Une licorne sous l’eau

Depuis quelques semaines déjà, on voit beaucoup d’arcs-en-ciel dans les fenêtres des voisins, sur des pages Internet et même dans la signature électronique de nos collègues et amis. De surcroît, je viens très récemment de vous entretenir au sujet des invertébrés du pêcheur. Le temps semblait parfaitement bien choisi pour vous introduire à un insecte aquatique muni d’une corne, telle une licorne!

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Qui peut bien posséder une telle corne entre les deux yeux?

Trêve de plaisanteries! De qui s’agit-il, au juste?

Des macromies.

Plus spécifiquement des naïades (stade nymphal aquatique) de ces jolies libellules de la famille Macromiidae.

Les naïades de macromies sont facilement reconnaissables : leur abdomen est relativement large et plat (pas autant cependant que des spécimens du genre Hageniuscette photo), leurs pattes sont longues et elles possèdent une petite corne visible entre les deux yeux – d’où mon introduction sur les arcs-en-ciel et les licornes! Par comparaison, vous verrez quelques autres naïades dans cette chronique antérieure.

Au Québec, nous pouvons rencontrer seulement deux espèces de cette famille : la macromie brune (Didymops transversa) et la macromie noire (Macromia illinoiensis). J’ai fouillé dans mes photos avec l’espoir de pouvoir vous partager des clichés de macromies adultes, mais il semble que je n’aie observé à ce jour que les naïades. Une photographie soumise lors d’un précédent concours DocBébitte (celle-ci) portait néanmoins sur un adulte de ce groupe  – la macromie brune pour être plus précise.

Donc, pas d’adultes pour moi! Qu’à cela ne tienne! J’eus tout de même la chance l’été dernier de capturer (et de relâcher, bien sûr!) trois naïades de taille différente appartenant à cette petite famille!

Les naïades des deux espèces québécoises se distinguent en observant surtout le bout de l’abdomen. Chez la macromie brune (D. transversa), les épines latérales du 9e segment abdominal atteignent ou dépassent l’extrémité de l’épiprocte (la partie pointue centrale située tout au bout de l’abdomen). Chez la macromie noire (M. illinoiensis), les épines latérales du 9e segment n’atteignent pas l’extrémité de l’épiprocte. De plus, la tête de la macromie brune est à peu près aussi longue que large; elle est cependant plus large que longue chez la macromie noire selon Hutchinson et Ménard (2016). Une précision supplémentaire venant de Merritt et Cummins (1996) est d’utiliser la distance entre les deux yeux pour estimer la largeur de la tête.

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Distinction entre la macromie noire (M. illinoiensis) à gauche et la macromie brune (D. transversa) à droite

Bref, ces critères me permirent de vérifier quelles espèces j’avais prises en photo l’été dernier au lac des Plages (à Lac-des-Plages, Québec). À ces cas s’ajoutaient des photos prises alors que je faisais des échantillonnages pour mon doctorat sur la rivière Sainte-Anne, près des cascades à Sainte-Christine-d’Auvergne, ainsi que deux exuvies (peaux de mue) que j’avais collectées sur le territoire de la station de biologie des Laurentides (Saint-Hippolyte) en 2018, aux abords du lac Triton, un petit lac dont le littoral est vaseux.

Partant du fait que j’avais déjà obtenu une identification ferme d’une collègue entomologiste du spécimen collecté en rivière, je m’affairai à identifier les autres individus pris en clichés ou dont j’avais récolté les exuvies. La première naïade confirmée était une macromie noire, laquelle présente des épines latérales qui ne dépassent pas l’extrémité de l’épiprocte (voir photos à l’appui). En y comparant les autres organismes, je déduisis que les individus observés l’an dernier (du moins celui qui était mature) étaient des macromies brunes : les épines latérales se situaient environ à la même hauteur que l’extrémité de l’épiprocte.

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Les deux exuvies (peaux de mue) collectées
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Exuvie vue de plus près; malgré mes doutes, j’opterais pour la macromie brune (voir texte)

Il en serait probablement de même pour mes exuvies. Pourquoi « probablement »? C’est que, alors que l’identification me semblait assez aisée pour les spécimens vivants, je dus jeter plusieurs coups d’œil aux exuvies pour m’assurer de leur identité. L’une d’entre elles arborait des épines qui ne dépassaient pas clairement l’épiprocte, mais la largeur de la tête demeurait relativement petite. Il faut dire que mes exuvies étaient entortillées dans des fils d’araignée et que leur état n’était pas parfait!

