L’aeschne des pénombres… qui illumina ma journée!

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Mâle aeschne des pénombres (Aeshna umbrosa) que j’ai rencontré

Parfois nous avons l’occasion de faire une observation que nous n’avions pas prévue. J’ai très peu de photographies de libellules adultes de la famille Aeshnidae. Il s’agit globalement de grosses libellules (plus ou moins 50 à 80 cm de long) qui ont la bougeotte! Elles ne demeurent pas en place très longtemps, comparativement à d’autres de leurs consœurs, rendant la tâche de les capturer en photo ou en vidéo plutôt ardue!

En me baladant près de l’étang sis à l’entrée du parc du Bois-de-Coulonge, à Québec, je fis néanmoins la rencontre d’un mâle aeschne des pénombres (Aeshna umbrosa) qui se laissa manipuler et photographier à souhait. Malheureusement, la raison pour laquelle je pus admirer ce spécimen d’aussi près est qu’il était handicapé.

J’en ai déjà parlé précédemment (voir notamment ce billet) : la métamorphose de la naïade vers l’adulte s’avère être une étape risquée dans le cycle de vie d’une libellule. Un coup de vent, une vague, une erreur quelconque… et l’individu s’en retrouve déformé et inapte au vol. Sa raison d’être – se reproduire – devient par le même fait inatteignable.

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La métamorphose ne s’est pas passée comme prévu : les ailes ne se sont pas bien formées

Je découvris le mâle aeschne par hasard. Je furetais autour de l’étang, à la recherche de libellules variées, quand un bruissement d’ailes attisa ma curiosité. L’aeschne peinait à garder l’équilibre sur une feuille de sagittaire à demi émergée; le bas de son corps et ses ailes trempaient dans l’eau de l’étang. Je pris l’individu dans mes mains, pour noter rapidement que les ailes avaient mal séché suite à son émergence. Était-il tombé dans l’eau à un mauvais moment? Je ne le saurai point.

Ce malheur fut néanmoins ma chance : comme mentionné en début de chronique, je n’avais pas encore eu l’opportunité d’examiner d’Aeshnidae adulte vivant sous toute ses coutures. Les nombreuses photographies, ainsi que la vidéo qui accompagnent le présent billet témoignent de mon examen détaillé!

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Les appendices au bout de l’abdomen sont importants pour l’identification

Je possède quelques bons guides me permettant d’identifier les libellules à l’espèce en examinant les motifs, la taille et la coloration. Toutefois, j’avais tout de même pris soin de photographier les appendices situés au bout de l’abdomen de « mon » spécimen. Il s’agit d’un critère important à viser si vous aimez prendre des clichés de libellules en vue de les identifier. Dans le présent cas, la vue des appendices (qui prenaient la forme d’une rame dotée d’un pic orienté vers le bas, à son extrémité) me permit de confirmer sans aucun doute que je faisais face à un mâle aeschne des pénombres.

L’habitat privilégié par cette espèce inclut les lacs, les cours d’eau à courant lent, les petits et gros étangs… y compris ceux situés en zone urbanisée, comme le parc où j’ai effectué mes observations. Les naïades colonisent ces milieux, où elles s’affairent, comme toute libellule digne de ce nom, à dévorer d’autres invertébrés aquatiques, de même que des petits poissons et des têtards.

Les mâles de l’aeschne des pénombres ont pour habitude de sillonner leur territoire en s’arrêtant régulièrement pour faire du « sur place ». Paulson (2011) précise qu’ils peuvent s’arrêter ainsi, face vers le rivage, pendant une trentaine de secondes à la fois. Surveillent-ils leurs rivaux? Ou de potentielles femelles? Sans doute les deux!

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Vue de face

Paulson mentionne également que cette espèce est plus active en après-midi. Les recensements matinaux relèveraient beaucoup moins leur présence. Ainsi, si vous souhaitez les observez, pas besoin d’être un lève-tôt! Qui plus est, le nom de cette libellule (des pénombres) lui sied parfaitement bien : elle s’avère généralement active même dans l’ombre (on pourchasse typiquement les libellules au soleil, car c’est là où elles sont plus actives!) ou encore jusqu’au crépuscule.

