçus à la fin de l’été vont se chercher un abri pour traverser les rigueurs de l’hiver. Ainsi, la litière de feuilles et les débris végétaux laissés au sol leur serviront de protection. Plusieurs individus ne réussiront malheureusement pas à survivre jusqu’au printemps. C’est un fait que j’ai observé moult printemps alors que j’enlevais d’épaisses couches de feuilles de mes plates-bandes : je retrouvais beaucoup de carcasses de ces punaises, ainsi que de la punaise verte (Chinavia hilaris) dont je vous ai entretenus dans cette précédente chronique. Heureusement, il m’arrivait aussi de tomber sur des spécimens vivants qui, dès qu’un peu réchauffés par les rayons du soleil, prenaient leur envol.

De nombreuses sources indiquent que les membres de la famille Pentatomidae, dont fait partie la punaise euschistoïde, sont réputés pour l’odeur nauséabonde qu’ils dégagent. Il semble que ce soit là un mécanisme de défense bien utile contre les prédateurs. Pourtant, de toutes les fois où j’ai manipulé un pentatome, jamais je ne suis parvenue à sentir l’odeur si caractéristique. Se pourrait-il que certaines personnes ne parviennent pas à détecter cette odeur? Ou peut-être n’ai-je pas suffisamment malmené les spécimens que j’ai manipulés, qui sait? Avez-vous déjà senti leur odeur, de votre côté? Je serais curieuse d’en connaître la réponse!

Vous voulez en savoir plus sur cette jolie punaise croquée sur le vif par notre gagnant M. Marc Bergeron? Jetez un coup d’œil aux sources citées dans la section « Pour en savoir plus ».

Bravo encore à Marc Bergeron et merci à tous pour votre participation et votre intérêt!

Pour en savoir plus

Des éponges dans les arbres?

En juillet 2019, je publiais une chronique au sujet d’une remarquable chenille – celle du bombyx disparate –, aussi appelée spongieuse (Lymantria dispar). On en apercevait alors passablement.

Femelle du bombyx disparate

Au début de l’été 2020, je remarquai qu’il y avait énormément de feuilles d’arbres et d’arbustes dévorées par ces chenilles. Et ce, peu importe où je me baladais dans la grande région de Québec.

Elles étaient partout! Et encore plus nombreuses que l’année précédente!

En avez-vous observé dans votre région?

Les chenilles de la spongieuse sont particulièrement grosses, avec leurs six centimètres de long. À l’instar de ces dernières, l’adulte est de grosseur appréciable : les mâles font 45 mm, alors que les femelles atteignent 64 mm.

Quand je vous avais écrit sur le sujet, je n’avais aucune photo d’adultes en ma possession. C’est maintenant chose faite! La forte abondance de chenilles ce printemps laissait présager une année riche en adultes. Justement, je pus en observer partout… et prendre plusieurs clichés! Accompagnée de mon copain, qui possède un meilleur appareil photo que moi, nous avons capturé mâles et femelles en action.

Mâle du bombyx disparate

Dans ma précédente chronique, j’indiquais que la femelle est trop lourde pour le vol et qu’elle attend patiemment l’arrivée de son prince charmant. Je n’aurais pas pu aussi bien le dire!

En regardant de plus près une photo que je préparais pour diffuser dans la présente chronique, je notai quelque chose que nous n’avions pas vu à l’œil nu au moment de la capture. Nous pensions prendre des photos uniquement de mâles un peu énervés à voleter et gigoter. Or, dans une petite cavité sous les mâles déchaînés se cachait… une belle femelle! Voilà qui explique le comportement des mâles, tous excités de se rendre au chevet de leur belle aux bois dormants!

Coucou! Dans la cavité (environ au centre de la photo) se cachait une femelle! C’est sa tête que l’on voit.

Malgré le fait que nous avons complètement loupé cette femelle, nous avons été chanceux un peu plus loin, au courant de la même balade. Sur un arbre étaient agrippées deux femelles bien dodues! Je compris pourquoi l’on mentionnait dans les bouquins qu’elles sont trop lourdes pour voler. Leur abdomen était énorme! Il faut croire que les mâles du bombyx disparate apprécient les femelles aux courbes voluptueuses!

