Capsule vidéo: Incursion au marais!

Comme vous le savez, j’ai récemment ajouté à l’offre DocBébitte la réalisation de capsules vidéo.

La semaine dernière, je lançais la plus récente d’entre elles: une incursion au marais.

Tournée au marais Léon-Provancher, vous y verrez une DocBébitte qui vous présente quelques invertébrés aquatiques: naïades de libellules et d’éphémères, gyrins, escargots et autres!

En sus, une petite surprise d’un organisme non invertébré qui aura su distraire quelques instants mon caméraman (mon conjoint, que je remercie d’ailleurs)!

Bon visionnement!

Les plécoptères hâtifs!

Nous ne sommes pas les seuls à avoir envie de nous mettre le bout du nez dehors bien avant que les chauds rayons du soleil aient fait fondre la neige!

Les membres de plusieurs familles de plécoptères émergent en effet du milieu aquatique alors que les cours d’eau ne sont pas encore dégelés – ou à peine!

Vous aurez compris que l’émergence correspond ici au moment où la nymphe aquatique (que l’on appelle naïade) se métamorphose en adulte ailé terrestre, prêt à se reproduire. J’explique la métamorphose d’insectes aquatiques dans cette capsule vidéo sur les naïades de libellules, si vous voulez en savoir plus. Petit cours de terminologie 101 terminé! Revenons à nos plécoptères!

Cette année, j’ai eu la chance d’effectuer deux observations d’individus qui émergeaient de cours d’eau en très grand nombre.

La plus petite espèce de plécoptère observée ce printemps: des Capniidae

La première, au Village Vacances Valcartier en mars, se déroulait aux abords de la jolie rivière Jacques-Cartier. Je n’avais pas d’appareil photo avec moi, mais j’ai tout de même pu préserver quelques spécimens dans un mouchoir. Ces derniers s’étaient malencontreusement aventurés au milieu des pistes où les vacanciers glissaient à l’aide de chambres à air. Bien qu’ils avaient été happés et écrasés, les quelques plécoptères que je pus recueillir étaient en suffisamment bon état pour que je les identifie. On y viendra dans quelques instants!

La seconde observation, quant à elle, eut lieu le long de la rivière Nicolet Sud-Ouest, lors d’une tournée de reconnaissance sur le terrain que j’effectuais pour le travail au début du mois d’avril. Armée d’un appareil photo, je pus photographier et filmer bon nombre d’individus de deux tailles très différentes qui émergeaient à plusieurs sites le long de ce même cours d’eau. C’était le comble du bonheur : j’assistais en fait à l’émergence de deux familles distinctes à la fois!

Dans ce second cas, je pus également préserver quelques spécimens morts le long des routes – tous faisant partie de l’espèce de plus grande taille. Si vous ne l’aviez pas déjà lu dans une chronique antérieure, je n’aime pas tuer les insectes: ma source d’apprentissage en matière d’identification réside dans les organismes que je trouve déjà morts!

La plus grosse espèce de plécoptère: un Taeniopterygidae

Les tout premiers spécimens recueillis le long de la rivière Jacques-Cartier se sont avérés être des plécoptères de la famille Capniidae et, plus particulièrement, du genre Allocapnia. Cette famille est nommée en anglais, Small winter stoneflies (petits plécoptères d’hiver), ce qui sied tout à fait à ce groupe dont les membres font tout au plus 10 mm de long. De plus, la période de l’année où ces organismes sont susceptibles d’émerger des cours d’eau s’étale de novembre à avril. On peut donc bien dire que ce sont des insectes hivernaux!

Les plécoptères que j’ai observés au début du mois d’avril avaient deux tailles très distinctes, comme on peut le voir sur l’une des photos qui accompagnent la présente chronique. Un groupe faisait moins de 10 mm, alors que l’autre approchait des 15 mm. Les spécimens de plus grande taille récupérés appartiennent à la famille Taeniopterygidae (genre Taeniopteryx). Ils sont baptisés en anglais Winter stoneflies (plécoptères d’hiver). Vous aurez deviné qu’ils émergent du milieu aquatique… l’hiver! Plus précisément, entre janvier et avril.

