Histoire d’une photo… ou deux! Ranatre à l’affut!

Parfois, une photo cache des trésors.

L’été dernier, M. Régent Lehouillier, que plusieurs connaissent sans doute à cause de son implication sur les réseaux sociaux, dont Nos amis les insectes (Du Québec), a publié quelques photos où se cachait toujours une ranatre.

Connaissez-vous les ranatres?

Aussi appelées « scorpions d’eau », il s’agit de punaises effilées munies de pattes ressemblant à celles d’une mante religieuse. Ce sont de voraces prédateurs vivant en eaux douces. J’en ai parlé plus longuement dans cette chronique.

Regardez la brindille sous le ventre de la grenouille… il s’agit d’une ranatre! Cliquez sur la photo pour la visionner plein écran.

Dans les premiers clichés publiés par M. Lehouillier, on pouvait apercevoir une ranatre près d’une grenouille, mais également une seconde, immobile, agrippée à une tige submergée sous des libellules en période d’accouplement. Dans tous les cas, les ranatres n’étaient pas le premier objet de la photo et semblent n’avoir été aperçues que par la suite.

Sous ces libellules, submergée, se cache une autre ranatre!

Fait intéressant, l’individu accroché à la tige submergée semblait avoir trouvé un site parfait pour tendre une embuscade aux libellules occupées à se reproduire. Plusieurs espèces de libellules pénètrent en effet dans l’eau pour y déposer leurs œufs (j’en parle ici). Ainsi, quoi de mieux pour un vorace prédateur que d’attendre un repas qui viendra tout bonnement à lui?

D’ailleurs, M. Lehouillier a eu la générosité de me transmettre la suite de ses observations… où la ranatre tente de s’emparer d’une libellule. Ces photos, visibles dans le carrousel de photos ci-dessous, témoignent d’un combat ranatre contre libellule que peu de gens ont eu la chance d’observer.

Fascinant, n’est-ce pas?

Carrousel de photos – Cliquez sur une photo pour démarrer le visionnement. En tout temps, regardez bien et vous verrez, sous l’eau, le scorpion d’eau. À quelques occasions, ses pattes et sa tête sortent même de l’eau, alors qu’il est agrippé à la libellule du bas – la femelle –,qui se débat.

Pour en savoir plus

  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Des sous noirs sous l’eau!

Je ne vous avais pas parlé d’insectes aquatiques depuis un certain temps, n’est-ce pas?

Connaissez-vous les psephenidés? Les larves de cette famille de coléoptères (famille Psephenidae) sont aquatiques et sont communément appelées « water pennies », c’est-à-dire « cennes noires aquatiques ».

Pourquoi un tel nom?

C’est que ces larves, de forme aplatie, ne laissent voir que leur face dorsale, brune et ovale, laquelle ressemble effectivement à un sou noir.

Larves de psephenidés

Cette morphologie leur permet d’adhérer parfaitement aux roches soumises aux courants plus ou moins soutenus des rivières où elles vivent. D’ailleurs, elles ont un profil admirablement hydrodynamique: tout appendice – patte, antenne ou autre – est entièrement caché sous la partie dorsale dont les segments forment une sorte de bouclier légèrement bombé qui, si ce n’était pas assez, est bordé de franges de poils permettant d’adhérer encore mieux au substrat.

Sous ces airs de masse brune quelconque se cache pourtant un organisme intrigant! En effet, quand on parvient à déloger une larve d’une roche, on peut apprécier encore plus sa beauté. Sa face ventrale laisse paraître six pattes articulées, permettant de constater qu’un insecte s’y cache bel et bien! Elle laisse également entrevoir une tête qui arbore des antennes ressemblant à des cornes et une bouche comportant de « grosses babines » prêtes à brouter. Ces attributs, plus prononcés chez le genre Psephenus, me donnent l’impression d’observer une sorte de taureau quand j’examine une larve au stéréomicroscope.

Le dessous révèle bel et bien un insecte (genre Psephenus)

À ces caractéristiques s’ajoutent des branchies, servant à la respiration sous l’eau, qui sont bien visibles le long de l’abdomen chez le genre Psephenus (celui que l’on observe le plus souvent). Les membres de l’autre genre retrouvé au Québec, Ectopria, possèdent plutôt des branchies rétractables et cachées dans une « chambre caudale », située tout au bout de l’abdomen. En plus d’utiliser ces branchies, Voshell (2002) ajoute que les psephinidés peuvent aussi tirer l’oxygène du milieu aquatique par l’ensemble de leur surface corporelle.