Alors que nous prenions ces jolies dames en photo tels des paparazzis devant une vedette, l’une d’entre elles tomba au sol et se mit à battre frénétiquement des ailes tout en se dirigeant à nouveau vers l’arbre, qu’elle comptait escalader. J’en profitai pour la prendre quelques instants dans ma main. Je sentais ses griffes bien aiguisées pénétrer ma peau. Visiblement, elles étaient faites pour bien se tenir à toute paroi verticale!

De petites éponges? Non, des œufs de spongieuse!

Qu’elle ne fut pas ma chance, une semaine plus tard et dans un autre secteur de la ville, d’observer des dizaines de femelles affairées à pondre leurs œufs le long de gros arbres. Les masses d’œufs étaient recouvertes des poils des femelles, mais on pouvait néanmoins deviner plusieurs d’entre eux au travers de ce tapis protecteur. Il y en avait tant qu’on aurait dit que les arbres étaient couverts de petites éponges. C’est d’ailleurs l’allure de ces masses d’œufs qui est à l’origine du nom commun « spongieuse » donné à l’espèce.

Une autre semaine passa, puis je retournai sur les lieux de cette dernière observation pour découvrir que la quasi-totalité des femelles avait accompli la tâche de donner naissance à la prochaine génération. Épuisées, elles s’étaient laissées choir au sol pour y mourir. Comme j’ai une collection d’invertébrés basée sur des organismes que je trouve déjà morts, je me suis payé la traite et j’ai récolté quelques spécimens!

Bref, j’eus droit à une tonne d’observations couvrant la totalité du cycle de vie du bombyx disparate cet été! Une fascinante expérience!

Au Québec, il est possible d’observer les adultes de la mi-juillet jusqu’au début du mois de septembre. Les chenilles, elles, ont normalement complété leur transformation à la fin du mois de juillet. On ne devrait plus en voir. Quant aux chenilles de l’an prochain, elles demeureront bien au chaud dans leurs œufs tout l’hiver durant. Ce n’est donc qu’au printemps 2021 que l’on pourra constater si la vaste quantité d’œufs pondue produit une autre année record.

Pour plus d’information sur cette espèce, je vous invite à jeter un coup d’œil à ma précédente chronique sur le sujet.

Pour terminer, je serais curieuse de vous entendre sur vos observations – adultes ou chenilles – pour cette année, selon le secteur que vous habitez.

Avez-vous également noté cette forte abondance? Ou encore observé des arbres enduits de petites éponges? Vous saurez maintenant qu’il s’agit d’œufs de la spongieuse!

Galerie photo

L’abdomen des femelles est si énorme qu’elles ne peuvent voler!
Autre vue sur une femelle
Une femelle spongieuse qui se balade sur DocBébitte!
On voit les poils laissés sur ces masses d’œufs
Les masses d’œufs peuvent atteindre une taille impressionnante!
Les œufs sont parfois visibles au travers des poils
Cette chrysalide près des femelles pondeuses ne s’était pas encore métamorphosée
Une fois le travail ardu complété, les femelles sont décédées

Pour en savoir plus

  • Bartlett Wright, A. 1993. Peterson First Guide to Caterpillars of North America. 128 p.
  • Bug Guide. Species Lymantria Dispar – Gypsy Moth – Hodges#8318. https://bugguide.net/node/view/8780
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Handfield, L. 2011. Guide d’identification – Les papillons du Québec. 672 p.
  • Hébert, C., Comptois, B. et L, Morneau. 2017. Insectes des arbres du Québec. 299 p.
  • Leboeuf, M. et S. Le Tirant. 2018. Papillons de nuit et chenilles du Québec et des Maritimes. 335 p.
  • Normandin, E. 2020. Les insectes du Québec. 620 p.
  • Wagner, D.L. 2005. Caterpillars of Eastern North America. 512 p.

Rencontre de deux énormes tenthrèdes

Connaissez-vous les tenthrèdes?