En épluchant la littérature, je notai plusieurs disparités entre les sources consultées pour ce qui est de l’habitat de prédilection de chaque espèce. La plus ancienne source (Ministère du tourisme, 1963) parle de rivages rocheux ou caillouteux pour les deux espèces. En revanche, Merritt et Cummins (1996) de même que Thorp et Covich (2001) suggèrent qu’on retrouverait nos deux macromies dans les zones de déposition en rivières ou encore dans le substrat plutôt fin en bordure de lacs, là où l’effet des vagues peut se faire sentir. Paulson (2011), de son côté, fait une distinction entre les deux espèces : la macromie brune serait retrouvée davantage dans les ruisseaux et rivières sablonneuses et nettement moins dans les grands lacs, alors que la macromie noire affectionnerait les grands cours d’eau à courant variable, de même que les lacs parsemant la limite nord de son aire de répartition (équivaudrait approximativement aux Laurentides ici au Québec).

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Substrat dans lequel j’ai capturé les naïades de macromies brunes à l’été 2019

Pour ma part, les trois individus capturés en lac l’été dernier (dont le spécimen le plus mature était une macromie brune) étaient tous situés dans une zone sablonneuse et légèrement vaseuse, également caractérisée par la présence de débris végétaux (photo à l’appui!). Toutes les captures ont été faites à une profondeur de 1 à 1,5 mètre. Les exuvies, quant à elles, étaient en bordure d’un petit lac vaseux. Pour ce qui est de l’individu collecté en rivière lors de mes études (identifié comme étant une macromie noire), il fut capturé dans une zone de galets le long d’un tronçon de rivière à courant plutôt fort. Cela cadre plus ou moins avec les sources consultées. Intrigant, n’est-ce pas?

Pour ce qui est de l’aire plus générale de répartition, l’atlas préliminaire des libellules du Québec (Savard 2011) précise que les deux espèces sont très abondantes dans le sud-ouest du Québec, jusqu’à la hauteur approximative du lac Saint-Pierre. Elles ont également été observées dans la région de Québec et du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La macromie brune, quant à elle, a aussi été retrouvée plus à l’est, dans les régions de Rimouski et de Baie-Comeau.

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Les trois spécimens récoltés en 2019: en ordre décroissant de taille et de maturité de gauche à droite; l’identification n’est possible que sur l’individu le plus mature – une macromie brune (D. transversa)
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Macromie noire (M. illinoiensis)

J’ai dernièrement écrit au sujet d’invertébrés de lacs qui servaient d’inspiration aux pêcheurs. Dans les ouvrages que j’ai entre les mains, je n’ai rien trouvé de spécifique quant à la prédation de poissons sur les naïades de macromiidae. Comme celles-ci ont un cycle de vie sous l’eau qui peut s’étaler de 2 à 4 ans selon Thorp et Covich (2001), il est bien possible qu’elles se retrouvent sur le menu de divers poissons benthivores (qui se nourrissent d’invertébrés aquatiques fouissant sous le substrat fin ou plus grossier des lacs et des rivières).

Je serais curieuse d’en savoir plus sur le sujet si certains d’entre vous ont fait de telles observations! Nos licornes aquatiques pourraient-elles avoir un leurre à leur effigie? Qui sait, elles pourraient peut-être même permettre d’hameçonner une truite arc-en-ciel!

Vidéo 1. Naïade de macromie observée au lac des plages (Lac-des-Plages, Québec), à l’été 2019.

Pour en savoir plus

  • BugGuide. Family Macromiidae – Cruisers. https://bugguide.net/node/view/301 (page consultée le 25 avril 2020).
  • Entomofaune. Les libellules du Québec. http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Liste_especes.html (page consultée le 25 avril 2020).
  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche. 1963. Les libellules du Québec. 223 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Savard, M. 2011. Atlas préliminaire des libellules du Québec (Odonata). 53 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.

La fascinante ponte des libellules!

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Femelle Aeshnidae en train de pondre (prob. Aeshna interrupta).

Cet été, j’ai eu la chance d’effectuer de fascinantes observations au sujet de la ponte de quelques groupes de libellules. Je souhaitais vous les partager!

Tout d’abord, j’avais déjà lu que certaines espèces s’immergeaient afin d’aller déposer leurs œufs sous l’eau, mais je n’en avais pas fait le constat en personne. C’est maintenant chose faite! Alors que je pataugeais dans quelques pieds d’eau armée de mon appareil Olympia Tough TG-5 (un appareil submersible), j’eus en effet la surprise de voir une femelle Coenagrionidae bien agrippée à une tige d’ériocaulon aquatique.

