Toqués des tiques?

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Plusieurs spécimens de la tique d’hiver, que j’ai pu examiner de plus près (gracieuseté de Martin Breton)

Aviez-vous deviné l’identité de l’invertébré-mystère présenté dans la capsule de jeudi dernier? Il s’agissait du mâle de la tique d’hiver (Dermacentor albipictus).

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L’invertébré-mystère de la dernière devinette dévoilé : la tique d’hiver!

On m’avait récemment proposé, sur la page Facebook DocBébitte, de parler des tiques. Il s’agit d’un sujet qui fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années déjà. En effet, toute personne amoureuse de la nature qui a l’habitude de gambader dans les champs et les bois a maintenant cette hantise de se retrouver avec une tique, tête bien enfoncée dans la peau, en plein délit de gourmandise.

Croyez-moi, pour une personne qui se retrouve souvent accroupie au sol et dans la végétation, en train de photographier un quelconque invertébré, le terme « tique » fait frémir. Pourtant, ce n’est pas tant la minuscule tique qui fait craindre que les maladies auxquelles elle est susceptible de nous exposer.

Les tiques ne sont pas des insectes en tant que tels et appartiennent à la classe Arachnida, le même groupe qui comprend notamment les araignées, opilions, mites d’eau (hydracarina) et pseudoscorpions. Comme tout membre digne de cette classe, elles sont munies de huit pattes, hormis les individus au stade larvaire qui en possèdent six. Contrairement à bien des arthropodes où l’on distingue clairement la tête, le thorax et l’abdomen, on ne perçoit que deux parties chez la tique : la tête et l’abdomen.

En plus de ces caractéristiques, un autre indice proposé par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) pour confirmer que l’arthropode fixé à votre peau est une tique est que, au Québec, on ne retrouve presque pas d’autres invertébrés qui demeurent accrochés fermement à la peau des humains pendant plus de 24 heures.

La taille des tiques varie en fonction de l’espèce, mais aussi de son niveau d’engorgement de sang. Ainsi, les larves et nymphes retrouvées au Québec excèdent rarement 1 mm, alors que les adultes (non gorgés) peuvent atteindre de 3 à 5 mm. C’est la femelle adulte gorgée de sang qui bat les records, atteignant de 8 à 13 mm selon l’espèce. Plus impressionnant encore est son poids : une tique peut prendre 100 fois son poids après sa gloutonnerie!

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Selon le sexe et le niveau d’engorgement, ces tiques d’hiver présentent une taille variable

Douze espèces de tiques sont retrouvées au Québec, contre près de 900 espèces autour du globe. Les tiques sont des parasites externes d’une vaste palette de vertébrés (mammifères, oiseaux et reptiles). À titre d’exemple, la tique d’hiver (Dermacentor albipictus) est reconnue pour parasiter les orignaux. Certaines sources suggèrent qu’elle serait même l’ennemie numéro un des originaux, avant les prédateurs comme les loups, ours ou cougars. J’ai eu la chance de mettre la main sur plusieurs spécimens de cette espèce, gracieusement offerte par un collègue entomologiste; ils font partie des photographies accompagnant la présente chronique.

Certaines espèces de tiques constituent des vecteurs d’une variété d’agents pathogènes incluant les virus, bactéries et parasites internes. Selon l’INSPQ, il s’agirait du second vecteur de maladies humaines à l’échelle planétaire après le moustique. Au Québec, on parle beaucoup de la maladie de Lyme, qui est en progression constante chaque année. Des 32 cas recensés en 2011, on est passé à 329 cas en 2017 (ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS)).

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Tique (espèce non identifiée) retrouvée par ma tante sur son chien!

D’ailleurs, on peut retrouver une carte du risque d’acquisition de la maladie de Lyme au Québec sur ce site de l’INSPQ. Le risque était particulièrement plus élevé dans le sud-ouest du Québec, au moment de la publication de la présente chronique (printemps 2019). Parents et amis de la Montérégie, usez de prudence!

La bactérie mise en cause dans la maladie de Lyme se nomme Borrelia burgdorferi. Elle est transmise par une espèce de tique en particulier : la tique à pattes noires (Ixodes scapularis). Fait important à connaître : ce ne sont pas toutes les tiques qui sont infectées! Si vous vous faites piquer par une tique, mieux vaut prendre des précautions, mais cela ne signifie pas pour autant que vous ayez été infectés.