La comparaison avec le taureau que j’ai effleurée plus haut ne s’arrête pas à la ressemblance physique : les psephenidés appartiennent majoritairement au groupe fonctionnel des brouteurs. Ils s’affairent donc à brouter le périphyton – soit les amas d’algues et de détritus associés qui poussent à la périphérie des roches. C’est ce qui donne l’allure verte ou brune plus ou moins visqueuse des roches submergées. Pour se nourrir, les larves attendent habituellement la nuit pour se déplacer vers le dessus des roches, où elles peuvent brouter les algues les plus nutritives. En plein jour, on les retrouve plutôt sous les roches; c’est d’ailleurs en soulevant des roches submergées et en examinant leurs parois qu’on peut les observer.

La taille d’une larve mature varie entre 3 et 10 mm

Lors de mes études, j’avais analysé le comportement alimentaire de beaucoup d’invertébrés vivant en milieu lotique (cours d’eau où il y a un certain courant), incluant entre autres les psephenidés. Il s’est avéré que les psephenidés étaient nos brouteurs par excellence, démontrant moins d’omnivorie potentielle que d’autres organismes considérés dans la littérature comme étant des brouteurs/herbivores (Anderson et Cabana 2007). Ils ont donc servi à établir la valeur de référence pour un organisme situé à la base des chaînes alimentaires en rivières au Québec. On peut dire qu’ils ont fait partie de mes invertébrés « chouchous » lors de mes études!

Noter la tête avec des lèvres charnues et les antennes en forme de cornes! Une vache aquatique?

Si les larves évoluent dans les rivières, les adultes sont plutôt observés hors de l’eau, sur les roches et la végétation adjacentes. Pour ma part, je n’ai pas eu l’occasion d’observer d’adultes à ce jour, mais vous pouvez vous référer à cette page de Bug Guide si vous êtes curieux de voir ce à quoi ils ressemblent.

Selon Voshell (2002), c’est après une à deux années de croissance que les larves sortent de l’eau pour se métamorphoser. Les adultes qui en émergent ne se nourrissent pas (ou très peu) et ont une courte durée de vie. Ils procèdent promptement à la copulation, à la suite de laquelle les femelles descendent sous l’eau pour déposer leurs œufs, d’un jaune brillant, en amas sur des roches.

Si vous avez lu mes précédentes chroniques, vous savez que j’ai un intérêt pour l’utilisation des invertébrés aquatiques en tant qu’indicateurs de l’intégrité des milieux d’eau douce. Les psephenidés font partie de tels bioindicateurs. Leur présence en cours d’eau peut dénoter une certaine pollution, puisqu’ils sont plutôt tolérants à différents polluants. La cote de tolérance qui leur est associée est d’ailleurs de 4 (Hauer et Lamberti 2007, MDDEFP 2013), soit approximativement à mi-chemin entre un invertébré intolérant à la pollution (0) et très tolérant (10). Vous pouvez jeter un coup d’œil à ce billet si vous voulez en savoir plus sur les invertébrés bioindicateurs en rivières.

Les deux genres retrouvés au Québec: Ectopria à gauche et Psephenus à droite

Concernant leur tolérance, j’ai très souvent observé des psephenidés dans des rivières situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, où les activités agricoles affectent davantage les cours d’eau (MELCC 2020). Celles-ci s’avèrent notamment enrichies en nutriments (comme l’azote et le phosphore), favorisant la croissance du périphyton qui est la source de nourriture des psephenidés. Justement, c’est lors de deux sorties récentes (en 2021) sur des cours d’eau de la rive sud du fleuve Saint-Laurent touchés par des activités agricoles (rivières Nicolet et du Chêne) que j’ai pris bon nombre des photos et des vidéos qui accompagnent la présente chronique.

Si je vous parle beaucoup des larves dans la présente publication, c’est que mes recherches m’ont permis de constater que les adultes sont beaucoup moins connus. L’ouvrage de Evans (2014) permet d’apprécier deux espèces sur les cinq qui seraient retrouvées dans l’est de l’Amérique du Nord. Normandin (2020) précise quant à lui que trois espèces sont retrouvées au Québec. Pour faire la connaissance des adultes, il me faudra sortir des cours d’eau et examiner les roches et la végétation qui les bordent!