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Cette femelle pond sous l’eau

Cette dernière était en train d’y déposer sa précieuse cargaison d’œufs. Fait surprenant, elle s’était plongée sous environ deux pieds d’eau pour ce faire. Comment faisait-elle pour « garder son souffle »?

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Autre vue de la femelle submergée

J’avais déjà écrit au sujet du système respiratoire des invertébrés (ce lien pour la chronique globale ou ce lien pour la chronique spécifique aux invertébrés aquatiques). Ce système respiratoire – fort différent du nôtre – permet aux organismes, par exemple les gerridés, de s’entourer d’une fine couche d’air qui leur sert de réserve d’oxygène. C’est ce dont notre libellule profite. Sur l’une de mes photos, on peut d’ailleurs voir cette fine couche recouvrir le corps de l’insecte.

Deux vidéos de cette femelle (ci-dessous) accompagnent la présente chronique. Sur la première, on voit la libellule déposer ses œufs le long de la tige d’ériocaulon. Sur la seconde, l’arthropode remonte progressivement, puis relâche soudainement le substrat pour refaire surface et s’envoler. Je pus voir l’envol – instantané – de mes yeux, mais je ne fus pas assez rapide pour braquer mon appareil photo au bon endroit. Néanmoins, l’observation demeure fascinante!

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Voyez-vous la couche d’air autour de la femelle?

Un peu plus tard, vers la fin du mois d’août, je pus également observer de jolies libellules de la famille Aeshnidae – une grosse famille de libellules – pondre leurs œufs dans la végétation d’un étang. Ces cas sont sans doute moins spectaculaires que le premier, mais furent tout de même bien intéressants à observer. Cette journée-là, l’étang bourdonnait d’activité. De nombreuses femelles étaient affairées à pondre leurs œufs.

Les vidéos 3 et 4 ci-dessous portent sur deux espèces différentes (possiblement Aeshna interrupta et A. umbrosa). Ce qui est notable, c’est que l’on peut voir dans le cas de la seconde espèce que la femelle utilise un organe fin comme une aiguille pour percer la tige du végétal sur lequel elle s’est perchée. Cet organe est nommé oviscapte et peut servir non seulement à percer les végétaux, mais aussi les bois submergés ou encore pour creuser des loges dans la boue (Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, 1963).

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Autre vue de la femelle Aeshnidae (prob. Aeshna interrupta)

À ce sujet, Paulson (2011) précise qu’il existe deux types de ponte (on parle d’oviposition) chez les libellules : l’oviposition exophytique et endophytique, c’est-à-dire hors des plantes et à l’intérieur de celles-ci, respectivement. J’avais déjà vu des libellules en train de « frapper » la surface de l’eau avec leur abdomen pour y déposer leurs œufs. Visiblement, ces cas appartenaient à la première catégorie. En revanche, mes deux observations récentes portent plutôt sur la seconde catégorie.

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Autre espèce d’Aeshnidae (possiblement Aeshna umbrosa) qui pond ses œufs dans une tige

Ainsi, dans le cas de nos insectes mis en vedette cette semaine, les œufs sont déposés à l’intérieur des plantes plutôt qu’à leur surface ou encore à la surface de l’eau. Ils demeurent hors de vue de plusieurs prédateurs! Intéressant, n’est-ce pas?

Et vous, avez-vous déjà effectué des observations similaires?

Vidéo 1. Demoiselle qui pond ses œufs le long d’une tige d’ériocaulon.

Vidéo 2. La même femelle qui remonte légèrement, avant de relâcher son substrat et flotter rapidement vers la surface.

Vidéo 3. Femelle Aeshnidae (probablement Aeshna interrupta) qui pond ses œufs dans la végétation aquatique d’un étang.

Vidéo 4. Autre espèce d’Aeshnidae (possiblement Aeshna umbrosa) qui pond également ses œufs dans la végétation aquatique du même étang. Notez l’oviscapte, tout au bout de son abdomen, qui est régulièrement pressé contre la tige.

Pour en savoir plus

 

L’aeschne des pénombres… qui illumina ma journée!