Ceux qui possèdent des fleurs et arbustes ornementaux répondront sans doute oui à cette question!

Outre les tenthrèdes des rosiers, qui sont sans doute parmi les plus connues à cause des dégâts qu’elles occasionnent sur lesdits rosiers, on retrouve au Québec la tenthrède de l’orme (Cimbex americana), une très grosse tenthrède dont j’avais parlé en 2015 dans cette chronique.

Vue dorsale d'une femelle tenthrède de l'orme où l'on perçoit le rond blanc caractéristique de cette espèce.
La femelle tenthrède de l’orme (C. americana); le rond blanc central est typique de cette espèce

À ce moment, je n’avais que des photographies de la larve à vous présenter. Il aura fallu cinq années pour que je tombe sur un adulte – une belle grosse femelle possiblement tout fraîchement émergée. Cette dernière était affairée à lisser sans cesse ses ailes et se déplaçait très lentement, sans voler. C’est ce qui me fit soupçonner qu’elle s’était métamorphosée depuis peu.

Femelle tenthrède de l’orme, vue de près

L’adulte de la tenthrède de l’orme est facile à identifier à cause du rond blanc bien visible à la jointure entre le thorax et l’abdomen. Pour ce qui est du sexe, l’abdomen de la femelle est doté de bandes jaunâtres généralement bien visibles (quoiqu’elles soient parfois tronquées), alors que celui du mâle est plus sombre et uni (allant du noir au brun-roux).

Pas plus tard que le lendemain de cette première rencontre, quelle ne fut pas ma chance de tomber sur deux autres individus, également très gros, mais d’allure un peu différente! Je me demandais initialement s’il pouvait s’agir de mâles de la tenthrède de l’orme, mais j’étais dubitative quant à l’absence de la tache blanche caractéristique de cette espèce. De plus, les arthropodes étaient dotés d’antennes entièrement noires, alors que la femelle que j’avais vue la veille arborait des antennes orangées.

Tenthrède à face blanche/tenthrède à tête jaune du saule (T. triangulum)

En fouillant dans mes livres et sur Internet, j’identifiai mes deux inconnus. Il s’agissait d’une toute nouvelle observation pour moi, des tenthrèdes qui possèdent un nom français variable selon les sources : tenthrède à face blanche ou tenthrède à tête jaune du saule (Trichiosoma triangulum). Le premier nom serait attribuable aux nombreux poils blancs qui recouvrent la tête et le thorax des adultes. Le second viendrait de la couleur de la tête de la larve.

T. triangulum. Notez l’absence d’une tache blanche contrairement à la tenthrède de l’orme.

Les deux individus étaient affairés à se pourchasser, protégeant chacun jalousement une talle de cornouiller. C’est en examinant les photographies de face de ces spécimens que je fus particulièrement étonnée : les mandibules étaient fort impressionnantes! Et elles appuyaient ce que j’avais lu dans plusieurs ouvrages au sujet des tenthrèdes de la famille Cimbicidae (celle comprenant la tenthrède de l’orme et celle à face blanche/tête jaune) : ces dernières ont du mordant! Bien qu’elles ne piquent pas, elles peuvent pincer à l’aide de leurs mandibules. Attention aux doigts inquisiteurs!

J’avais déjà parlé des sources de nourriture des larves de la tenthrède de l’orme, qui ne se limitent pas aux ormes. Pour ce qui est de la tenthrède à face blanche/tête jaune, la larve aurait elle aussi une diète variée et se nourrirait notamment des feuilles d’aulnes, de bouleaux, de frênes, de saules et de peupliers.

T. triangulum : grandes, ces mandibules!

La larve ressemble passablement à celle de la tenthrède de l’orme, hormis le fait qu’elle n’est pas flanquée d’une ligne noire médiane marquée. Lors d’une randonnée à la fin du mois d’août l’an dernier, j’avais pris en photo une larve qui correspondait à cette description. Verdâtre, la tête jaune et sans ligne médiane très visible. Nous étions en forêt, dans l’ombre, et les photos prises n’étaient pas d’une qualité exceptionnelle, mais je vous les offre tout de même dans le cadre de cette chronique. Vous pourrez les comparer à ce cliché d’une larve de tenthrède de l’orme. Au moment de la rédaction du présent billet, je ne peux vous confirmer avec certitude s’il s’agit d’une larve de T. triangulum. Je suis ouverte à vos conseils en matière d’identification si vous en avez!