Cela dit, même si la tique est infectée, le risque de contracter la maladie de Lyme est très faible si la tique est accrochée à la peau pendant moins de 24 heures. Il faut donc la retirer le plus rapidement possible. Les étapes de retrait d’une tique sont présentées sur ce site du MSSS. Aussi, différents instruments qui servent à retirer les tiques sont vendus sur le marché; un second collègue entomologiste m’a transmis des suggestions à cet effet (voir photographies plus bas).

Pour éviter dès le départ de se retrouver sur le menu d’une tique, plusieurs précautions sont de mise :

  • En randonnée, marcher dans les sentiers et éviter les hautes herbes;
  • Porter un chapeau, des souliers fermés et des vêtements longs;
  • Mettre le chandail dans le pantalon;
  • Mettre le bas du pantalon dans les chaussettes ou les bottes;
  • Porter des vêtements pâles pour mieux discerner la présence de tiques;
  • Utiliser un chasse-moustique sur les parties exposées du corps.

Certes, cet accoutrement n’est pas digne d’un défilé de grands couturiers, mais il saura vous garder à l’abri des vilaines tiques!

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Suggestions d’instruments « enlève-tique » transmis par un collègue entomologiste

De plus, après une activité pouvant nous exposer aux tiques, il faut également examiner sa peau de sorte à détecter leur présence et, le cas échéant, les retirer. Il importe de regarder dans tous les recoins possibles, puisque les piqûres sont fréquemment observées aux cuisses, aines, aisselles, de même qu’au tronc et à la nuque. En outre, il est suggéré de prendre un bain ou une douche, ce qui permettrait de déloger les tiques qui ne sont pas encore solidement accrochées à la peau. Même les vêtements, les équipements et les animaux de compagnie se doivent d’être examinés et lavés afin d’éviter d’introduire des tiques dans notre domicile! À cet effet, de nombreux conseils sont prodigués pour mieux repérer les tiques ou encore réduire leur présence dans notre environnement. Ceux-ci sortent de mon champ de compétences et je vous propose donc de consulter les sources de la section « Pour en savoir plus » si vous souhaitez obtenir plus de renseignements!

Malgré tous ces conseils, vous n’avez pas réussi à éviter la piqûre d’une tique et souhaitez connaître les risques encourus? Sachez que plusieurs symptômes de la maladie de Lyme sont décrits dans les sources que j’ai consultées (présentées à la fin de la présente chronique; voir aussi cette page du Pharmachien où l’on propose beaucoup de références utiles).

Grosso modo, il semble que les symptômes puissent apparaître entre 3 et 30 jours après la piqûre. Comme ils incluent des symptômes pouvant être attribuables à d’autres problèmes de santé (rougeur sur la peau, fièvre, fatigue, maux de tête, raideur à la nuque, douleurs musculaires et articulaires), il est recommandé de consulter sans tarder un spécialiste de la santé en cas de doute. Si possible, il est fortement suggéré de noter l’information sur la date et le lieu de l’incident, la partie du corps touchée, et, si cela est possible, de garder la tique qui vous a piqué au réfrigérateur dans un contenant hermétique approprié comme, par exemple, un pilulier.

Il est important d’agir rapidement si vous croyez être infecté, puisque la maladie de Lyme, si elle n’est pas traitée, peut conduire à des problèmes graves articulaires, cardiaques ou neurologiques.

Bien que toute cette information soit inquiétante, il faut garder en tête que ce ne sont pas toutes les espèces de tiques qui constituent un vecteur de la maladie de Lyme. Qui plus est, la tique à pattes noires n’est pas toujours infectée. Il est certain que plusieurs précautions s’imposent… Mais, pour résumer, il ne faut pas que la question vous rende fous… que vous soyez ou non toqués des tiques!

 

Pour en savoir plus

De l’aide pour la lutte aux scarabées japonais?

À la mi-juillet, un des lecteurs DocBébitte – et collègue entomologiste – m’écrivait afin de me parler d’un parasitoïde de plus en plus répandu au Québec qui pourrait nous donner un souffle nouveau dans la lutte aux gourmands et abondants scarabées japonais. Ce lecteur me transmettait, dans le même message, un hyperlien vers un site qui décrivait davantage la situation (Les vivaces de l’Isle; voir section Pour en savoir plus).