On retrouve les larves de psephenidés sous les roches des cours d’eau

De votre côté, si vous souhaitez aller à la rencontre des larves, tout ce dont vous aurez besoin est de bottes pour descendre à l’eau. Vous n’avez qu’à viser un tronçon de rivière peu profond, où il y a un certain courant et où des galets sont présents. Il vous faudra ensuite simplement soulever et examiner les galets… et sans doute un peu de patience pour déloger doucement les larves des roches auxquelles elles s’accrochent!

Aurez-vous la main chanceuse pour découvrir quelques-uns de ces « trésors » de sous noirs?

Pour en savoir plus

  • Anderson, Caroline et Gilbert Cabana. 2007. Estimating the trophic position of aquatic consumers in river food webs using stable nitrogen isotopes. Journal of the North American Benthological Society 26(2): 273-285.
  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Family Psephenidae – Water Penny Beetles. https://bugguide.net/node/view/36129
  • Evans, A.V. 2014. Beetles of Eastern North America. 560 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP), 2013. Guide de surveillance biologique basée sur les macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec – Cours d’eau peu profonds à substrat grossier. 88 p.
  • Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC). 2020. Rapport sur l’état des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques du Québec 2020. 480 pages. https://environnement.gouv.qc.ca/eau/rapport-eau/rapport-eau-2020.pdf
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Normandin, E. 2020. Les insectes du Québec. 620 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Gagnante ex aequo 2021, partie 1 : La périthème délicate par Sylvie Benoit

La semaine dernière, je vous annonçais les deux gagnantes ex aequo du concours amical de photographie DocBébitte. Cette semaine, je vous entretiens au sujet de l’insecte représenté sur le premier des deux clichés gagnants : la périthème délicate.

Photo gagnante: la périthème délicate par Sylvie Benoit

Cette photo de Sylvie Benoit est une belle découverte pour moi. Lors de la soumission de sa photo, Sylvie me suggérait qu’il pourrait s’agir d’une espèce de sympétrum. En fouillant dans mes livres et sur le site des libellules du Québec, je demeurais cependant sceptique : les ailes ambrées et les pattes orangées ne cadraient pas avec les espèces de sympétrum retrouvées au Québec.

En cherchant davantage dans le guide de Paulson (2011), je trouvai qui était cette belle inconnue : la périthème délicate (Perithemis tenera). Reconnaissable justement par ses ailes ambrées et ses pattes orangées, il faut ajouter que cette libellule a peu fréquemment été observée au Québec, outre quelques occurrences tout au sud de la province (Entomofaune du Québec Inc. 2008-2021; Savard 2011). Cela concorde bien avec l’observation de Sylvie faite au Parc National de Plaisance, situé au sud du Québec et près des frontières ontariennes.

Les motifs de couleur sur l’abdomen constituent un autre indice qui aide à l’identification. Dans le cadre du concours de photographie, j’utilise les photos telles qu’elles m’ont été envoyées. Par contre, en effectuant un traitement « post-concours » sur le cliché (que je joins dans le présent billet, côte à côte avec la photo originale), on voit apparaître des motifs plus pâles le long de l’abdomen (voir aussi ce cliché de Bug Guide). Ces motifs, combinés à la couleur des ailes et des pattes, permettent d’identifier sans contredit que nous avons devant nous un mâle périthème délicate.

La femelle, de son côté, est assez distincte du mâle. Ses ailes, qui ne sont pas aussi ambrées, sont également flanquées de taches sombres (voir cette photo de Bug Guide).

Quelques ajustements dans la couleur de la photo font ressortir la teinte du visage et de légers motifs sur l’abdomen

Je n’avais pas réalisé la petite taille qu’avait cet insecte avant d’examiner des photos sur le site Bug Guide. La périthème délicate doit peut-être son nom au fait qu’elle semble en effet toute menue et frêle, du haut de ses 20 à 25 mm (ce qui est petit pour une libellule). Il s’agit d’ailleurs d’un autre critère utile à son identification.

La toute petite périthème n’est toutefois pas si douce : les mâles protègent farouchement leur territoire, d’un diamètre allant de 3 à 6 mètres. Il arrive même que Messieurs décident de « capturer » d’autres mâles en tandem afin de les empêcher de flirter avec les femelles du coin (le tandem est la position que prend le mâle et la femelle qui s’accouplent – j’en parle ici).