De même, je ne suis pas parvenue à trouver de précisions quant aux différences entre les mâles et les femelles de cette espèce. Se ressemble-t-ils tous?

Possiblement une larve de T. triangulum?

En outre, je commençai mon mois de juin en photographiant pour la première fois deux espèces différentes de nos plus grosses tenthrèdes québécoises. Depuis, j’ai vu à nouveau deux autres femelles de la tenthrède de l’orme, cette fois-ci nettement plus actives et occupées à butiner dans des fleurs sauvages. Il m’en reste néanmoins beaucoup à apprendre sur ces fascinantes créatures. Le reste de l’été sera-t-il à la hauteur de ces premières rencontres? C’est à suivre!

Vidéo 1. Capsule animée qui résume quelques observations effectuées sur une femelle tenthrède de l’orme.

Pour en savoir plus

L’insecte batelier

Partons, la mer est bel – le!

Nous sommes nombreux à apprécier une douce balade en bateau. Armés d’avirons, qui nous permettent de glisser paisiblement sur l’eau, nous ignorons souvent que les insectes ont inventé des outils similaires depuis belle lurette!

Les corises, nommées très justement en anglais water boatmen (bateliers), sont en effet munies de pattes articulées de sorte à « ramer » sous l’eau. Il s’agit d’hémiptères de la famille Corixidae.

D’autres insectes aquatiques usent de cet efficace mode de propulsion, notamment des coléoptères comme les dytiques et les haliples ou d’autres hémiptères comme les punaises d’eau géantes et les notonectes.

Comparaison_Corixidae-Belostomatidae
Comparaison du rostre d’une corise (Corixidae), en haut, et d’une punaise d’eau géante (Belostomatidae), en bas. Vue latérale à gauche et vue ventrale à droite.

Les corises se distinguent des premiers par la présence d’un rostre (sorte de bec pointu) plutôt que de mandibules. Elles se différencient ensuite de tous les autres hémiptères aquatiques par le fait que le rostre est court et triangulaire, en forme de cône, plutôt qu’allongé. De surcroît, leur taille est petite (3 à 11 mm pour un individu mature) comparativement aux grosses punaises d’eau (famille Belostomatidae; 14 à 65 mm). Elles peuvent cependant être confondues avec les notonectes (Notonectidae; 4 à 17 mm) si on ne leur jette qu’un regard rapide (sans voir le rostre). Toutefois, lorsque plongées sous l’eau, les notonectes se tiennent la tête à l’envers, l’abdomen faisant face à la surface. Les corises quant à elles nagent tête vers le haut (dos pointant vers la surface). De plus, les corises sont sombres sur le dessus et pâles en dessous. C’est l’inverse chez les notonectes. Enfin, les corises sont dorso-ventralement aplaties, alors que les notonectes ont un dos plus arrondi.

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Corise, vue dorsale

La famille Corixidae constitue la plus vaste famille d’hétéroptères (sous-ordre chez les hémiptères) aquatiques. On retrouve les corises tant dans les milieux aquatiques permanents que dans ceux qui sont temporaires – notamment nos piscines! Lorsqu’elles ne peuplent pas nos lieux de baignade artificiels, on peut les observer dans la végétation ou le substrat mou des zones littorales de lacs ou en bordure de cours d’eau à courant plus ou moins rapide. J’ai fait plusieurs observations pour ma part dans des flaques d’eau délaissées à marée basse en bordure du fleuve Saint-Laurent.