Peu après la réception de ce commentaire, j’eus la chance d’observer moi-même deux scarabées parasités, dont un qui semblait mort. Je pus prendre des clichés et vidéos de ce dernier, qui semblait complètement figé sur place. À la suite de ces observations, j’effectuai quelques recherches supplémentaires et je souhaitais aujourd’hui vous partager mes trouvailles.

Scarabée japonais parasité
Scarabée japonais parasité

Tout d’abord, les traces du parasitoïde en question sont facilement visibles : elles consistent en un ou plusieurs œufs blancs pondus sur le thorax des scarabées, soit la partie verdâtre située tout juste derrière leur tête. Ces œufs sont celle d’une mouche – Istocheta aldrichi – qui origine elle aussi du Japon.

La larve qui émerge de l’œuf pénètre dans le scarabée et se nourrit de ses tissus internes. Le scarabée s’en retrouve rapidement paralysé. Ensuite, la larve bien nourrie forme une pupe et passe l’hiver sous cette forme, à l’abri, dans la carcasse vidée du scarabée. La carcasse immobile que je pus observer constituait sans doute de tels restes. Ce qui me surprit, cependant, c’est que le scarabée était bien fixé à la feuille et demeurait ainsi très visible. Un prédateur (oiseau?), aurait-il pu avaler le tout – scarabée et parasitoïde inclus? À ce que j’ai pu en lire, les scarabées infestés auraient plutôt tendance à s’enfouir. Avez-vous fait des observations qui diffèrent de ces dires, comme ce qui semble être mon cas?

Fait intéressant, les femelles sont davantage infestées que les mâles. Notre mouche profiterait en effet de la plus grande immobilité des femelles en période d’accouplement pour y pondre ses œufs. Et cela est d’autant plus intéressant – du point de vue de la lutte biologique –, car les femelles parasitées mourraient avant d’être en mesure de pondre leur précieuse cargaison (40 à 60) d’œufs. Cela étant dit, les mouches sont susceptibles de pondre jusqu’à une centaine d’œufs sur une période d’un mois. C’est que ça en fait beaucoup de scarabées potentiellement parasités!

Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile
Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile
L’œuf du parasitoïde vu de plus près
L’œuf du parasitoïde vu de plus près

Notre diptère allié a été introduit au New Jersey en 1922, pour des raisons de lutte biologique… justement contre le scarabée japonais qui y faisait ravage depuis 1912. Il est demeuré cependant très discret… trop sans doute pour ceux qui espéraient voir cette espèce décimer les populations de scarabées japonais. Les cas de parasitisme n’auraient été réellement recensés que plusieurs décennies plus tard, dans les années 1970. En effet, au New Jersey, le climat engendrait un décalage entre la mouche et le scarabée, rendant peu efficace son introduction. Néanmoins, la mouche est parvenue à s’établir plus au nord et – de toute évidence – à y proliférer. Au Canada, les premières observations de I. aldrichi sont très récentes et datent de 2013 ou 2014 (varie selon les sources), en Ontario.

Vous pouvez voir une très belle photo de cette mouche sur le site Le Jardinier paresseux (voir section Pour en savoir plus). Elle ne fait que 5 mm de longueur. Malgré sa petite taille, gardez l’œil ouvert : elle peut être observée dans nos plates-bandes, puisqu’elle se nourrit de nectar.

Plus précisément, deux des sites consultés énumèrent quelques plantes que notre mouche parasitoïde affectionne. Elles incluent de multiples plantes typiques de nos plates-bandes et jardins comme les asters, les marguerites, les rudbeckies, l’origan et la coriandre. Je vous suggère de jeter un coup d’œil à ces sites (Les vivaces de l’Isle, Le Jardinier paresseux), qui pourraient vous donner des idées si vous souhaitez prendre des mesures encourageant la présence de cette mouche parasitoïde.

Dans la même veine, les experts recommandent d’éviter de tuer les scarabées qui sont parasités. En outre, il semble que les insecticides soient plus nocifs pour les mouches (que l’on veut voir se multiplier) que pour nos coléoptères ravageurs.

