Ça grouille dans mes denrées!

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Cucujide des grains oléagineux

Il y a quelques semaines de cela, une collègue de bureau m’annonçait qu’elle avait trouvé bon nombre de minuscules bêtes grouillant dans ses denrées alimentaires. Cette dernière m’indiquait qu’elle avait identifié l’espèce comme étant le cucujide dentelé des grains (Oryzaephilus surinamensis). Elle me fit également don de quelques spécimens préservés dans l’alcool. Après quelques recherches supplémentaires sur l’espèce et les membres de ce genre, dans le but de rédiger la présente chronique, je réalisai qu’on faisait possiblement plutôt face au cucujide des grains oléagineux (Oryzaephilus mercator). Qu’à cela ne tienne, les deux espèces constituent toutes deux des pestes des denrées alimentaires dans la maison! Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre, leur présence ne laisse présager rien de bon!

C’est en examinant les descriptions fournies par les deux premières références consultées (Evans 2014 et le site Internet de la Commission canadienne des grains) que je réalisai qu’il y avait deux espèces d’Oryzaephilus qui se ressemblaient. Selon ces sources, c’est en examinant les tempes des spécimens – la portion située immédiatement derrière l’œil – que l’on parvient à départager les deux espèces. La tempe du cucujide dentelé des grains fait au moins la moitié de la longueur de l’œil et n’est pas pointue (voir cette image). En revanche, celle du cucujide des grains oléagineux fait moins d’un tiers de la longueur de l’œil et s’avère étroite et pointue (cette image). C’est ce deuxième cas que j’observai au travers de la loupe de mon appareil binoculaire. Je dois néanmoins préciser que je ne suis pas une taxonomiste professionnelle; si vous jugez que j’ai fait erreur, vous pouvez rectifier le tir et m’indiquer quels critères j’aurais dû examiner de plus près!

Cela dit, ces organismes font partie de la famille Silvanidae. Je dois avouer que je ne connaissais pas du tout cette famille! Selon Evans (2014), la biologie de ce groupe est peu connue, hormis en ce qui concerne les espèces d’intérêt économique. À cet effet, plusieurs genres de cette famille comprennent des espèces qui constituent des pestes… qui se retrouvent dans les grains entreposés, les produits liés aux grains (farines, etc.), les noix et les épices.

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Plusieurs individus que ma collègue m’a légués!

Le cucujide des grains oléagineux ne fait pas exception. Les adultes et les larves sont des pestes communément retrouvées dans nos garde-mangers. La Commission canadienne des grains précise que ce cucujide a une préférence pour les denrées riches en huile comme la farine, les flocons d’avoine, le son et le riz brun. Il ne dédaigne pas, non plus, les céréales transformées, les fruits séchés, les graines, les mélanges à gâteaux, pâtes, biscuits, noix, noix de coco et nourriture pour animaux de compagnie. Bref, si vous êtes aux prises avec cette espèce, c’est dire qu’une vaste partie de vos denrées risque d’être affectée.

Ma collègue de travail me mentionnait qu’elle retrouvait en effet beaucoup d’individus et de larves autour de ce type de denrées et qu’il lui était difficile de savoir avec certitude de quels aliments ils se nourrissaient. La source de contamination s’avérait elle aussi inconnue, quoique ma collègue précisait qu’elle achetait des aliments « en vrac », son principal doute portant sur certains des aliments achetés figurant au palmarès des collations favorites des cucujides.

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Ces organismes sont très petits!

Parmi les méthodes de contrôle utilisées, ma collègue me disait effectuer un nettoyage continu des armoires envahies (eau et savon semblent de mise, l’eau seule ne semblant pas suffisante), en plus de mettre toutes les denrées « à risque » dans des pots hermétiques… ou à la poubelle! Ces méthodes énergivores semblaient néanmoins donner des résultats probants : ma collègue m’indiquait voir de moins en moins d’individus déambuler dans ses armoires (adultes et larves).