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Corise, vue ventrale

Contrairement aux autres hétéroptères aquatiques qui sont prédateurs, les corises sont plutôt omnivores. Au menu figurent détritus, algues et minuscules animaux aquatiques comme les protozoaires. Néanmoins, il semblerait qu’elles soient aussi capables de s’attaquer à de plus gros insectes (relativement à leur taille) comme des larves de moustiques (Culicidae) et de chironomes (Chironomidae). Elles s’alimentent en brassant le substrat à l’aide de leurs pattes antérieures qui ont une allure particulière : ces dernières sont en effet très courtes et ressemblent à de petites cuillères. Parfait pour brasser les sédiments fins! Quelques individus seraient également en mesure de faire des ponctions dans les plantes aquatiques et s’en nourrir.

Afin de plonger, entre autres, à la recherche de leur nourriture, les corises forment une bulle d’air sous leurs élytres, tel un plongeur charriant sa bonbonne d’oxygène. Selon Voshell (2002), elles peuvent passer davantage de temps sous l’eau que les autres hémiptères. Cela est possible parce que la bulle d’air permet un certain échange de l’oxygène avec le milieu aquatique; elle parvient donc à régénérer une partie de l’oxygène utilisé. Aussi, les mouvements de pattes effectués par les corises lorsqu’elles nagent contribueraient à augmenter l’efficacité de ce transfert d’oxygène.

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Pattes antérieures d’une corise; elles ressemblent à des cuillères

Fait intéressant, les corises – les mâles, mais également les femelles de certaines espèces selon ce que j’en ai lu – peuvent produire des stridulations afin d’attirer un potentiel partenaire. En effectuant des recherches pour la présente chronique, j’ai notamment pu lire que les stridulations d’une espèce en particulier avaient été étudiées et que le nombre de décibels produits par les individus atteignait un surprenant 99,2 décibels. Pour un si petit arthropode, cet exploit est notable! Selon le site Wired (voir section Pour en savoir plus ci-dessous), le niveau sonore est comparable au fait d’assister à un concert d’un orchestre symphonique assis à la première rangée.

Les adultes volent fort bien et peuvent se retrouver à nos portes et fenêtres, car ils sont attirés par lumières. J’en avais justement observé sur les toiles de collègues entomologistes lors de chasses de nuit.

Habitat_Corixidae
Habitat où j’ai observé mes plus récentes corises : plus précisément dans le substrat submergé sur la berge à droite

Merritt et Cummins (1996) indiquent que la majorité des hétéroptères sont peu sujets à la prédation et que cela serait dû à la présence de glandes odorantes. Ils ajoutent que les corises font exception et qu’elles constituent des proies de choix pour plusieurs organismes. On sait qu’elles sont dévorées par des poissons, comme on le voit dans cette émission de pêche dont je parle dans la chronique « Les bébittes du pêcheur ». L’animateur inspecte en effet le contenu stomacal des truites qu’il capture pour constater qu’il est composé de corises.

Non seulement les poissons sauvages en raffolent, mais il semblerait que les corises servent de nourriture pour les animaux de compagnie comme les tortues – et, bien sûr, les poissons d’aquariums! Mieux encore, notre arthropode serait associé à un mets ancestral de choix chez les Mexicains nommé Ahuautle. Plus précisément, il semblerait que les œufs de corises et de notonectes soient à la base de ce repas dont la traduction serait un dérivé du terme aztèque Nahualt signifiant « graines de la joie » (traduit de l’anglais seeds of joy, de la source BBC Travel citée ci-dessous). Ces œufs auraient été considérés par les Aztèques comme la nourriture des Dieux, rien de moins. De nos jours, ils constitueraient plutôt ce que les Mexicains appellent « le caviar de Mexico ».

Des œufs de corises avec votre cerveza, en ces chaudes journées?

Vidéo 1. Corise juvénile capturée dans des flaques délaissées à marée basse, le long du fleuve Saint-Laurent.

Vidéo 2. Corise qui effectue des mouvements de pattes au-dessus de son abdomen. Serait-ce une façon de recharger ses réserves d’oxygène en augmentant la circulation de l’eau autour de la bulle d’air qu’elle charrie?

Pour en savoir plus

Une licorne sous l’eau

Depuis quelques semaines déjà, on voit beaucoup d’arcs-en-ciel dans les fenêtres des voisins, sur des pages Internet et même dans la signature électronique de nos collègues et amis. De surcroît, je viens très récemment de vous entretenir au sujet des invertébrés du pêcheur. Le temps semblait parfaitement bien choisi pour vous introduire à un insecte aquatique muni d’une corne, telle une licorne!