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Mâle aeschne des pénombres (Aeshna umbrosa) que j’ai rencontré

Parfois nous avons l’occasion de faire une observation que nous n’avions pas prévue. J’ai très peu de photographies de libellules adultes de la famille Aeshnidae. Il s’agit globalement de grosses libellules (plus ou moins 50 à 80 cm de long) qui ont la bougeotte! Elles ne demeurent pas en place très longtemps, comparativement à d’autres de leurs consœurs, rendant la tâche de les capturer en photo ou en vidéo plutôt ardue!

En me baladant près de l’étang sis à l’entrée du parc du Bois-de-Coulonge, à Québec, je fis néanmoins la rencontre d’un mâle aeschne des pénombres (Aeshna umbrosa) qui se laissa manipuler et photographier à souhait. Malheureusement, la raison pour laquelle je pus admirer ce spécimen d’aussi près est qu’il était handicapé.

J’en ai déjà parlé précédemment (voir notamment ce billet) : la métamorphose de la naïade vers l’adulte s’avère être une étape risquée dans le cycle de vie d’une libellule. Un coup de vent, une vague, une erreur quelconque… et l’individu s’en retrouve déformé et inapte au vol. Sa raison d’être – se reproduire – devient par le même fait inatteignable.

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La métamorphose ne s’est pas passée comme prévu : les ailes ne se sont pas bien formées

Je découvris le mâle aeschne par hasard. Je furetais autour de l’étang, à la recherche de libellules variées, quand un bruissement d’ailes attisa ma curiosité. L’aeschne peinait à garder l’équilibre sur une feuille de sagittaire à demi émergée; le bas de son corps et ses ailes trempaient dans l’eau de l’étang. Je pris l’individu dans mes mains, pour noter rapidement que les ailes avaient mal séché suite à son émergence. Était-il tombé dans l’eau à un mauvais moment? Je ne le saurai point.

Ce malheur fut néanmoins ma chance : comme mentionné en début de chronique, je n’avais pas encore eu l’opportunité d’examiner d’Aeshnidae adulte vivant sous toute ses coutures. Les nombreuses photographies, ainsi que la vidéo qui accompagnent le présent billet témoignent de mon examen détaillé!

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Les appendices au bout de l’abdomen sont importants pour l’identification

Je possède quelques bons guides me permettant d’identifier les libellules à l’espèce en examinant les motifs, la taille et la coloration. Toutefois, j’avais tout de même pris soin de photographier les appendices situés au bout de l’abdomen de « mon » spécimen. Il s’agit d’un critère important à viser si vous aimez prendre des clichés de libellules en vue de les identifier. Dans le présent cas, la vue des appendices (qui prenaient la forme d’une rame dotée d’un pic orienté vers le bas, à son extrémité) me permit de confirmer sans aucun doute que je faisais face à un mâle aeschne des pénombres.

L’habitat privilégié par cette espèce inclut les lacs, les cours d’eau à courant lent, les petits et gros étangs… y compris ceux situés en zone urbanisée, comme le parc où j’ai effectué mes observations. Les naïades colonisent ces milieux, où elles s’affairent, comme toute libellule digne de ce nom, à dévorer d’autres invertébrés aquatiques, de même que des petits poissons et des têtards.

Les mâles de l’aeschne des pénombres ont pour habitude de sillonner leur territoire en s’arrêtant régulièrement pour faire du « sur place ». Paulson (2011) précise qu’ils peuvent s’arrêter ainsi, face vers le rivage, pendant une trentaine de secondes à la fois. Surveillent-ils leurs rivaux? Ou de potentielles femelles? Sans doute les deux!

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Vue de face

Paulson mentionne également que cette espèce est plus active en après-midi. Les recensements matinaux relèveraient beaucoup moins leur présence. Ainsi, si vous souhaitez les observez, pas besoin d’être un lève-tôt! Qui plus est, le nom de cette libellule (des pénombres) lui sied parfaitement bien : elle s’avère généralement active même dans l’ombre (on pourchasse typiquement les libellules au soleil, car c’est là où elles sont plus actives!) ou encore jusqu’au crépuscule.

Les femelles qui ont été fécondées pondent leurs œufs sur des substrats situés au ras de l’eau, tels que des branches ou des troncs partiellement submergés. Elles sont aussi susceptibles de pondre sur le rivage, de même que sur des substrats hors de l’eau et plutôt secs. Il semblerait, selon Paulson (2011), qu’elles aient une préférence pour les matériaux ligneux plutôt que les plantes aquatiques contrairement à beaucoup de leurs consœurs. D’autres sources consultées citent néanmoins les plantes aquatiques comme un des lieux de ponte observés. Les deux substrats seraient vraisemblablement utilisés… avec peut-être quelques préférences lorsque cela est possible!