Étant donné qu’une femelle peut pondre jusqu’à 200 à 300 œufs sur trois mois, vaut mieux en effet prendre des moyens rapides d’élimination. Autrement, ces organismes ont la capacité de coloniser rapidement nos armoires! Cependant, la détection de l’envahisseur peut prendre un peu de temps, puisque l’insecte concerné est très petit. Ce dernier fait entre 2 et 3 mm de longueur. Il est donc bien possible que vous croquiez dans les larves ou les adultes de ce groupe avant de réaliser qu’ils ont envahi vos denrées!

Fait intéressant, contrairement à son cousin O. surinamensis, notre cucujide des grains oléagineux ne serait pas tolérant au froid. En outre, il ne survivrait pas aux rigueurs des hivers canadiens. Une façon de s’en débarrasser pourrait donc être de mettre les denrées contaminées au congélateur. Wikipedia mentionne qu’une exposition à une température de -18 °C sur une période de 6 jours consécutifs serait létale pour tous les cycles de vie. En cas de doute sur l’identité du spécimen, cependant, il vaut probablement mieux tout jeter et nettoyer, puisque le cucujide dentelé – qui ressemble beaucoup à O. mercator – est tolérant à ces températures!

Après ces recherches, je me suis assurée que les individus gracieusement donnés par ma collègue étaient bel et bien inertes dans leur bouteille d’alcool! Trêve de plaisanteries, nous ne sommes pas à l’abri d’une pléiade d’envahisseurs et le partage d’expériences comme celle-ci peut nous rassurer ou nous donner de bons « trucs »!

Pour en savoir plus

L’heure de la collation pour Monsieur agrion vertical

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C’est l’heure de la collation pour cet agrion vertical!

Après avoir passé un mois sans rédiger de nouvelles chroniques DocBébitte – j’étais affairée à transférer mon blogue sur une nouvelle plate-forme et vers un nouvel hébergeur –, quoi de mieux pour reprendre mes activités que de vous parler d’une libellule?

Avez-vous déjà eu le loisir d’observer une libellule capturer et ingérer un insecte en direct? Ces bêtes gloutonnes constituent de voraces et efficaces prédateurs et il n’est donc pas rare de les surprendre proie en bouche!

Cet été, j’ai été en mesure de filmer un de ces arthropodes en train de mâchouiller une proie fraîchement débusquée. Fait intéressant, la seule autre fois où j’ai pu prendre quelques clichés de cette espèce, l’individu venait lui aussi de capturer son dîner.

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On ne parle pas la bouche pleine!

L’espèce en question est l’agrion vertical (Ischnura verticalis). Appartenant à la famille Coenagrionidae, il s’agit d’une espèce commune et bien répartie sur tout le Québec méridional. Les mâles sont facilement reconnaissables et ne peuvent être confondus avec d’autres espèces de nos latitudes. C’est la combinaison du vert vif maculant les côtés du thorax et les deux premiers segments de l’abdomen (le second segment n’étant vert que sur les côtés), de même que la coloration bleu pâle dominante sur les huitième et neuvième segments de l’abdomen qui servent de critères d’identification. Comme chez plusieurs autres libellules, malheureusement, les femelles requièrent un examen plus détaillé, car elles peuvent être confondues avec quelques cousines. Paulson (2011) cite notamment l’agrion posé (I. posita) et l’agrion hasté (I. hastata), deux espèces qui semblent cependant moins largement réparties au Québec que l’agrion vertical (Savard, 2011).

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Agrion vertical mâle, vu de profil

Au Québec, l’adulte de l’agrion vertical se rencontre du mois de mai jusqu’en septembre. Comme les naïades se développent dans les herbiers aquatiques qui jonchent les parties calmes des lacs, rivières et étangs, il n’est pas surprenant d’observer des adultes à proximité de ces habitats. Ainsi, mâles et femelles peuvent être aperçus perchés sur la végétation adjacente à divers milieux aquatiques, ou encore en vol, tentant de se dégoter un partenaire!