Deux familles, deux tailles distinctes!

Les plus petits individus, quant à eux, appartenaient à nouveau de la famille Capniidae. Sans spécimen en main, je ne peux par contre m’aventurer plus loin que la famille. Les photos que j’ai prises me permettent néanmoins d’en arriver à deux genres possibles, dont Allocapnia cité plus haut.

Si les Capniidae et les Taeniopterygidae s’observent près des rivières en si grand nombre, c’est que les naïades, le stade nymphal des plécoptères comme je l’ai mentionné plus haut, évoluent sous l’eau. Elles y passent environ une année. Dès qu’elles sortent de leur œuf, les naïades amorcent leur croissance. Selon Thorp et Covich (2001), elles entreraient toutefois en diapause pendant l’été (ralentissement, voire mise en suspens de leurs activités) pour poursuivre leur développement à l’automne et à l’hiver.

Leur comportement alimentaire est variable. Les Capniidae sont des détritivores-déchiqueteurs, c’est-à-dire qu’ils se nourrissent notamment de matière organique en décomposition comme les feuilles, qu’ils déchiquètent. Selon Voshell (2002), ils joueraient un rôle important dans la dégradation de la matière organique des cours d’eau, puisqu’ils consommeraient quotidiennement 30% de leur poids en nourriture, et ce, même lors des froides journées hivernales. Les Taeniopterygidae ont un menu plus diversifié : en plus d’être détritivores-déchiqueteurs, ils sont également reconnus pour collecter des particules d’aliments qui se déposent sur le substrat (débris végétaux et animaux divers), ainsi que pour brouter les algues poussant sur les roches et les autres supports favorables à leur croissance.

Capniidae en reproduction: les masses d’œufs jaunes sont visibles sur les femelles

Les naïades de Taeniopterygidae se rencontrent dans les cours d’eau permanents de différentes tailles et températures. Elles affectionnent la végétation submergée le long des rives, les amoncellements de débris (feuilles, bois mort, racines d’arbres), ou encore les substrats rocheux sur lesquels les algues croissent.

Les naïades de Capniidae évoluent dans les cours d’eau de petite à moyenne envergure. Selon les sources consultées, elles seraient particulièrement abondantes dans les plus petits cours d’eau et ruisseaux, incluant les sources temporaires qui s’assèchent à certains moments de l’année. Tout comme la précédente famille, elles trouvent généralement abri dans les amas de feuilles, de bois et de roches.

Je vous ai déjà parlé de l’importance des invertébrés aquatiques comme indicateurs de la qualité des cours d’eau (ces chroniques: partie 1 et partie 2). Les naïades de Capniidae sont considérées comme très sensibles à la pollution de leur milieu, alors que celles des Taeniopterygidae seraient plutôt sensibles à moyennement tolérantes selon l’espèce (Voshell 2002). Dans Hauer et Lamberti (2007), cependant, les deux familles sont considérées comme particulièrement sensibles, ayant une cote de tolérance respective de 1 et 2 (sur un total de 10; 0 étant très sensible et 10 étant très tolérante). En général, les membres de l’ordre des plécoptères sont réputés être assez sensibles aux perturbations de leur milieu. Au Québec, ils sont inclus dans les indices d’intégrité biotique en tant qu’indicateurs de bonne qualité (ex.: MDDEFP 2013).

Malgré leur nom, les deux familles de plécoptères susmentionnées ne sont pas les seules à émerger de façon hâtive. Les plécoptères de la famille Leuctridae peuvent émerger de décembre à juin, alors que ceux de la famille Nemouridae sont observés d’avril à juin. Leur période d’émergence peut recouper en tout ou en partie celle de nos deux familles vedettes de la semaine.