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Qui peut bien posséder une telle corne entre les deux yeux?

Trêve de plaisanteries! De qui s’agit-il, au juste?

Des macromies.

Plus spécifiquement des naïades (stade nymphal aquatique) de ces jolies libellules de la famille Macromiidae.

Les naïades de macromies sont facilement reconnaissables : leur abdomen est relativement large et plat (pas autant cependant que des spécimens du genre Hageniuscette photo), leurs pattes sont longues et elles possèdent une petite corne visible entre les deux yeux – d’où mon introduction sur les arcs-en-ciel et les licornes! Par comparaison, vous verrez quelques autres naïades dans cette chronique antérieure.

Au Québec, nous pouvons rencontrer seulement deux espèces de cette famille : la macromie brune (Didymops transversa) et la macromie noire (Macromia illinoiensis). J’ai fouillé dans mes photos avec l’espoir de pouvoir vous partager des clichés de macromies adultes, mais il semble que je n’aie observé à ce jour que les naïades. Une photographie soumise lors d’un précédent concours DocBébitte (celle-ci) portait néanmoins sur un adulte de ce groupe  – la macromie brune pour être plus précise.

Donc, pas d’adultes pour moi! Qu’à cela ne tienne! J’eus tout de même la chance l’été dernier de capturer (et de relâcher, bien sûr!) trois naïades de taille différente appartenant à cette petite famille!

Les naïades des deux espèces québécoises se distinguent en observant surtout le bout de l’abdomen. Chez la macromie brune (D. transversa), les épines latérales du 9e segment abdominal atteignent ou dépassent l’extrémité de l’épiprocte (la partie pointue centrale située tout au bout de l’abdomen). Chez la macromie noire (M. illinoiensis), les épines latérales du 9e segment n’atteignent pas l’extrémité de l’épiprocte. De plus, la tête de la macromie brune est à peu près aussi longue que large; elle est cependant plus large que longue chez la macromie noire selon Hutchinson et Ménard (2016). Une précision supplémentaire venant de Merritt et Cummins (1996) est d’utiliser la distance entre les deux yeux pour estimer la largeur de la tête.

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Distinction entre la macromie noire (M. illinoiensis) à gauche et la macromie brune (D. transversa) à droite

Bref, ces critères me permirent de vérifier quelles espèces j’avais prises en photo l’été dernier au lac des Plages (à Lac-des-Plages, Québec). À ces cas s’ajoutaient des photos prises alors que je faisais des échantillonnages pour mon doctorat sur la rivière Sainte-Anne, près des cascades à Sainte-Christine-d’Auvergne, ainsi que deux exuvies (peaux de mue) que j’avais collectées sur le territoire de la station de biologie des Laurentides (Saint-Hippolyte) en 2018, aux abords du lac Triton, un petit lac dont le littoral est vaseux.

Partant du fait que j’avais déjà obtenu une identification ferme d’une collègue entomologiste du spécimen collecté en rivière, je m’affairai à identifier les autres individus pris en clichés ou dont j’avais récolté les exuvies. La première naïade confirmée était une macromie noire, laquelle présente des épines latérales qui ne dépassent pas l’extrémité de l’épiprocte (voir photos à l’appui). En y comparant les autres organismes, je déduisis que les individus observés l’an dernier (du moins celui qui était mature) étaient des macromies brunes : les épines latérales se situaient environ à la même hauteur que l’extrémité de l’épiprocte.

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Les deux exuvies (peaux de mue) collectées

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Exuvie vue de plus près; malgré mes doutes, j’opterais pour la macromie brune (voir texte)

Il en serait probablement de même pour mes exuvies. Pourquoi « probablement »? C’est que, alors que l’identification me semblait assez aisée pour les spécimens vivants, je dus jeter plusieurs coups d’œil aux exuvies pour m’assurer de leur identité. L’une d’entre elles arborait des épines qui ne dépassaient pas clairement l’épiprocte, mais la largeur de la tête demeurait relativement petite. Il faut dire que mes exuvies étaient entortillées dans des fils d’araignée et que leur état n’était pas parfait!