En tant qu’écologiste, je dois enfin me garder une petite réserve. Cette mouche, bien qu’utile dans la lutte aux scarabées japonais, pourrait-elle s’avérer nocive pour des insectes indigènes que l’on cherche à protéger? Souvent, lorsque l’on introduit une espèce exotique, on se retrouve avec des effets imprévus sur les organismes qui étaient déjà présents dans l’environnement… Espérons que la venue de cette mouche dans nos jardins sera uniquement synonyme de saine lutte biologique! Je garderai certainement un œil ouvert pour la suite des événements!

Pour votre information : Espace pour la vie a émis une publication sur sa page Facebook au mois de juin et invite les personnes qui observent des œufs sur le thorax des scarabées japonais à signaler leurs observations par le biais de son site Internet : https://monespace.espacepourlavie.ca/en/identify-insect

 

Vidéo 1. Scarabée japonais immobile (et sans doute mort) que j’ai filmé à la fin du mois de juillet 2018, en Montérégie.

 

Pour en savoir plus

DocBébitte en bref : Quel couvre-chef!

Drôle de couvre-chef
Drôle de couvre-chef
Et il bouge!
Et il bouge!

La fin de semaine dernière, je me suis affairée à nettoyer l’étang à poissons, comme je le fais chaque printemps. Il s’agit d’une tâche que j’aime bien exécuter : enfiler mes bottes-salopettes et jouer dans la boue, les algues et tout un tas de résidus végétaux! La raison pour laquelle je dois faire ce nettoyage est fort simple : si je laissais toute cette matière organique dans l’étang, les bactéries qui la décomposent engendreraient un manque en oxygène et une qualité de l’eau qui pourraient s’avérer nocifs pour mes poissons adorés – qui, il faut le dire, passent l’hiver dans des aquariums, bien au chaud à l’intérieur.

Bref, chaque année, cette activité devient en quelque sorte une chasse au trésor : quelques invertébrés bien spéciaux prennent refuge dans mon étang – outre les très communs moustiques, chironomes et Dixidae.

Cette année, ce sont deux naïades de libellules de la famille Aeshnidae que j’eus l’honneur de découvrir. Et, oh, surprise, l’une d’entre elles portait un couvre-chef très spécial… et vivant! Cette dernière s’avérait parasitée par une sangsue qui s’agitait alors que je manipulais ma belle naïade hors de l’eau.

C’est un mélange de curiosité et de pitié pour ces libellules que j’aime tant qui me conduisit à retirer la sangsue de la tête de la naïade. Tenant la sangsue dans une pince, ne tirant celle-ci que très légèrement, je fus surprise de voir qu’elle lâcha prise rapidement. Comme vous le savez, je préfère préserver uniquement les invertébrés trouvés déjà morts dans ma collection. Je me permis cependant une petite entorse à cette habitude afin de pouvoir examiner la sangsue de plus près, sous le stéréomicroscope. Cette dernière se retrouva par conséquent dans une fiole remplie d’alcool… et sous la loupe de mon appareil binoculaire!

Le résultat de l’examen approfondi vous est présenté parmi les photographies agrémentant la présente chronique. Il en est de même pour quelques photos et une vidéo de l’Aeshnidae portant fièrement son couvre-chef! Aviez-vous déjà vu quelque chose de tel?

 

Vidéo 1. Remarquez la sangsue qui s’agite sur la tête de la naïade!

 

Quelques autres photographies, pour le plaisir de vos yeux!

Vue dorsale
Vue dorsale
4. Gauche : la sangsue était très petite. Haut à droite : vue ventrale. Bas à droite : vue dorsale.
Gauche : la sangsue était très petite. Haut à droite : vue ventrale. Bas à droite : vue dorsale.
La belle, enfin libérée de son parasite!
La belle, enfin libérée de son parasite!

Abracadabra! Apparitions-surprises d’insectes!

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Lorsque je sortis ce pilulier de ma sacoche, je ne m’attendais pas à voir trois organismes… Spongieuse desséchée et deux pupes de parasites.
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Ces taches collées sur le pourtour de mon pilulier sont des pupes de Phoridae

Vous êtes plusieurs à le savoir : je collecte les invertébrés que je trouve déjà morts. Cela me conduit par moments à des découvertes un peu surprenantes – non pas que ça n’arrive jamais avec des invertébrés fraîchement récoltés, mais disons que j’augmente mes chances avec ma méthode bien particulière.