Comment donc faire pour savoir de quel groupe il s’agit, lorsqu’on aperçoit des plécoptères qui émergent de façon hâtive?

Si vous souhaitez identifier les plécoptères adultes à partir de photographies, visez trois parties du corps : les ailes, les pattes et les cerques (voir les photos dans la Galerie photo ci-dessous).

  • Ailes: visez à voir la disposition des nervures. Chaque famille a des caractéristiques qui lui sont propres et les Capniidae ont les ailes peu nervurées comparativement aux autres familles. Le guide de Borror et White (1970) est aidant à cet effet.
  • Pattes: visez les tarses. La longueur des uns par rapport aux autres est ce qui vous intéressera.
  • Cerques (les deux filaments situés au bout de l’abdomen, ressemblant à des « queues »). La longueur des cerques, ainsi que le nombre de segments qu’ils possèdent seront aidants. Par exemple, les cerques des Capniidae sont particulièrement longs et sont munis de plus de 11 segments chez les Allocapnia.

Pour les organismes naturalisés, une prise de vue ventrale des pièces buccales est aussi de mise. Vous pouvez tout de même tenter votre chance avec des insectes vivants et grouillants, mais la tâche est difficile sans les manipuler.

Femelle Taeniopterygidae et sa masse d’œufs

Pour les naïades, la vue ventrale des pièces buccales est également utile, voire indispensable. Heureusement, les naïades vivantes sont un peu plus faciles à manipuler que les adultes, du moins pour les plus gros spécimens. Vous pouvez tenter de les coucher sur le dos dans la paume de votre main quelques instants ou encore les tenir par les cerques et photographier leur face ventrale. En outre, c’est la même forme que chez les adultes que l’on recherchera: cette forme contre celle-ci. D’autres critères à ne pas rater comprennent la présence de branchies sur la face ventrale du thorax et de l’abdomen, la disposition des étuis alaires, ainsi que celle des tibias.

Je ne possède pas de naïades matures des deux familles dont je vous ai entretenues dans le présent billet: celles que j’ai sont très, très petites. Je travaille à vous dénicher de bonnes photos pour un prochain échange. D’ailleurs, je pourrais vous parler longuement des naïades de plécoptères en général, mais j’espère éventuellement pouvoir plutôt vous produire une capsule vidéo sur le sujet, comme je l’ai fait pour les naïades de libellules.

Enfin, comme l’objectif du présent billet n’est pas de se substituer à une clé d’identification, je vous recommande de jeter un coup d’œil aux sources ci-dessous. Avec le mois de mai entamé, vous risquez moins d’observer ces plécoptères adultes. Ce sera à vous de jouer, le printemps prochain, pour dégainer vos appareils photo avant que les plécoptères hâtifs disparaissent comme neige au soleil!

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Ministère du développement durable, de l’environnement, de la faune et des parcs (MDDEFP), 2013. Guide de surveillance biologique basée sur les macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec – Cours d’eau peu profonds à substrat grossier, 2013. 88 p. https://environnement.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/surveillance/benthiques.pdf
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Normandin, E. 2020. Les insectes du Québec. 620 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Galerie photo

Les nervures sur les ailes aident à l’identification – ici un Taeniopterygidae
Les tarses sont de taille égale chez ce Taeniopterygidae
Le second tarse est plus petit chez ce Capniidae
Les cerques des Capniidae sont longs et possèdent beaucoup de segments

L’Indienne flamboyante!

On aime les libellules!

Sur leur perchoir, bien visibles, elles se laissent regarder (et photographier) à souhait!

Certaines sont sobres, d’autres, plus flamboyantes.

C’est le cas de notre insecte-vedette de la semaine : la célithème indienne (Celithemis elisa).

Plutôt petite, la célithème indienne!