Les femelles qui ont été fécondées pondent leurs œufs sur des substrats situés au ras de l’eau, tels que des branches ou des troncs partiellement submergés. Elles sont aussi susceptibles de pondre sur le rivage, de même que sur des substrats hors de l’eau et plutôt secs. Il semblerait, selon Paulson (2011), qu’elles aient une préférence pour les matériaux ligneux plutôt que les plantes aquatiques contrairement à beaucoup de leurs consœurs. D’autres sources consultées citent néanmoins les plantes aquatiques comme un des lieux de ponte observés. Les deux substrats seraient vraisemblablement utilisés… avec peut-être quelques préférences lorsque cela est possible!

Les adultes de l’année qui émergent peuvent être observés au Québec du mois de juin jusqu’en octobre. Avec le sympétrum tardif (Sympetrum vicinum), l’aeschne des pénombres constituerait l’une des espèces observées le plus tardivement à nos latitudes.

Je termine la présente chronique par une vidéo du mâle que j’ai eu le loisir de manipuler. Elle est suivie d’une galerie photo, où vous pourrez apprécier quelques clichés supplémentaires de cette espèce, incluant une photographie soumise dans le cadre d’un des concours passés de photographie amicale DocBébitte. Bon visionnement!

Vidéo 1. Mâle de l’aeschne des pénombres, malheureusement endommagé à la suite de sa métamorphose.

Galerie photo

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Autre mâle A. umbrosa – photo soumise dans le cadre du concours amical 2016
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Autre vue de près du mâle rencontré
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On voit l’individu, qui est mal en point
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La libellule est de bonne taille

Pour en savoir plus

Un tandem amoureux pour la Saint-Valentin!

En cette semaine de la Saint-Valentin, pourquoi ne pas parler de copulation… chez les insectes, bien sûr!

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Tandem entre deux odonates du genre Sympetrum

Le tandem amoureux pratiqué chez les odonates (libellules et demoiselles) suscite la curiosité, que vous soyez entomologiste aguerri ou non. Quelle drôle de position prennent-ils! Comme si ce n’était pas assez, cette dernière ressemble parfois à un cœur, comme pour témoigner du fait qu’il y a de l’amour dans l’air!

Mais comment cela se passe-t-il, au juste?

Au moment de la reproduction, le mâle courtise la femelle et cherche d’abord à l’agripper à l’aide de ses pattes, la mordillant parfois.  Ensuite, il la fait prisonnière en saisissant sa tête avec ses appendices terminaux (dits aussi anaux), un peu comme on le ferait avec un étau.

Lorsque le tandem est formé, le mâle zygoptère (demoiselle) prend quelques instants pour transférer son sperme de son 9e segment (où se situe l’orifice génital) vers ses pièces copulatrices situées sur la face ventrale de son 2e segment. Chez les anisoptères (libellules), cette tâche serait effectuée avant de capturer une femelle. En fin de compte, c’est le contact entre les parties génitales de la femelle et les pièces copulatrices du mâle qui permet le transfert du sperme vers la femelle. Cette distance entre l’orifice génital produisant le sperme et les organes copulateurs du mâle serait une particularité propre aux odonates, selon Paulson (2011). Remarquez cependant que, dans le vaste et mystérieux monde des invertébrés, les araignées mâles possèdent aussi une telle caractéristique.

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Voyez-vous la forme en cœur chez ces demoiselles en tandem?

La fécondation de la femelle peut se faire immédiatement au moment de la copulation ou plus tard. En effet, la femelle est en mesure d’entreposer le sperme du mâle et ce… tout le reste de sa vie! Ainsi, au fur et à mesure que les œufs sont produits, ces derniers peuvent être fécondés, qu’il y ait ou non un mâle à proximité.

Il arrive fréquemment que les mâles saisissent une femelle d’une autre espèce en vue d’un tandem. Habituellement, la « connexion » entre les deux individus ne fonctionnera pas… Quoique la copulation entre membres d’espèces différentes ait été observée, de même que certains hybrides issus d’une telle relation!

Les femelles odonates ne semblent pas trop se formaliser du fait qu’elles sont retenues prisonnières par leur douce moitié. Un fait qui serait sans doute moins apprécié chez les humains! Espérons que vous passerez une Saint-Valentin joyeuse… et en toute liberté!