Les mâles qui parviennent à se trouver une compagne copulent brièvement : une moyenne de 17 secondes selon Paulson (2011). Eh oui, il faut croire que quelqu’un s’est amusé à chronométrer des libellules en pleine copulation !

Les œufs fécondés sont pondus sur des objets humides situés à l’interface entre l’air et l’eau, comme des herbiers flottants de plantes aquatiques ou des troncs partiellement submergés. Il s’agit d’habitats davantage lentiques, c’est-à-dire où le courant est faible : lacs, étangs et bras de rivières calmes. C’est dans ce milieu que vont évoluer les naïades qui, comme toute naïade de libellule qui se respecte, s’avèrent être de voraces prédateurs. À l’instar des adultes, les naïades sont petites et font 15 mm à maturité.

Fait intéressant, les sources que j’ai consultées indiquent que la périthème délicate est une bonne imitatrice. Les deux sexes, mais particulièrement les femelles, auraient développé une certaine expertise pour imiter les guêpes ! Avec leur corps un peu plus foncé et parsemé de lignes jaunes, elles hocheraient leur abdomen ou leurs ailes de sorte à ressembler aux guêpes : des insectes nettement moins désirables aux yeux des prédateurs ! Leur petite taille, approchant celle des guêpes, ajoute au subterfuge et elles sont même en mesure de confondre quelques entomologistes en herbe ! Gardez donc l’œil ouvert !

Voilà qui complète cette première chronique de deux visant à mettre en vedette les taxons qui figurent sur les photos de nos deux gagnantes de cette année.

Félicitations à nouveau à Sylvie Benoit pour cette victoire ex aequo et merci encore à tous ceux qui ont voté !

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Species Perithemis tenera – Eastern Amberwing. https://bugguide.net/node/view/8058 (page consultée le 11 octobre 2021).
  • Entomofaune du Québec, Inc. 1988-2021. Les libellules du Québec – Liste des espèces. http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Liste_especes.html (page consultée le 6 octobre 2021).
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Savard, M. 2011. Atlas préliminaire des libellules du Québec (Odonata). 53 p.

Capsule vidéo: Incursion au marais!

Comme vous le savez, j’ai récemment ajouté à l’offre DocBébitte la réalisation de capsules vidéo.

La semaine dernière, je lançais la plus récente d’entre elles: une incursion au marais.

Tournée au marais Léon-Provancher, vous y verrez une DocBébitte qui vous présente quelques invertébrés aquatiques: naïades de libellules et d’éphémères, gyrins, escargots et autres!

En sus, une petite surprise d’un organisme non invertébré qui aura su distraire quelques instants mon caméraman (mon conjoint, que je remercie d’ailleurs)!

Bon visionnement!

Les plécoptères hâtifs!

Nous ne sommes pas les seuls à avoir envie de nous mettre le bout du nez dehors bien avant que les chauds rayons du soleil aient fait fondre la neige!

Les membres de plusieurs familles de plécoptères émergent en effet du milieu aquatique alors que les cours d’eau ne sont pas encore dégelés – ou à peine!

Vous aurez compris que l’émergence correspond ici au moment où la nymphe aquatique (que l’on appelle naïade) se métamorphose en adulte ailé terrestre, prêt à se reproduire. J’explique la métamorphose d’insectes aquatiques dans cette capsule vidéo sur les naïades de libellules, si vous voulez en savoir plus. Petit cours de terminologie 101 terminé! Revenons à nos plécoptères!

Cette année, j’ai eu la chance d’effectuer deux observations d’individus qui émergeaient de cours d’eau en très grand nombre.

La plus petite espèce de plécoptère observée ce printemps: des Capniidae

La première, au Village Vacances Valcartier en mars, se déroulait aux abords de la jolie rivière Jacques-Cartier. Je n’avais pas d’appareil photo avec moi, mais j’ai tout de même pu préserver quelques spécimens dans un mouchoir. Ces derniers s’étaient malencontreusement aventurés au milieu des pistes où les vacanciers glissaient à l’aide de chambres à air. Bien qu’ils avaient été happés et écrasés, les quelques plécoptères que je pus recueillir étaient en suffisamment bon état pour que je les identifie. On y viendra dans quelques instants!

La seconde observation, quant à elle, eut lieu le long de la rivière Nicolet Sud-Ouest, lors d’une tournée de reconnaissance sur le terrain que j’effectuais pour le travail au début du mois d’avril. Armée d’un appareil photo, je pus photographier et filmer bon nombre d’individus de deux tailles très différentes qui émergeaient à plusieurs sites le long de ce même cours d’eau. C’était le comble du bonheur : j’assistais en fait à l’émergence de deux familles distinctes à la fois!