Les adultes de l’année qui émergent peuvent être observés au Québec du mois de juin jusqu’en octobre. Avec le sympétrum tardif (Sympetrum vicinum), l’aeschne des pénombres constituerait l’une des espèces observées le plus tardivement à nos latitudes.

Je termine la présente chronique par une vidéo du mâle que j’ai eu le loisir de manipuler. Elle est suivie d’une galerie photo, où vous pourrez apprécier quelques clichés supplémentaires de cette espèce, incluant une photographie soumise dans le cadre d’un des concours passés de photographie amicale DocBébitte. Bon visionnement!

Vidéo 1. Mâle de l’aeschne des pénombres, malheureusement endommagé à la suite de sa métamorphose.

Galerie photo

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Autre mâle A. umbrosa – photo soumise dans le cadre du concours amical 2016
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Autre vue de près du mâle rencontré
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On voit l’individu, qui est mal en point
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La libellule est de bonne taille

Pour en savoir plus

Un tandem amoureux pour la Saint-Valentin!

En cette semaine de la Saint-Valentin, pourquoi ne pas parler de copulation… chez les insectes, bien sûr!

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Tandem entre deux odonates du genre Sympetrum

Le tandem amoureux pratiqué chez les odonates (libellules et demoiselles) suscite la curiosité, que vous soyez entomologiste aguerri ou non. Quelle drôle de position prennent-ils! Comme si ce n’était pas assez, cette dernière ressemble parfois à un cœur, comme pour témoigner du fait qu’il y a de l’amour dans l’air!

Mais comment cela se passe-t-il, au juste?

Au moment de la reproduction, le mâle courtise la femelle et cherche d’abord à l’agripper à l’aide de ses pattes, la mordillant parfois.  Ensuite, il la fait prisonnière en saisissant sa tête avec ses appendices terminaux (dits aussi anaux), un peu comme on le ferait avec un étau.

Lorsque le tandem est formé, le mâle zygoptère (demoiselle) prend quelques instants pour transférer son sperme de son 9e segment (où se situe l’orifice génital) vers ses pièces copulatrices situées sur la face ventrale de son 2e segment. Chez les anisoptères (libellules), cette tâche serait effectuée avant de capturer une femelle. En fin de compte, c’est le contact entre les parties génitales de la femelle et les pièces copulatrices du mâle qui permet le transfert du sperme vers la femelle. Cette distance entre l’orifice génital produisant le sperme et les organes copulateurs du mâle serait une particularité propre aux odonates, selon Paulson (2011). Remarquez cependant que, dans le vaste et mystérieux monde des invertébrés, les araignées mâles possèdent aussi une telle caractéristique.

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Voyez-vous la forme en cœur chez ces demoiselles en tandem?

La fécondation de la femelle peut se faire immédiatement au moment de la copulation ou plus tard. En effet, la femelle est en mesure d’entreposer le sperme du mâle et ce… tout le reste de sa vie! Ainsi, au fur et à mesure que les œufs sont produits, ces derniers peuvent être fécondés, qu’il y ait ou non un mâle à proximité.

Il arrive fréquemment que les mâles saisissent une femelle d’une autre espèce en vue d’un tandem. Habituellement, la « connexion » entre les deux individus ne fonctionnera pas… Quoique la copulation entre membres d’espèces différentes ait été observée, de même que certains hybrides issus d’une telle relation!

Les femelles odonates ne semblent pas trop se formaliser du fait qu’elles sont retenues prisonnières par leur douce moitié. Un fait qui serait sans doute moins apprécié chez les humains! Espérons que vous passerez une Saint-Valentin joyeuse… et en toute liberté!

Pour en savoir plus

Gagnant du concours amical de photographie d’insectes 2018 : Gomphe en émergence par Pierrot Busque

Photo gagnante : Gomphe en émergence, par Pierrot Busque
Photo gagnante : Gomphe en émergence, par Pierrot Busque

C’est avec un immense plaisir que je vous dévoile la photographie gagnante du concours amical DocBébitte 2018!

Étant donné que 8 des 21 photographies soumises cette année portaient sur des libellules, il n’est pas étonnant que notre cliché élu favori en soit un où figurent ces charmantes bêtes! Plus précisément, c’est la photographie d’un gomphe en émergence (famille Gomphidae), prise par Pierrot Busque, qui s’est avérée être la favorite des lecteurs! Cette observation – qui n’en est pas une que l’on effectue tous les jours – aura su capter la curiosité des électeurs.