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Gagnant du concours amical de photographie d’insectes 2018 : Gomphe en émergence par Pierrot Busque

Photo gagnante : Gomphe en émergence, par Pierrot Busque
Photo gagnante : Gomphe en émergence, par Pierrot Busque

C’est avec un immense plaisir que je vous dévoile la photographie gagnante du concours amical DocBébitte 2018!

Étant donné que 8 des 21 photographies soumises cette année portaient sur des libellules, il n’est pas étonnant que notre cliché élu favori en soit un où figurent ces charmantes bêtes! Plus précisément, c’est la photographie d’un gomphe en émergence (famille Gomphidae), prise par Pierrot Busque, qui s’est avérée être la favorite des lecteurs! Cette observation – qui n’en est pas une que l’on effectue tous les jours – aura su capter la curiosité des électeurs.

Mention honorable à Enallagma civile sur plume par Peter Lane
Mention honorable à Enallagma civile sur plume par Peter Lane

Chose promise, chose due, ladite photo est mise en vedette dans la présente chronique et je m’affairerai à rédiger quelques lignes sur l’individu croqué sur le vif. Mais avant de commencer, j’aimerais remercier à nouveau tous les participants au concours, lesquels nous ont fait voir des photos hautes en couleur! En particulier, j’offre une mention honorable pour la photographie « Enallagma civile sur plume » de Peter Lane qui se retrouve en deuxième position. Les électeurs auront sans doute apprécié le côté artistique de ce cliché!

En outre, bravo à tous les participants, vos clichés ont été nettement appréciés… mais il fallait désigner un gagnant!

 

L’émergence du gomphe

Si vous me connaissez même un tant soit peu, vous savez probablement déjà que j’affectionne tout particulièrement les libellules et leurs naïades (stade aquatique de la nymphe). Le logo de DocBébitte représente d’ailleurs une naïade de libellule… l’aviez-vous deviné?

Sur la photographie de M. Busque, on voit en fait l’adulte de la libellule s’extirper progressivement de l’exuvie de la naïade – l’exuvie étant le squelette externe de tout insecte. Contrairement au papillon dont la chenille forme une chrysalide avant de se transformer en adulte, la métamorphose chez les libellules est dite simple. Il n’y a pas de stade comprenant la formation d’une chrysalide ou d’une pupe; l’adulte se forme directement à l’intérieur de la carcasse de la naïade.

Ainsi, quand la naïade sent qu’il est temps de se métamorphoser, elle rampe hors de l’eau et s’accroche à divers substrats. Selon les espèces et les milieux, il peut s’agir de roches (comme sur la photo de M. Busque), de troncs, de tiges, etc. Ensuite, l’adulte prêt à émerger fend l’exuvie au niveau du thorax et y émerge progressivement. Ce processus est assez long et nous laisse donc le temps d’admirer le phénomène.

La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu
La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu

Une fois extirpé, l’adulte doit se laisser sécher et prendre sa forme définitive avant de pouvoir s’envoler. Il est très vulnérable à ce moment. Un coup de vent ou une vague imprévue peut facilement le déformer et le rendre non opérationnel.

À plusieurs reprises dans les dernières années, j’ai observé des émergences de gomphes-cobras (Gomphus vastus) où je notais la présence de bon nombre d’individus « handicapés » (corps ou ailes déformés). La phase de métamorphose est non seulement énergivore pour nos belles libellules, elle est critique. Sans ailes fonctionnelles, notamment, nos adultes ne peuvent se déplacer afin de se nourrir et de se reproduire – leur objectif ultime!

Sur la photographie mise en vedette, on est en mesure de déterminer que l’individu est un gomphe (famille Gomphidae). Je suis capable d’identifier ce spécimen à la famille, pour ma part, à partir de l’exuvie. Les naïades et exuvies vides de gomphes sont faciles à identifier à cause de la forme de leurs antennes. J’avais déjà fait part des critères d’identification dans cette précédente chronique, si le sujet vous intéresse (je ne me répéterai pas ici)!

La famille Gomphidae est fréquemment rencontrée au Québec. Les adultes, d’assez bonne taille (40 à 60 mm), aiment bien se percher et se laisser admirer! En Amérique du Nord, on recenserait un peu plus de 100 espèces. L’extrémité de l’abdomen est très souvent renflée, une caractéristique qui permet généralement de rattacher les individus observés à cette famille. C’est d’ailleurs elle qui a donné le nom anglais à cette famille : « clubtails » (queue en forme de club de golf). De plus, l’espacement plutôt large entre les yeux de l’adulte (au-dessus de la tête) serait aussi typique à ce groupe (voir cette photo tirée de Bug Guide).