Dans ce second cas, je pus également préserver quelques spécimens morts le long des routes – tous faisant partie de l’espèce de plus grande taille. Si vous ne l’aviez pas déjà lu dans une chronique antérieure, je n’aime pas tuer les insectes: ma source d’apprentissage en matière d’identification réside dans les organismes que je trouve déjà morts!

La plus grosse espèce de plécoptère: un Taeniopterygidae

Les tout premiers spécimens recueillis le long de la rivière Jacques-Cartier se sont avérés être des plécoptères de la famille Capniidae et, plus particulièrement, du genre Allocapnia. Cette famille est nommée en anglais, Small winter stoneflies (petits plécoptères d’hiver), ce qui sied tout à fait à ce groupe dont les membres font tout au plus 10 mm de long. De plus, la période de l’année où ces organismes sont susceptibles d’émerger des cours d’eau s’étale de novembre à avril. On peut donc bien dire que ce sont des insectes hivernaux!

Les plécoptères que j’ai observés au début du mois d’avril avaient deux tailles très distinctes, comme on peut le voir sur l’une des photos qui accompagnent la présente chronique. Un groupe faisait moins de 10 mm, alors que l’autre approchait des 15 mm. Les spécimens de plus grande taille récupérés appartiennent à la famille Taeniopterygidae (genre Taeniopteryx). Ils sont baptisés en anglais Winter stoneflies (plécoptères d’hiver). Vous aurez deviné qu’ils émergent du milieu aquatique… l’hiver! Plus précisément, entre janvier et avril.

Deux familles, deux tailles distinctes!

Les plus petits individus, quant à eux, appartenaient à nouveau de la famille Capniidae. Sans spécimen en main, je ne peux par contre m’aventurer plus loin que la famille. Les photos que j’ai prises me permettent néanmoins d’en arriver à deux genres possibles, dont Allocapnia cité plus haut.

Si les Capniidae et les Taeniopterygidae s’observent près des rivières en si grand nombre, c’est que les naïades, le stade nymphal des plécoptères comme je l’ai mentionné plus haut, évoluent sous l’eau. Elles y passent environ une année. Dès qu’elles sortent de leur œuf, les naïades amorcent leur croissance. Selon Thorp et Covich (2001), elles entreraient toutefois en diapause pendant l’été (ralentissement, voire mise en suspens de leurs activités) pour poursuivre leur développement à l’automne et à l’hiver.

Leur comportement alimentaire est variable. Les Capniidae sont des détritivores-déchiqueteurs, c’est-à-dire qu’ils se nourrissent notamment de matière organique en décomposition comme les feuilles, qu’ils déchiquètent. Selon Voshell (2002), ils joueraient un rôle important dans la dégradation de la matière organique des cours d’eau, puisqu’ils consommeraient quotidiennement 30% de leur poids en nourriture, et ce, même lors des froides journées hivernales. Les Taeniopterygidae ont un menu plus diversifié : en plus d’être détritivores-déchiqueteurs, ils sont également reconnus pour collecter des particules d’aliments qui se déposent sur le substrat (débris végétaux et animaux divers), ainsi que pour brouter les algues poussant sur les roches et les autres supports favorables à leur croissance.

Capniidae en reproduction: les masses d’œufs jaunes sont visibles sur les femelles

Les naïades de Taeniopterygidae se rencontrent dans les cours d’eau permanents de différentes tailles et températures. Elles affectionnent la végétation submergée le long des rives, les amoncellements de débris (feuilles, bois mort, racines d’arbres), ou encore les substrats rocheux sur lesquels les algues croissent.

Les naïades de Capniidae évoluent dans les cours d’eau de petite à moyenne envergure. Selon les sources consultées, elles seraient particulièrement abondantes dans les plus petits cours d’eau et ruisseaux, incluant les sources temporaires qui s’assèchent à certains moments de l’année. Tout comme la précédente famille, elles trouvent généralement abri dans les amas de feuilles, de bois et de roches.