Bien que plutôt petite – elle fait entre 29 et 34 mm –, cette libellule ne passe pas inaperçue! Ses ailes sont joliment colorées, de même que les segments de son abdomen. En amorçant mes lectures sur le sujet, j’avais entrepris de vous écrire que le mâle se distingue aisément de la femelle. En effet, plusieurs sources indiquent que le visage du mâle est rouge, de même que les marques de son thorax, de son abdomen et de l’extrémité de ses ailes. En revanche, elles mentionnent que toutes ces marques sont généralement jaunes ou brunâtres chez la femelle (cette photo de BugGuide).

Mâle vu de face. Notez le visage rouge.

Cependant, j’ai noté qu’une des sources consultées spécifiait que les mâles immatures présenteraient des traits et couleurs similaires aux femelles. Pis encore, je me suis rendu compte que les femelles peuvent arborer des taches rouges au bout des ailes. C’est le cas de la femelle que j’ai pris en photo, ce qui me fit vérifier par deux fois si je ne faisais pas plutôt face à un mâle immature! Et, si je puis en ajouter, en vérifiant les photographies disponibles sur BugGuide, j’ai réalisé que les mâles d’apparence plus mature (portant beaucoup de rouge) peuvent également avoir le bout des ailes jaunes.

Femelle vue de face. Notez le visage brun-jaune.

Quel méli-mélo!

Pour s’en sortir, il faut jeter un coup d’œil au bout de l’abdomen des individus. Ce dernier diffère entre les mâles et les femelles : les mâles portent des appendices plus développés. Cela peut servir de repère en cas de doute. Vous en serez avertis!

Appendices au bout de l’abdomen du mâle (gauche) et de la femelle (droite)

Outre cette confusion entre les genres, une autre célithème rencontrée au Québec peut être confondue avec la célithème indienne si l’on regarde trop vite. Il s’agit de la célithème géante (Celithemis eponina), retrouvée tout au sud de la province (voir cette photo soumise par une lectrice lors d’un précédent concours de photo).

Toutefois, la célithème géante possède des ailes nettement plus jaunâtres que celles de la célithème indienne, qui sont transparentes (hormis les tâches qu’elles arborent). Les ailes de la célithème géantes sont également flanquées de bandes brunes qui traversent complètement l’aile, ce qu’on ne remarque pas chez la célithème indienne.

Selon Paulson (2011), l’aire de distribution de la célithème indienne se limiterait à l’extrême sud du Québec. Les renseignements consignés dans l’atlas préliminaire des libellules du Québec (Savard 2011) font part, quant à eux, de mentions allant jusqu’à la hauteur de Trois-Rivières. Cela correspond aux latitudes de mes propres observations qui se situaient sur le territoire de la Station de Biologie des Laurentides, à Saint-Hippolyte, ainsi qu’aux environs du lac des Plages à Lac-des-Plages.

Mâle, vue dorsale

Notre jolie libellule affectionne les herbes et la végétation arbustive de faible hauteur retrouvées aux abords des plans d’eau. Les mâles choisissent un perchoir légèrement plus haut de sorte à surveiller le passage des femelles. Ils s’affairent aussi à survoler sporadiquement leur territoire, incluant les milieux aquatiques adjacents, tantôt pour se nourrir, tantôt pour accueillir une potentielle partenaire.

Quand un mâle trouve sa douce moitié, la copulation se produit en tandem, pendant environ cinq minutes. Le couple demeure en formation pendant la déposition des œufs qui s’ensuit; il arrive plus rarement que la femelle termine ce travail seule. Quelque 700 à 800 œufs sont déposés aux abords d’étangs ou de lacs bordés de végétation aquatique. L’espèce se rencontre aussi le long de rivières à courant lent.

Vue dorsale de la femelle

Les naïades évoluent en milieu aquatique. Elles se retrouveraient en particulier accrochées aux plantes aquatiques vasculaires, où elles attendent le passage d’une proie à croquer. Fidèles à l’ordre des Odonates (libellules et demoiselles), elles constituent de voraces prédateurs et se délectent d’invertébrés aquatiques, de têtards et de petits poissons.