J’ai souvent lu que, chez les libellules, ce sont les mâles qui sont particulièrement territoriaux. Toutefois, Paulson (2011) précise que Madame agrion vertical n’aime guère partager ses lieux de ponte. Cette dernière chasserait à la fois femelles et mâles de son territoire privilégié en adoptant une posture bien particulière : abdomen recourbé vers le bas et ailes battant incessamment. Tout intrus sera averti!

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Autre mâle observé plus tôt, en 2014. Il venait lui aussi de capturer une proie.

Il semble également que les femelles I. verticalis soient plus enclines que les mâles à dévorer des membres de leur propre espèce. C’est qu’elles sont peu commodes, ces dames! De façon générale, cependant, à la fois les femelles et les mâles sont gourmands.

En début de chronique, je vous mentionnais que j’avais filmé un membre de cette espèce en train de déguster une proie. C’est alors que je photographiais quelques insectes éparpillés parmi une haie de rosiers que mon attention fut portée sur une délicate libellule voletant entre les branches. Elle se posa afin de commencer à savourer sa proie, qui semblait – de ce que je voyais des « restes » – être une sorte de diptère (mouches et compagnie). La vidéo et les photos que j’ai pu prendre à ce moment accompagnent la présente chronique… et témoignent de la gourmandise de ce délicat, mais vorace arthropode!

Vidéo 1. Mâle agrion vertical qui déguste sa proie. Crounch crounch crounch! Bon appétit!

Pour en savoir plus

 

Quelle forme, ce papillon!

Le joli polygone à taches vertes
Le joli polygone à taches vertes

Je ne pouvais résister à la tentation de faire référence à la fois à la forme particulière et au nom de l’insecte mis en vedette cette semaine : le polygone à taches vertes (Polygonia faunus)! Cet arthropode détient bien son nom, car il semble avoir été savamment ciselé sur mesure.

Il s’agit aussi de l’invertébré-mystère de la semaine dernière, paré pour l’Halloween avec sa somptueuse robe orange et noire. Certains ont deviné qu’il s’agissait bien d’un papillon!

Sortie en août 2017 qui me permit d’observer plusieurs individus
Sortie en août 2017 qui me permit d’observer plusieurs individus
Un des individus croqués sur le vif
Un des individus croqués sur le vif

Notre joli lépidoptère appartient plus précisément à l’illustre famille des Nymphalidae (voir cette chronique), qui regroupe bon nombre de papillons diurnes communs : croissants, morios, belles dames, vulcains, amirals et monarques, pour n’en nommer que quelques-uns.

Le genre Polygonia se distingue des autres nymphalidés par ses ailes particulièrement dentelées. La face dorsale est vivement colorée d’orange et inclut des teintes de brun et de noir à des degrés variables, selon l’espèce. La face ventrale est flanquée d’un petit motif pâle ressemblant à une virgule. Ce motif, parfois plus apparent chez certaines espèces, a donné son nom au polygone virgule (Polygonia comma), de même qu’au polygone à queue violacée dont le nom scientifique latin réfère à la marque, qui ressemble à un point d’interrogation (Polygonia interrogationis).

Chez le polygone à taches vertes, ce motif est un peu moins arrondi, mais peut tout de même être confondu. Par contre, la zone submarginale (située près de l’extrémité) des ailes est caractérisée par des motifs et taches en forme de zigzag qui sont d’une teinte verdâtre. C’est ce critère qui permet l’identification… et qui a de toute évidence donné son nom au papillon! Cela dit, la face ventrale des ailes est aussi bariolée de brun et de beige, donnant à l’arthropode l’apparence d’une feuille morte. Il s’agit là d’un bon camouflage pour éviter tout prédateur.

Les taches verdâtres près de la bordure des ailes sont caractéristiques
Les taches verdâtres près de la bordure des ailes sont caractéristiques
Ce polygone s’affairait à me lécher les doigts
Ce polygone s’affairait à me lécher les doigts

Le polygone à taches vertes s’observe dans les milieux forestiers semi-ouverts et les clairières, en bordure des routes, de même que le long de sentiers et de cours d’eau. Il n’est donc pas surprenant que j’aie observé bon nombre d’individus lors d’une sortie en canot le long de la rivière Jacques-Cartier à l’été 2017 – il s’agit d’un cours d’eau s’écoulant en milieu forestier mixte. En fait, tous les spécimens pris en photo et en vidéo qui agrémentent la présente chronique ont été rencontrés lors de cette sortie. C’était à la fin du mois d’août et beaucoup de ces papillons voletaient le long des berges de la rivière.