Mention honorable à Enallagma civile sur plume par Peter Lane
Mention honorable à Enallagma civile sur plume par Peter Lane

Chose promise, chose due, ladite photo est mise en vedette dans la présente chronique et je m’affairerai à rédiger quelques lignes sur l’individu croqué sur le vif. Mais avant de commencer, j’aimerais remercier à nouveau tous les participants au concours, lesquels nous ont fait voir des photos hautes en couleur! En particulier, j’offre une mention honorable pour la photographie « Enallagma civile sur plume » de Peter Lane qui se retrouve en deuxième position. Les électeurs auront sans doute apprécié le côté artistique de ce cliché!

En outre, bravo à tous les participants, vos clichés ont été nettement appréciés… mais il fallait désigner un gagnant!

 

L’émergence du gomphe

Si vous me connaissez même un tant soit peu, vous savez probablement déjà que j’affectionne tout particulièrement les libellules et leurs naïades (stade aquatique de la nymphe). Le logo de DocBébitte représente d’ailleurs une naïade de libellule… l’aviez-vous deviné?

Sur la photographie de M. Busque, on voit en fait l’adulte de la libellule s’extirper progressivement de l’exuvie de la naïade – l’exuvie étant le squelette externe de tout insecte. Contrairement au papillon dont la chenille forme une chrysalide avant de se transformer en adulte, la métamorphose chez les libellules est dite simple. Il n’y a pas de stade comprenant la formation d’une chrysalide ou d’une pupe; l’adulte se forme directement à l’intérieur de la carcasse de la naïade.

Ainsi, quand la naïade sent qu’il est temps de se métamorphoser, elle rampe hors de l’eau et s’accroche à divers substrats. Selon les espèces et les milieux, il peut s’agir de roches (comme sur la photo de M. Busque), de troncs, de tiges, etc. Ensuite, l’adulte prêt à émerger fend l’exuvie au niveau du thorax et y émerge progressivement. Ce processus est assez long et nous laisse donc le temps d’admirer le phénomène.

La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu
La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu

Une fois extirpé, l’adulte doit se laisser sécher et prendre sa forme définitive avant de pouvoir s’envoler. Il est très vulnérable à ce moment. Un coup de vent ou une vague imprévue peut facilement le déformer et le rendre non opérationnel.

À plusieurs reprises dans les dernières années, j’ai observé des émergences de gomphes-cobras (Gomphus vastus) où je notais la présence de bon nombre d’individus « handicapés » (corps ou ailes déformés). La phase de métamorphose est non seulement énergivore pour nos belles libellules, elle est critique. Sans ailes fonctionnelles, notamment, nos adultes ne peuvent se déplacer afin de se nourrir et de se reproduire – leur objectif ultime!

Sur la photographie mise en vedette, on est en mesure de déterminer que l’individu est un gomphe (famille Gomphidae). Je suis capable d’identifier ce spécimen à la famille, pour ma part, à partir de l’exuvie. Les naïades et exuvies vides de gomphes sont faciles à identifier à cause de la forme de leurs antennes. J’avais déjà fait part des critères d’identification dans cette précédente chronique, si le sujet vous intéresse (je ne me répéterai pas ici)!

La famille Gomphidae est fréquemment rencontrée au Québec. Les adultes, d’assez bonne taille (40 à 60 mm), aiment bien se percher et se laisser admirer! En Amérique du Nord, on recenserait un peu plus de 100 espèces. L’extrémité de l’abdomen est très souvent renflée, une caractéristique qui permet généralement de rattacher les individus observés à cette famille. C’est d’ailleurs elle qui a donné le nom anglais à cette famille : « clubtails » (queue en forme de club de golf). De plus, l’espacement plutôt large entre les yeux de l’adulte (au-dessus de la tête) serait aussi typique à ce groupe (voir cette photo tirée de Bug Guide).

J’ai écrit à plusieurs reprises des chroniques portant en tout ou en partie sur ce beau groupe de libellules (comme mentionné plus haut, j’ai un petit faible…). Si vous êtes curieux et que le cœur vous en dit, voici quelques chroniques que vous pouvez lire à ce sujet:

Je félicite encore Pierrot Busque pour nous avoir partagé ses belles observations de gomphes en émergence!

Pour en savoir plus