Au Québec, l’émergence de la célithème indienne se produirait vers le mois de juin. Cela nous permettrait d’observer cette flamboyante libellule tout l’été, soit de juin à août!

Pour en savoir plus

L’insecte batelier

Partons, la mer est bel – le!

Nous sommes nombreux à apprécier une douce balade en bateau. Armés d’avirons, qui nous permettent de glisser paisiblement sur l’eau, nous ignorons souvent que les insectes ont inventé des outils similaires depuis belle lurette!

Les corises, nommées très justement en anglais water boatmen (bateliers), sont en effet munies de pattes articulées de sorte à « ramer » sous l’eau. Il s’agit d’hémiptères de la famille Corixidae.

D’autres insectes aquatiques usent de cet efficace mode de propulsion, notamment des coléoptères comme les dytiques et les haliples ou d’autres hémiptères comme les punaises d’eau géantes et les notonectes.

Comparaison_Corixidae-Belostomatidae
Comparaison du rostre d’une corise (Corixidae), en haut, et d’une punaise d’eau géante (Belostomatidae), en bas. Vue latérale à gauche et vue ventrale à droite.

Les corises se distinguent des premiers par la présence d’un rostre (sorte de bec pointu) plutôt que de mandibules. Elles se différencient ensuite de tous les autres hémiptères aquatiques par le fait que le rostre est court et triangulaire, en forme de cône, plutôt qu’allongé. De surcroît, leur taille est petite (3 à 11 mm pour un individu mature) comparativement aux grosses punaises d’eau (famille Belostomatidae; 14 à 65 mm). Elles peuvent cependant être confondues avec les notonectes (Notonectidae; 4 à 17 mm) si on ne leur jette qu’un regard rapide (sans voir le rostre). Toutefois, lorsque plongées sous l’eau, les notonectes se tiennent la tête à l’envers, l’abdomen faisant face à la surface. Les corises quant à elles nagent tête vers le haut (dos pointant vers la surface). De plus, les corises sont sombres sur le dessus et pâles en dessous. C’est l’inverse chez les notonectes. Enfin, les corises sont dorso-ventralement aplaties, alors que les notonectes ont un dos plus arrondi.

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Corise, vue dorsale

La famille Corixidae constitue la plus vaste famille d’hétéroptères (sous-ordre chez les hémiptères) aquatiques. On retrouve les corises tant dans les milieux aquatiques permanents que dans ceux qui sont temporaires – notamment nos piscines! Lorsqu’elles ne peuplent pas nos lieux de baignade artificiels, on peut les observer dans la végétation ou le substrat mou des zones littorales de lacs ou en bordure de cours d’eau à courant plus ou moins rapide. J’ai fait plusieurs observations pour ma part dans des flaques d’eau délaissées à marée basse en bordure du fleuve Saint-Laurent.

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Corise, vue ventrale

Contrairement aux autres hétéroptères aquatiques qui sont prédateurs, les corises sont plutôt omnivores. Au menu figurent détritus, algues et minuscules animaux aquatiques comme les protozoaires. Néanmoins, il semblerait qu’elles soient aussi capables de s’attaquer à de plus gros insectes (relativement à leur taille) comme des larves de moustiques (Culicidae) et de chironomes (Chironomidae). Elles s’alimentent en brassant le substrat à l’aide de leurs pattes antérieures qui ont une allure particulière : ces dernières sont en effet très courtes et ressemblent à de petites cuillères. Parfait pour brasser les sédiments fins! Quelques individus seraient également en mesure de faire des ponctions dans les plantes aquatiques et s’en nourrir.