Les individus aperçus appartenaient à la première génération de l’année. Ceux-ci s’activent de la mi-juillet jusqu’à la troisième semaine de septembre. Ils passent ensuite l’hiver sous forme adulte, pour s’envoler à nouveau entre le mois de mai et la mi-juin. La reproduction se déroule au printemps, donnant lieu à la nouvelle génération qui apparaît plus tard en été. Comme ils doivent passer au travers de l’hiver, les adultes ont une durée de vie assez longue qui s’étale sur dix mois.

Les adultes se nourrissent de sève, de miellée et de fruits fermentés. Ils ne viennent pas aux fleurs. Quant à la chenille, elle se retrouve sur plusieurs plantes forestières, dont le bouleau blanc, l’aulne, le saule, le gadellier et le groseillier.

Je n’ai pas eu le loisir de voir des chenilles de cette espèce. Ces dernières possèdent des poils épineux qui dissuadent les doigts curieux de leur toucher! Leur coloration varie du brun jaunâtre au rouge brique et, sur leur tête, on peut noter un W blanc caractéristique. En effectuant mes recherches, j’ai noté qu’il y avait peu de photographies des chenilles de ce papillon sur Bug Guide (ce lien), qui est pourtant habituellement bien garni en clichés. Si certains d’entre vous ont déjà capturé cette espèce de chenille en photo, venez partager vos observations sur la page Facebook DocBébitte. J’aimerais bien voir davantage les caractéristiques de cette belle chenille.

 

Vidéo 1. Ce polygone à taches vertes me lèche les doigts. Peut-être que l’eau de la rivière, mêlée à ma sueur (pas de tout repos, le canot de rivière!), me conférait un « bon goût »!

 

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Species Polygonia faunus – Green Comma – Hodges#4423. https://bugguide.net/node/view/12875
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Handfield, L. 2011. Guide d’identification – Les papillons du Québec. 672 p.
  • Leboeuf, M. et S. Le Tirant. 2012. Papillons et chenilles du Québec et des Maritimes. 391 p.

Plécoptère ou mégaloptère, là est la question!

Plécoptère adulte (famille Perlidae)
Plécoptère adulte (famille Perlidae)

Les photographes d’insectes, qu’ils soient amateurs ou aguerris, abondent et nombreux sont ceux qui aiment partager leurs découvertes, notamment sur la page Facebook Photos d’insectes du Québec.

À quelques reprises cet été, j’ai vu des photographes se demander s’ils avaient capturé sur le vif un adulte mégaloptère ou un plécoptère. Bien que certains mégaloptères se distinguent très bien par leur taille et leurs mandibules gigantesques (corydales cornues), d’autres groupes comme le genre Chauliodes, en particulier, peuvent ressembler à certains plécoptères.

Mégaloptère adulte (Chauliodes pectinicornis)
Mégaloptère adulte (Chauliodes pectinicornis)

Chez les larves et naïades, la distinction s’effectue assez simplement entre les mégaloptères et les plécoptères. J’avais donné quelques conseils d’identification d’insectes aquatiques dans cette chronique. Pour résumer, les naïades de plécoptères sont munies de fourreaux allaires, ont deux griffes par pattes et portent deux longs appendices effilés situés tout au bout de leur abdomen que l’on appelle « cerques ». Les larves de mégaloptères possèdent un corps mou bordé de longs filaments latéraux (des branchies) et leurs pattes comportent deux griffes. Leur abdomen se termine soit par un long filament unique soit par deux fausses pattes munies de deux crochets chacune. Bien qu’ils puissent être confondus avec d’autres groupes (ex. : coléoptères), les formes que prennent les stades aquatiques de mégaloptères et de plécoptères sont fort différentes.