De quel genre de découverte est-ce que je parle? Du genre où l’on se retrouve avec plus d’insectes dans les piluliers de récolte que ce que l’on croyait avoir récupéré à l’origine!

Je m’explique : cela fait deux fois que je ramasse un insecte que je laisse traîner dans un pilulier (il faut dire que j’ai énormément de retard sur mon identification et mon épinglage!) pour découvrir ensuite qu’il était parasité par plusieurs autres insectes.

La première observation remonte à juin 2015. J’avais trouvé une jolie chenille de spongieuse (voir cette chronique si vous voulez en savoir un peu plus sur cette espèce) morte sous un arbre. Normalement, je mets les chenilles rapidement dans l’alcool, mais j’avais oublié celle-ci dans un pilulier disposé dans ma sacoche. Lorsque je sortis ledit contenant, je réalisai que la chenille – plutôt desséchée – était maintenant accompagnée de deux pupes de je ne sais quelle espèce d’insecte. Malheureusement, ces pupes ne se métamorphosèrent jamais en adulte, ne me permettant pas d’étudier plus longuement les spécimens en question. Cela dit, les chenilles de spongieuses sont reconnues pour être parasitées par certains diptères et hyménoptères; les mouches Tachinidae en particulier seraient de fréquents parasites selon les sources consultées et il se pourrait bien qu’il s’agisse de ce groupe.

Ma seconde observation ne date que de quelques mois. Lors d’une randonnée en terrain montagneux en septembre, je fus très heureuse de tomber sur un bousier mort en plein milieu du sentier. Il s’agit d’un sympathique scarabée de grosseur moyenne (environ 15 mm de long) que j’ai pu ultérieurement identifier comme étant Geotrupes balyi, un géotrupe très commun au Québec selon Hardy (2014). Je le mis dans un pilulier, dans lequel j’ajoutai, quelques heures plus tard, une guêpe qui s’était retrouvée noyée dans ma piscine. Je mis le pot de côté pour me rendre compte, quelques jours plus tard, que ses parois étaient tachetées de petites pupes brun-orangé. Au fond du contenant se retrouvaient également plusieurs petites mouches jaunâtres. En posant quelques questions à des collègues entomologistes, on m’indiqua qu’il s’agissait de Phoridae.

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Mouches inattendues accompagnent maintenant mon bousier et ma guêpe!
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Ces mouches étaient des Phoridae
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Vue de près d’un Phoridae

Il s’agit de petits diptères connus pour pondre leurs larves dans différentes matières, incluant les cadavres. Toutefois, certaines espèces sont aussi des parasites. À cause de mon mode de capture (et de mon incapacité pour l’instant à connaître l’espèce exacte de Phoridae), je ne suis pas en mesure de confirmer à ce stade-ci si les fameuses mouches parasitaient mon joli coléoptère ou si elles ont simplement colonisé ce dernier une fois qu’il était déjà mort. Si vous connaissez la réponse, n’hésitez surtout pas à m’en faire part! À noter que je présume fortement que les mouches viennent du bousier, ce dernier étant maintenant « troué » (trous par lesquels les larves se seraient possiblement extirpées avant de se métamorphoser), alors que la guêpe semble parfaitement intacte.

Fait intéressant: j’ai pu lire, en préparant la présente chronique, que certaines espèces de Phoridae sont connues pour parasiter des fourmis. Plus étrange encore : le genre Apocephalus se développerait dans la tête des fourmis, provoquant parfois la chute de la tête, alors que le corps continue encore de bouger! Cela me fait penser à la reine de cœur dans Alice au pays des merveilles avec son fameux « Qu’on lui coupe la tête »!

Autre fait intriguant : saviez-vous que les bousiers continuent de sentir cette chose qui leur donne leur surnom, même lorsqu’ils sont naturalisés depuis un certain temps? En ouvrant le pilulier pour prendre les photographies agrémentant la présente chronique, puis en un deuxième temps pour identifier le bousier, je fus surprise par l’odeur qui s’y dégageait. J’ai demandé à des collègues entomologistes plus expérimentés si cela était normal et on m’a signalé que oui. Les bousiers, donc, sentent la merde même longtemps après qu’ils aient cessé d’y évoluer! Vous serez avertis!