Afin de plonger, entre autres, à la recherche de leur nourriture, les corises forment une bulle d’air sous leurs élytres, tel un plongeur charriant sa bonbonne d’oxygène. Selon Voshell (2002), elles peuvent passer davantage de temps sous l’eau que les autres hémiptères. Cela est possible parce que la bulle d’air permet un certain échange de l’oxygène avec le milieu aquatique; elle parvient donc à régénérer une partie de l’oxygène utilisé. Aussi, les mouvements de pattes effectués par les corises lorsqu’elles nagent contribueraient à augmenter l’efficacité de ce transfert d’oxygène.

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Pattes antérieures d’une corise; elles ressemblent à des cuillères

Fait intéressant, les corises – les mâles, mais également les femelles de certaines espèces selon ce que j’en ai lu – peuvent produire des stridulations afin d’attirer un potentiel partenaire. En effectuant des recherches pour la présente chronique, j’ai notamment pu lire que les stridulations d’une espèce en particulier avaient été étudiées et que le nombre de décibels produits par les individus atteignait un surprenant 99,2 décibels. Pour un si petit arthropode, cet exploit est notable! Selon le site Wired (voir section Pour en savoir plus ci-dessous), le niveau sonore est comparable au fait d’assister à un concert d’un orchestre symphonique assis à la première rangée.

Les adultes volent fort bien et peuvent se retrouver à nos portes et fenêtres, car ils sont attirés par lumières. J’en avais justement observé sur les toiles de collègues entomologistes lors de chasses de nuit.

Habitat_Corixidae
Habitat où j’ai observé mes plus récentes corises : plus précisément dans le substrat submergé sur la berge à droite

Merritt et Cummins (1996) indiquent que la majorité des hétéroptères sont peu sujets à la prédation et que cela serait dû à la présence de glandes odorantes. Ils ajoutent que les corises font exception et qu’elles constituent des proies de choix pour plusieurs organismes. On sait qu’elles sont dévorées par des poissons, comme on le voit dans cette émission de pêche dont je parle dans la chronique « Les bébittes du pêcheur ». L’animateur inspecte en effet le contenu stomacal des truites qu’il capture pour constater qu’il est composé de corises.

Non seulement les poissons sauvages en raffolent, mais il semblerait que les corises servent de nourriture pour les animaux de compagnie comme les tortues – et, bien sûr, les poissons d’aquariums! Mieux encore, notre arthropode serait associé à un mets ancestral de choix chez les Mexicains nommé Ahuautle. Plus précisément, il semblerait que les œufs de corises et de notonectes soient à la base de ce repas dont la traduction serait un dérivé du terme aztèque Nahualt signifiant « graines de la joie » (traduit de l’anglais seeds of joy, de la source BBC Travel citée ci-dessous). Ces œufs auraient été considérés par les Aztèques comme la nourriture des Dieux, rien de moins. De nos jours, ils constitueraient plutôt ce que les Mexicains appellent « le caviar de Mexico ».

Des œufs de corises avec votre cerveza, en ces chaudes journées?

Vidéo 1. Corise juvénile capturée dans des flaques délaissées à marée basse, le long du fleuve Saint-Laurent.

Vidéo 2. Corise qui effectue des mouvements de pattes au-dessus de son abdomen. Serait-ce une façon de recharger ses réserves d’oxygène en augmentant la circulation de l’eau autour de la bulle d’air qu’elle charrie?

Pour en savoir plus

Une licorne sous l’eau

Depuis quelques semaines déjà, on voit beaucoup d’arcs-en-ciel dans les fenêtres des voisins, sur des pages Internet et même dans la signature électronique de nos collègues et amis. De surcroît, je viens très récemment de vous entretenir au sujet des invertébrés du pêcheur. Le temps semblait parfaitement bien choisi pour vous introduire à un insecte aquatique muni d’une corne, telle une licorne!

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Qui peut bien posséder une telle corne entre les deux yeux?

Trêve de plaisanteries! De qui s’agit-il, au juste?

Des macromies.