Les mégaloptères et plécoptères adultes, quant à eux, possèdent quelques attributs qui les distinguent. Mais leur silhouette générale se ressemble. Il s’agit dans les deux cas d’organismes d’assez grande taille qui peuvent mesurer quelques centimètres de longueur. Leur corps est souvent brunâtre, alors que leurs ailes sont longues, nervurées et repliées par-dessus l’abdomen.

Lorsque leurs ailes sont refermées, les deux groupes se ressemblent : plécoptère Pteronarcys à gauche et mégaloptère Chauliodes à droite
Lorsque leurs ailes sont refermées, les deux groupes se ressemblent : plécoptère Pteronarcys à gauche et mégaloptère Chauliodes à droite
Plécoptère (genre Pteronarcys) en haut, mégaloptère (chauliode parchemin) en bas
Plécoptère (genre Pteronarcys) en haut, mégaloptère (chauliode parchemin) en bas
Cerques du plécoptère qui se cachent sous les ailes : vue ventrale
Cerques du plécoptère qui se cachent sous les ailes : vue ventrale
Tarse du plécoptère
Tarse du plécoptère

L’adulte plécoptère est, tout comme la naïade, muni de deux cerques logés au bout de son abdomen. Malheureusement, ses longues ailes cachent souvent ces appendices qui servent de critère d’identification. Si vous ne pouvez voir les cerques, tâchez de vous concentrer sur les pattes (conseil aux photographes!). En effet, les tarses des plécoptères adultes comportent 2 à 3 segments, alors que ceux des mégaloptères en comptent 5. Il s’agit ici d’un des critères utilisés par Merritt et Cummins (1996) afin de discriminer les insectes d’origine aquatique.

Un autre critère que j’ai retrouvé dans mes guides porte sur les ailes. Lorsqu’ouvertes, il est facile de voir que les ailes postérieures des plécoptères sont plus larges que leurs ailes antérieures. Cette différence marquée n’existe pas chez les mégaloptères.

Outre ces critères que je pourrais qualifier « d’officiels » (tirés de guides), on peut noter, à l’œil, d’autres différences aidantes. Par exemple, si vous jetez un coup d’œil à mes photos comparatives, vous remarquerez que le thorax (partie située immédiatement après la tête) de notre plécoptère (ici un individu du genre Pteronarcys) est aussi large que la tête. En revanche, le thorax du chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis) est plus étroit que la tête et de forme légèrement plus allongée. Je ne vous dirai pas que ce critère fonctionne de façon absolue pour toutes les familles de plécoptères et de mégaloptères, mais il donne un petit coup de pouce pour les groupes qui se ressemblent beaucoup (plécoptères Perlidae/Pteronarcyidae versus mégaloptères Chauliodes). En cas de doute, recherchez les cerques ou regardez les tarses et les ailes!

Tarse du mégaloptère
Tarse du mégaloptère

J’aimerais vous dire « à vos appareils photo », mais la saison des insectes tire à sa fin. J’espère néanmoins que ces quelques conseils vous seront utiles lors de la prochaine saison estivale. Vous saurez alors quels angles utiliser et quels organes photographier pour vous permettre d’identifier vos spécimens. Si vous êtes comme moi, ce ne sont pas les angles et le nombre de clichés qui manqueront!

 

PS – Pour ceux d’entre vous qui cherchent des conseils supplémentaires pour distinguer les deux espèces de chauliodes que nous avons au Québec, vous pouvez aussi consulter cette chronique.

 

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Order Megaloptera – Alderflies, Dobsonflies, and Fishflies. https://bugguide.net/node/view/233428
  • Bug Guide. Order Plecoptera – Stoneflies. https://bugguide.net/node/view/76
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Le ruisseau aux éphémères

Si vous me suivez sur la page Facebook DocBébitte, vous avez vu passer la semaine dernière une vidéo portant sur quelques invertébrés aquatiques capturés lors d’une sortie éducative à Port-au-Saumon, sur le site du Camp ERE de l’Estuaire. J’y étais invitée afin d’effectuer une petite animation auprès de jeunes du secondaire, activité qui nous conduisait aux abords d’un petit ruisseau sur le territoire du camp.