Pour conclure, il peut arriver, lorsque l’on collectionne des invertébrés, que l’on se retrouve avec quelques surprises! Quoique pas toujours ragoûtantes – pensons par exemple aux fameux « vers gordiens », des parasites impressionnants (voir cette chronique, ainsi que celle-ci) – ces découvertes nous permettent souvent d’en apprendre plus sur le monde fascinant des insectes!

Que 2017 soit riche en découvertes de toutes sortes! Bon début d’année entomologique!

 

Pour en savoir plus

Nématomorphes : Les voleurs de corps

En tant qu’entomologiste amateur qui s’exerce à l’identification de spécimens variés que je trouve déjà morts, je dois vous avouer être hantée par une pensée : celle de voir mon spécimen mort se mettre à bouger sous la loupe de mon stéréomicroscope… et voir un organisme étranger en sortir. Cette frissonnante vision n’est pas complètement impossible. De multiples invertébrés sont susceptibles d’être parasités par d’autres, à l’instar du célèbre film « Alien ».

Un exemple bien connu est celui de l’étrange et long ver qui s’extirpe du corps d’araignées et de mantes religieuses popularisé par quelques « perturbantes » vidéos YouTube qui sont devenues littéralement virales (cliquer ici pour la vidéo sur l’araignée et ici pour celle sur la mante religieuse). Noter la taille surprenante des vers par rapport à leur hôte.

Nematomorpha
Nématomorphe capturé au printemps 2015 dans la rivière du Cap-Rouge

Dans ces deux cas, il s’agissait plus précisément d’un nématomorphe (embranchement Nematomorpha), un invertébré non-arthropode. Ce dernier est communément appelé « ver gordien », nom qui lui vient de sa propension à former des nœuds avec son corps lorsqu’il se tortille. En anglais, on l’appelle « hairworm » ou « horsehair worm », car il ressemble à un crin de cheval. À l’instar des crins, les adultes sont en effet longs et minces et arborent des couleurs variant entre le jaune et le noir. Leur diamètre se chiffre entre 0,25 et 3 mm, alors que leur longueur peut s’étaler de quelques centimètres jusqu’à un mètre!

J’ai fait la connaissance de ce groupe d’invertébrés lors de mes études en limnologie (écologie des lacs et des rivières), puisque les nématomorphes ont un cycle de vie étroitement associé aux milieux aquatiques. C’est dans le cadre d’un cours d’écologie générale que j’en vis pour la première fois. À la suggestion du professeur, nous collectâmes des criquets à différentes distances d’un point d’eau. Ensuite, nous les mettions au réfrigérateur, dans des sacs individuels. Le lendemain, nous devions compter combien de ces orthoptères étaient parasités. L’hypothèse était que les orthoptères capturés plus près du point d’eau étaient davantage infectés que les autres. Comment pouvions-nous le voir? C’est en sortant les sacs du frigo que nous obtenions notre réponse : si le criquet n’était plus seul dans son sac – soit accompagné d’un très long ver –, nous savions qu’il était parasité. Plusieurs de nos individus s’avérèrent effectivement parasités et l’expérience fut fort instructive – bien que nous ne pûmes noter de différence significative dans le taux de parasitisme selon l’endroit de capture des criquets.

Lors de mes études sur les milieux aquatiques, je n’en ai pas observé, peut-être parce que ceux-ci se confondaient facilement aux débris des rivières que j’échantillonnais, ou encore parce que je n’échantillonnais pas aux moments de l’année où ils sont plus actifs. Selon Thorp et Covich (2001), c’est au printemps ou tard en été qu’on a le plus de chances d’observer les adultes. Je tombai toutefois sur un individu lors d’une sortie éducative sur le terrain au printemps dernier en compagnie d’un jeune collègue entomologiste; c’est d’ailleurs ce dernier qui remarqua en premier le ver bougeant lentement dans le tas de débris que nous venions de collecter. Cela me permit de prendre les vidéos et les photos qui agrémentent la présente chronique.