Plus spécifiquement des naïades (stade nymphal aquatique) de ces jolies libellules de la famille Macromiidae.

Les naïades de macromies sont facilement reconnaissables : leur abdomen est relativement large et plat (pas autant cependant que des spécimens du genre Hageniuscette photo), leurs pattes sont longues et elles possèdent une petite corne visible entre les deux yeux – d’où mon introduction sur les arcs-en-ciel et les licornes! Par comparaison, vous verrez quelques autres naïades dans cette chronique antérieure.

Au Québec, nous pouvons rencontrer seulement deux espèces de cette famille : la macromie brune (Didymops transversa) et la macromie noire (Macromia illinoiensis). J’ai fouillé dans mes photos avec l’espoir de pouvoir vous partager des clichés de macromies adultes, mais il semble que je n’aie observé à ce jour que les naïades. Une photographie soumise lors d’un précédent concours DocBébitte (celle-ci) portait néanmoins sur un adulte de ce groupe  – la macromie brune pour être plus précise.

Donc, pas d’adultes pour moi! Qu’à cela ne tienne! J’eus tout de même la chance l’été dernier de capturer (et de relâcher, bien sûr!) trois naïades de taille différente appartenant à cette petite famille!

Les naïades des deux espèces québécoises se distinguent en observant surtout le bout de l’abdomen. Chez la macromie brune (D. transversa), les épines latérales du 9e segment abdominal atteignent ou dépassent l’extrémité de l’épiprocte (la partie pointue centrale située tout au bout de l’abdomen). Chez la macromie noire (M. illinoiensis), les épines latérales du 9e segment n’atteignent pas l’extrémité de l’épiprocte. De plus, la tête de la macromie brune est à peu près aussi longue que large; elle est cependant plus large que longue chez la macromie noire selon Hutchinson et Ménard (2016). Une précision supplémentaire venant de Merritt et Cummins (1996) est d’utiliser la distance entre les deux yeux pour estimer la largeur de la tête.

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Distinction entre la macromie noire (M. illinoiensis) à gauche et la macromie brune (D. transversa) à droite

Bref, ces critères me permirent de vérifier quelles espèces j’avais prises en photo l’été dernier au lac des Plages (à Lac-des-Plages, Québec). À ces cas s’ajoutaient des photos prises alors que je faisais des échantillonnages pour mon doctorat sur la rivière Sainte-Anne, près des cascades à Sainte-Christine-d’Auvergne, ainsi que deux exuvies (peaux de mue) que j’avais collectées sur le territoire de la station de biologie des Laurentides (Saint-Hippolyte) en 2018, aux abords du lac Triton, un petit lac dont le littoral est vaseux.

Partant du fait que j’avais déjà obtenu une identification ferme d’une collègue entomologiste du spécimen collecté en rivière, je m’affairai à identifier les autres individus pris en clichés ou dont j’avais récolté les exuvies. La première naïade confirmée était une macromie noire, laquelle présente des épines latérales qui ne dépassent pas l’extrémité de l’épiprocte (voir photos à l’appui). En y comparant les autres organismes, je déduisis que les individus observés l’an dernier (du moins celui qui était mature) étaient des macromies brunes : les épines latérales se situaient environ à la même hauteur que l’extrémité de l’épiprocte.

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Les deux exuvies (peaux de mue) collectées

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Exuvie vue de plus près; malgré mes doutes, j’opterais pour la macromie brune (voir texte)

Il en serait probablement de même pour mes exuvies. Pourquoi « probablement »? C’est que, alors que l’identification me semblait assez aisée pour les spécimens vivants, je dus jeter plusieurs coups d’œil aux exuvies pour m’assurer de leur identité. L’une d’entre elles arborait des épines qui ne dépassaient pas clairement l’épiprocte, mais la largeur de la tête demeurait relativement petite. Il faut dire que mes exuvies étaient entortillées dans des fils d’araignée et que leur état n’était pas parfait!