Naïades d’éphémères de la famille Ephemerellidae capturées avec des étudiantes du secondaire
Naïades d’éphémères de la famille Ephemerellidae capturées avec des étudiantes du secondaire
Écosystème échantillonné
Écosystème échantillonné

J’étais allée inspecter le terrain une heure ou deux avant l’animation, question de m’assurer que les tronçons visités recélaient bel et bien de quelques trésors. J’avais donc remarqué que beaucoup d’éphémères se cachaient parmi les mousses tapissant les roches.

De retour avec les étudiantes, nous nous affairâmes à soulever des roches, gratter la mousse et collecter ce qui y vivait. Entre quelques larves de tipules, de trichoptères et d’une naïade de libellule, la majorité de l’échantillon était composé, sans trop de surprise, de naïades d’éphémères.

Vous aurez remarqué que j’utilise le terme naïade pour désigner ce stade de vie des éphémères. En anglais, on utilise typiquement le terme « larva », mais je m’étais fait expliquer par un entomologiste que le bon terme français pour désigner le stade « larvaire » d’un insecte aquatique subissant une métamorphose simple (libellules, plécoptères et éphémères en particulier) est « naïade ». En outre, il s’agit du stade de nymphe aquatique. Leçon de français 101 terminée!

Ceci étant dit, la vaste majorité des éphémères appartenait à la famille Ephemerellidae, probablement le genre Ephemerella si je me fie aux angles des différentes photos que j’ai prises et aux quelques spécimens préservés. À noter que je n’ai gardé que les spécimens qui n’avaient pas survécu à l’échantillonnage et j’ai relâché tous les autres après avoir pris les vidéos et les photos que vous pouvez apprécier dans la présente chronique.

Individu au fond de ma main; ils font de 4 à 15 mm
Individu au fond de ma main; ils font de 4 à 15 mm
Autre individu; ses deux cerques et son filament médian (ses trois « queues ») sont ici bien visibles
Autre individu; ses deux cerques et son filament médian (ses trois « queues ») sont ici bien visibles

La famille Ephemerellidae est largement répandue à l’échelle de l’Amérique du Nord. Les membres de ce groupe se retrouvent principalement dans les cours d’eau lotiques, soit où l’eau s’écoule de façon dynamique. Ils habitent aussi à l’occasion les rives des lacs où l’action des vagues est récurrente. Voshell (2002) précise que les naïades trouvent notamment refuge entre les interstices des roches ou encore dans la mousse qui pousse sur ces dernières. Pas surprenant que nous les ayons observées dans le petit ruisseau Sainte-Marguerite, où les eaux fraîches cascadent assez promptement sur des roches recouvertes de mousses.

Comme elles vivent souvent en eaux courantes, la forme de leur corps est relativement aplatie et leur permet donc de rester accrochées au substrat sans y être délogées. Leur mode de locomotion principal consiste ainsi à grimper et ramper, comme on peut le voir dans les vidéos ci-dessous. Elles respirent sous l’eau à l’aide de branchies qui parcourent chaque côté de leur abdomen. Ce sont ces dernières que l’on voit s’agiter dans les vidéos que j’ai prises. Chez la famille Ephemerellidae, la disposition des branchies est l’un des critères qui aident à l’identification. En effet, ce groupe est muni de branchies plus ou moins ovales qui commencent au segment 3 ou 4 de l’abdomen. Il n’y en a pas sur le second segment. C’est notamment en examinant à partir de quel segment apparaissent les branchies (attention, ce n’est pas le seul critère, mais c’est un des indices à surveiller!) que l’on peut savoir si l’on fait affaire à un Ephemerellidae ou non.