En épluchant la littérature, je notai plusieurs disparités entre les sources consultées pour ce qui est de l’habitat de prédilection de chaque espèce. La plus ancienne source (Ministère du tourisme, 1963) parle de rivages rocheux ou caillouteux pour les deux espèces. En revanche, Merritt et Cummins (1996) de même que Thorp et Covich (2001) suggèrent qu’on retrouverait nos deux macromies dans les zones de déposition en rivières ou encore dans le substrat plutôt fin en bordure de lacs, là où l’effet des vagues peut se faire sentir. Paulson (2011), de son côté, fait une distinction entre les deux espèces : la macromie brune serait retrouvée davantage dans les ruisseaux et rivières sablonneuses et nettement moins dans les grands lacs, alors que la macromie noire affectionnerait les grands cours d’eau à courant variable, de même que les lacs parsemant la limite nord de son aire de répartition (équivaudrait approximativement aux Laurentides ici au Québec).

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Substrat dans lequel j’ai capturé les naïades de macromies brunes à l’été 2019

Pour ma part, les trois individus capturés en lac l’été dernier (dont le spécimen le plus mature était une macromie brune) étaient tous situés dans une zone sablonneuse et légèrement vaseuse, également caractérisée par la présence de débris végétaux (photo à l’appui!). Toutes les captures ont été faites à une profondeur de 1 à 1,5 mètre. Les exuvies, quant à elles, étaient en bordure d’un petit lac vaseux. Pour ce qui est de l’individu collecté en rivière lors de mes études (identifié comme étant une macromie noire), il fut capturé dans une zone de galets le long d’un tronçon de rivière à courant plutôt fort. Cela cadre plus ou moins avec les sources consultées. Intrigant, n’est-ce pas?

Pour ce qui est de l’aire plus générale de répartition, l’atlas préliminaire des libellules du Québec (Savard 2011) précise que les deux espèces sont très abondantes dans le sud-ouest du Québec, jusqu’à la hauteur approximative du lac Saint-Pierre. Elles ont également été observées dans la région de Québec et du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La macromie brune, quant à elle, a aussi été retrouvée plus à l’est, dans les régions de Rimouski et de Baie-Comeau.

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Les trois spécimens récoltés en 2019: en ordre décroissant de taille et de maturité de gauche à droite; l’identification n’est possible que sur l’individu le plus mature – une macromie brune (D. transversa)

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Macromie noire (M. illinoiensis)

J’ai dernièrement écrit au sujet d’invertébrés de lacs qui servaient d’inspiration aux pêcheurs. Dans les ouvrages que j’ai entre les mains, je n’ai rien trouvé de spécifique quant à la prédation de poissons sur les naïades de macromiidae. Comme celles-ci ont un cycle de vie sous l’eau qui peut s’étaler de 2 à 4 ans selon Thorp et Covich (2001), il est bien possible qu’elles se retrouvent sur le menu de divers poissons benthivores (qui se nourrissent d’invertébrés aquatiques fouissant sous le substrat fin ou plus grossier des lacs et des rivières).

Je serais curieuse d’en savoir plus sur le sujet si certains d’entre vous ont fait de telles observations! Nos licornes aquatiques pourraient-elles avoir un leurre à leur effigie? Qui sait, elles pourraient peut-être même permettre d’hameçonner une truite arc-en-ciel!

Vidéo 1. Naïade de macromie observée au lac des plages (Lac-des-Plages, Québec), à l’été 2019.

Pour en savoir plus

  • BugGuide. Family Macromiidae – Cruisers. https://bugguide.net/node/view/301 (page consultée le 25 avril 2020).
  • Entomofaune. Les libellules du Québec. http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Liste_especes.html (page consultée le 25 avril 2020).
  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche. 1963. Les libellules du Québec. 223 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Savard, M. 2011. Atlas préliminaire des libellules du Québec (Odonata). 53 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.