Bien que ce soit le long ver adulte émergeant d’invertébrés qui nous fasse frémir, c’est plutôt le stade larvaire qu’il faut craindre – si l’on est un invertébré, bien sûr! Le cycle de vie des nématomorphes se caractérise par quatre stades : l’œuf, la larve préparasitique, la larve parasite et l’adulte vivant en eau libre.

Échantillonnage Cap-Rouge 2015
Milieu où le nématomorphe a été capturé

La femelle dépose ses œufs en milieu aquatique, un à la fois ou en plus grand nombre, formant des filaments gélatineux. Les larves préparasitiques qui en sortent peuvent adopter – selon les espèces – différentes stratégies. Certaines se développent immédiatement dans l’hôte qui les consomme en milieu aquatique. D’autres, qui vivent dans des mares temporaires, vont s’associer aux détritus présents dans l’environnement et survivre à l’assèchement de leur milieu de sorte à être ingérées par des arthropodes terrestres détritivores lorsque l’eau se sera retirée. Toutefois, la grande majorité des espèces de nématomorphes optent pour une troisième stratégie : les larves préparasitiques vont d’abord pénétrer à l’intérieur d’un premier hôte – l’hôte intermédiaire –, où elles stoppent leur développement. Elles attendent ensuite que cet hôte se fasse dévorer par un prédateur ou encore par un omnivore avant de poursuivre leur développement.

L’hôte intermédiaire comprend diverses larves d’invertébrés aquatiques comme les maringouins et les éphémères, mais inclut aussi des poissons et des têtards. Ces hôtes intermédiaires peuvent être consommés par une myriade d’invertébrés – dytiques, libellules, mantes religieuses, carabes, araignées, criquets, grillons – qui deviennent ainsi l’hôte final.

Quand le développement larvaire au sein de l’hôte final est complété, le nématomorphe qui est prêt à émerger doit le faire près d’un milieu aquatique. Comme les invertébrés parasités ne sont pas toujours d’origine aquatique, notre ver gordien doit user de stratégie afin que ces premiers aient envie d’aller s’abreuver ou « se baigner »! Que ce soit par dessiccation des tissus internes ou par un signal chimique généré par le ver parasite qui modifie le comportement de l’hôte, le ver parvient à « guider » ce dernier vers un milieu aqueux. C’est d’ailleurs ce phénomène que nous tentions d’étudier en capturant des criquets à diverses distances d’un point d’eau : nous présumions que les criquets parasités étaient « programmés » pour vouloir se rapprocher de tout milieu aquatique. Intrigant, n’est-ce pas?

Cela dit, une fois dans l’eau, le ver adulte n’a qu’à s’extirper de son hôte afin de compléter son cycle de vie. L’adulte ne se nourrit pas et, comme bien des adultes invertébrés, s’affaire essentiellement à la reproduction.

Si les nématomorphes adultes ont besoin de milieux aquatiques pour poursuivre leur développement, pourquoi les voit-on émerger d’invertébrés terrestres dans les vidéos YouTube susmentionnées? Le fait que les hôtes finaux aient été tués dans les vidéos n’est pas étranger à cette observation : les vers ne font que s’expulser de leur hôte qui, une fois mort, ne leur est plus d’aucune utilité!

En outre, vous aurez compris que ces étonnantes créatures ne sont pas un danger pour les humains : les larves ont besoin d’invertébrés pour survivre et les adultes ne se nourrissent point. Néanmoins, quelques cas de vers gordiens présents dans les excréments ou les vomissures d’humains ont été recensés : il s’agirait probablement de circonstances accidentelles, comme le cas d’une Coréenne qui se serait nourrie de criquets infectés, libérant ainsi dans son estomac les adultes qui n’ont plus leur hôte. Si vous êtes inquiets, je vous suggère de lire cet intéressant article qui aura tôt fait de vous rassurer.

Malgré ces probabilités extrêmement faibles, il n’en demeure pas moins que la capacité de ces bêtes à parasiter, ainsi qu’à altérer le comportement d’un hôte est fascinante et touche notre imagination : celle-ci n’est-elle pas d’ailleurs source d’inspiration pour bien des films d’horreur? Dans le monde des invertébrés, la réalité rencontre visiblement la fiction!

Vidéo 1. Nématomorphe capturé dans la rivière du Cap-Rouge (Québec).


Vidéo 2. Même nématomorphe.

Pour en savoir plus