Fait intéressant, les naïades de cette famille ont développé un mécanisme de défense particulier : face au danger, elles courbent le bout de leur abdomen de sorte que leurs « queues » (deux cerques entourant un filament médian) soient portées vers l’avant. Cette posture rappelle celle d’un scorpion. Si l’ennemi ne rebrousse pas chemin, la naïade tentera de le harponner de quelques coups secs. Ce mécanisme explique sans doute certaines de mes observations : j’avais en effet remarqué que les naïades d’éphémères capturées tendaient à « hocher » le bout de leur abdomen vers l’avant. Elles me disaient peut-être qu’elles n’appréciaient pas vraiment faire l’objet d’une petite animation scientifique!

On peut compter à rebours (du bout de l’abdomen vers le thorax) le nombre de segments de l’abdomen, puis vérifier où se situent les branchies pour s’aider dans l’identification de ce groupe
On peut compter à rebours (du bout de l’abdomen vers le thorax) le nombre de segments de l’abdomen, puis vérifier où se situent les branchies pour s’aider dans l’identification de ce groupe

Cette famille d’éphémères a été identifiée comme étant plutôt sensible à la pollution. Elle comprend des espèces dont le comportement alimentaire varie entre ramasseur-collecteur (recueillent des particules diverses comme des détritus, algues et résidus d’origine animale), brouteur (raclent les algues sur les roches) et, dans une moindre mesure, déchiqueteur-détritivore (déchiquètent les feuilles mortes et autres détritus qui tombent dans le cours d’eau ou encore qui y poussent). Tout cela fait en sorte qu’il n’est pas vraiment surprenant d’en trouver en grand nombre dans un petit ruisseau forestier où la pollution anthropique s’avère très faible et où des détritus de toutes sortes y sont retrouvés.

Je vous ai parlé largement des larves, mais à quoi ressemblent les adultes, me direz-vous? Quand les naïades parviennent à maturité, elles se laissent flotter vers la surface de l’eau ou rampent hors de l’eau et se fixent à un substrat. C’est ensuite que s’opère la métamorphose : l’adulte ailé émergera directement de la naïade; il s’agit à cet instant d’une subimago (un « pseudo-adulte », si l’on veut), qui aura à subir encore une autre mue avant d’atteindre son stade reproducteur final. J’avais croqué sur le vif cette seconde mue pour des éphémères Caeniidae – voir cette chronique. Pour ce qui est des Ephemerellidae, vous pouvez jeter un coup d’œil à ce lien sur Bug Guide où plusieurs photos présentent des adultes.

Les adultes portent des pièces buccales très réduites : ils ne se nourrissent point et ne survivent… que le temps de se reproduire! D’où leur nom commun « éphémères », visiblement tiré de leur très courte durée de vie adulte.

Lors de mon animation, une des étudiantes m’a demandé « à quoi ça sert, ces organismes »? Ce qu’il faut savoir, c’est que les éphémères – tant les naïades que les adultes – constituent un maillon important des chaînes alimentaires aquatiques et terrestres. Les naïades nourrissent une vaste palette d’invertébrés aquatiques prédateurs et de poissons. Les adultes, quant à eux, nourrissent aussi plusieurs poissons, de même que des oiseaux et autres prédateurs terrestres (notamment les araignées). En revanche, les naïades se nourrissent d’algues et de détritus variables et contribuent à la décomposition et au « nettoyage » des milieux aquatiques. En outre, elles sont essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes aquatiques, rien de moins!

 

Vidéo 1. On voit bien les branchies en mouvement le long des flancs de cet Ephemerellidae.

 

Vidéo 2. Quelques Ephemerellidae collectés avec les étudiantes. Deux larves de tipules sont aussi observées (une foncée, immobile au milieu de l’écran et une seconde, plus pâle, qui arrive en rampant sur la droite).

 

Vidéo 3. Deux naïades qui se meuvent sous le stéréomicroscope. On voit également le montage utilisé – stéréomicroscope et écran – en deuxième partie de vidéo.

 

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Family Ephemerellidae – Spiny Crawler Mayflies. https://bugguide.net/node/view/13696
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipedia. Ephemerellidae. https://en.wikipedia.org/wiki/Ephemerellidae