En épluchant la littérature, je notai plusieurs disparités entre les sources consultées pour ce qui est de l’habitat de prédilection de chaque espèce. La plus ancienne source (Ministère du tourisme, 1963) parle de rivages rocheux ou caillouteux pour les deux espèces. En revanche, Merritt et Cummins (1996) de même que Thorp et Covich (2001) suggèrent qu’on retrouverait nos deux macromies dans les zones de déposition en rivières ou encore dans le substrat plutôt fin en bordure de lacs, là où l’effet des vagues peut se faire sentir. Paulson (2011), de son côté, fait une distinction entre les deux espèces : la macromie brune serait retrouvée davantage dans les ruisseaux et rivières sablonneuses et nettement moins dans les grands lacs, alors que la macromie noire affectionnerait les grands cours d’eau à courant variable, de même que les lacs parsemant la limite nord de son aire de répartition (équivaudrait approximativement aux Laurentides ici au Québec).

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Substrat dans lequel j’ai capturé les naïades de macromies brunes à l’été 2019

Pour ma part, les trois individus capturés en lac l’été dernier (dont le spécimen le plus mature était une macromie brune) étaient tous situés dans une zone sablonneuse et légèrement vaseuse, également caractérisée par la présence de débris végétaux (photo à l’appui!). Toutes les captures ont été faites à une profondeur de 1 à 1,5 mètre. Les exuvies, quant à elles, étaient en bordure d’un petit lac vaseux. Pour ce qui est de l’individu collecté en rivière lors de mes études (identifié comme étant une macromie noire), il fut capturé dans une zone de galets le long d’un tronçon de rivière à courant plutôt fort. Cela cadre plus ou moins avec les sources consultées. Intrigant, n’est-ce pas?

Pour ce qui est de l’aire plus générale de répartition, l’atlas préliminaire des libellules du Québec (Savard 2011) précise que les deux espèces sont très abondantes dans le sud-ouest du Québec, jusqu’à la hauteur approximative du lac Saint-Pierre. Elles ont également été observées dans la région de Québec et du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La macromie brune, quant à elle, a aussi été retrouvée plus à l’est, dans les régions de Rimouski et de Baie-Comeau.

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Les trois spécimens récoltés en 2019: en ordre décroissant de taille et de maturité de gauche à droite; l’identification n’est possible que sur l’individu le plus mature – une macromie brune (D. transversa)

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Macromie noire (M. illinoiensis)

J’ai dernièrement écrit au sujet d’invertébrés de lacs qui servaient d’inspiration aux pêcheurs. Dans les ouvrages que j’ai entre les mains, je n’ai rien trouvé de spécifique quant à la prédation de poissons sur les naïades de macromiidae. Comme celles-ci ont un cycle de vie sous l’eau qui peut s’étaler de 2 à 4 ans selon Thorp et Covich (2001), il est bien possible qu’elles se retrouvent sur le menu de divers poissons benthivores (qui se nourrissent d’invertébrés aquatiques fouissant sous le substrat fin ou plus grossier des lacs et des rivières).

Je serais curieuse d’en savoir plus sur le sujet si certains d’entre vous ont fait de telles observations! Nos licornes aquatiques pourraient-elles avoir un leurre à leur effigie? Qui sait, elles pourraient peut-être même permettre d’hameçonner une truite arc-en-ciel!

Vidéo 1. Naïade de macromie observée au lac des plages (Lac-des-Plages, Québec), à l’été 2019.

Pour en savoir plus

  • BugGuide. Family Macromiidae – Cruisers. https://bugguide.net/node/view/301 (page consultée le 25 avril 2020).
  • Entomofaune. Les libellules du Québec. http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Liste_especes.html (page consultée le 25 avril 2020).
  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche. 1963. Les libellules du Québec. 223 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Savard, M. 2011. Atlas préliminaire des libellules du Québec (Odonata). 53 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.