Je vous ai déjà parlé de l’importance des invertébrés aquatiques comme indicateurs de la qualité des cours d’eau (ces chroniques: partie 1 et partie 2). Les naïades de Capniidae sont considérées comme très sensibles à la pollution de leur milieu, alors que celles des Taeniopterygidae seraient plutôt sensibles à moyennement tolérantes selon l’espèce (Voshell 2002). Dans Hauer et Lamberti (2007), cependant, les deux familles sont considérées comme particulièrement sensibles, ayant une cote de tolérance respective de 1 et 2 (sur un total de 10; 0 étant très sensible et 10 étant très tolérante). En général, les membres de l’ordre des plécoptères sont réputés être assez sensibles aux perturbations de leur milieu. Au Québec, ils sont inclus dans les indices d’intégrité biotique en tant qu’indicateurs de bonne qualité (ex.: MDDEFP 2013).

Malgré leur nom, les deux familles de plécoptères susmentionnées ne sont pas les seules à émerger de façon hâtive. Les plécoptères de la famille Leuctridae peuvent émerger de décembre à juin, alors que ceux de la famille Nemouridae sont observés d’avril à juin. Leur période d’émergence peut recouper en tout ou en partie celle de nos deux familles vedettes de la semaine.

Comment donc faire pour savoir de quel groupe il s’agit, lorsqu’on aperçoit des plécoptères qui émergent de façon hâtive?

Si vous souhaitez identifier les plécoptères adultes à partir de photographies, visez trois parties du corps : les ailes, les pattes et les cerques (voir les photos dans la Galerie photo ci-dessous).

  • Ailes: visez à voir la disposition des nervures. Chaque famille a des caractéristiques qui lui sont propres et les Capniidae ont les ailes peu nervurées comparativement aux autres familles. Le guide de Borror et White (1970) est aidant à cet effet.
  • Pattes: visez les tarses. La longueur des uns par rapport aux autres est ce qui vous intéressera.
  • Cerques (les deux filaments situés au bout de l’abdomen, ressemblant à des « queues »). La longueur des cerques, ainsi que le nombre de segments qu’ils possèdent seront aidants. Par exemple, les cerques des Capniidae sont particulièrement longs et sont munis de plus de 11 segments chez les Allocapnia.

Pour les organismes naturalisés, une prise de vue ventrale des pièces buccales est aussi de mise. Vous pouvez tout de même tenter votre chance avec des insectes vivants et grouillants, mais la tâche est difficile sans les manipuler.

Femelle Taeniopterygidae et sa masse d’œufs

Pour les naïades, la vue ventrale des pièces buccales est également utile, voire indispensable. Heureusement, les naïades vivantes sont un peu plus faciles à manipuler que les adultes, du moins pour les plus gros spécimens. Vous pouvez tenter de les coucher sur le dos dans la paume de votre main quelques instants ou encore les tenir par les cerques et photographier leur face ventrale. En outre, c’est la même forme que chez les adultes que l’on recherchera: cette forme contre celle-ci. D’autres critères à ne pas rater comprennent la présence de branchies sur la face ventrale du thorax et de l’abdomen, la disposition des étuis alaires, ainsi que celle des tibias.

Je ne possède pas de naïades matures des deux familles dont je vous ai entretenues dans le présent billet: celles que j’ai sont très, très petites. Je travaille à vous dénicher de bonnes photos pour un prochain échange. D’ailleurs, je pourrais vous parler longuement des naïades de plécoptères en général, mais j’espère éventuellement pouvoir plutôt vous produire une capsule vidéo sur le sujet, comme je l’ai fait pour les naïades de libellules.

Enfin, comme l’objectif du présent billet n’est pas de se substituer à une clé d’identification, je vous recommande de jeter un coup d’œil aux sources ci-dessous. Avec le mois de mai entamé, vous risquez moins d’observer ces plécoptères adultes. Ce sera à vous de jouer, le printemps prochain, pour dégainer vos appareils photo avant que les plécoptères hâtifs disparaissent comme neige au soleil!

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du développement durable, de l’environnement, de la faune et des parcs (MDDEFP), 2013. Guide de surveillance biologique basée sur les macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec – Cours d’eau peu profonds à substrat grossier, 2013. 88 p. https://environnement.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/surveillance/benthiques.pdf
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Normandin, E. 2020. Les insectes du Québec. 620 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Galerie photo

Les nervures sur les ailes aident à l’identification – ici un Taeniopterygidae
Les tarses sont de taille égale chez ce Taeniopterygidae
Le second tarse est plus petit chez ce Capniidae
Les cerques des Capniidae sont longs et possèdent beaucoup de segments