J’ai écrit à plusieurs reprises des chroniques portant en tout ou en partie sur ce beau groupe de libellules (comme mentionné plus haut, j’ai un petit faible…). Si vous êtes curieux et que le cœur vous en dit, voici quelques chroniques que vous pouvez lire à ce sujet:

Je félicite encore Pierrot Busque pour nous avoir partagé ses belles observations de gomphes en émergence!

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Combien de taches sur cette libellule?

La libellule à quatre taches – vue dorsale
La libellule à quatre taches – vue dorsale
Vue de face
Vue de face
Vue de côté
Vue de côté

Un petit congé forcé ce vendredi, à cause des manifestations anticipées près de mon lieu de travail en cette semaine du G7, ne m’a donné d’autres choix que de me balader un peu dans les environs. La vie est dure, n’est-ce pas? Je me suis ainsi retrouvée dans un magnifique lieu – le parc du Bois-de-Coulonges, à Québec.

À l’entrée de ce domaine sied un joli petit étang… autour duquel « bourdonnait » tout un tas de belles grosses libellules. Je reconnus la libellule quadrimaculée ou libellule à quatre taches, selon les sources (Libellula quadrimaculata), une espèce que je n’avais pas encore eu le loisir d’immortaliser sur photo.

Malheureusement, je n’étais munie que d’un petit appareil photo que j’utilise pour des plans rapprochés (mode « microscope »), mais qui n’est pas conçu pour zoomer des insectes qui ont la bougeotte et qui se posent à quelques mètres du photographe. Ne me décourageant point, je récidivai le lendemain, cette fois-ci armée d’un appareil adéquat. Bien que l’action était moins intense que la veille, je pus tout de même prendre des clichés fort raisonnables qui agrémentent la présente chronique.

Le vendredi, j’avais assisté à des débats amoureux variés : mâles qui se pourchassaient, ainsi que mâles et femelles qui s’adonnaient à la chose en plein vol. Je remarquai que, immédiatement après cet accouplement aérien, la femelle ne perdait pas son temps et procédait à la ponte de ses œufs, en donnant de petits coups à la surface de l’eau du bout de son abdomen. Tous ces comportements sont également rapportés dans Paulson (2011), qui précise notamment que les mâles de cette espèce sont très territoriaux. J’observai en effet que les mâles ne prenaient que peu de répit. Lors de ma seconde visite le samedi, je restai plusieurs minutes dans le même secteur de l’étang afin d’observer un mâle en particulier qui ne cessait de chasser les intrus hors de son territoire. La tâche ne semblait pas facile, puisque le nombre de compétiteurs faisant intrusion s’avérait fort élevé.

Les libellules se perchaient à de multiples endroits : végétation aquatique, végétation terrestre (vue ici) ou encore directement au sol
Les libellules se perchaient à de multiples endroits : végétation aquatique, végétation terrestre (vue ici) ou encore directement au sol
Habitat typique de notre insecte-vedette
Habitat typique de notre insecte-vedette
Je fus surprise par cette libellule qui se laissa prendre
Je fus surprise par cette libellule qui se laissa prendre

Cela dit, j’ai présumé que la majorité des individus que je voyais se pourchasser étaient des mâles, à cause de leur comportement territorial. Comme l’indique Paulson (2011), la libellule à quatre taches est l’une des rares libellules du genre Libellula où les deux sexes sont difficiles à distinguer sans examen plus approfondi. En effet, les mâles et les femelles portent une robe similaire : visage brun-beige, yeux bruns sur le dessus et verts sur le dessous (entièrement bruns chez les individus plus âgés), ainsi que thorax et abdomen majoritairement bruns et bordés de taches jaunâtres. Les ailes sont ornées de motifs foncés et ambrés. La caractéristique qui permet d’identifier l’espèce et qui lui a donné son nom, c’est la présence de quatre petites taches sombres : soit une sur le nodus de chaque aile (la zone située au centre-haut de l’aile). À vrai dire, cependant, on pourrait être porté à calculer l’ensemble des taches des ailes – elles comportent en fait une tache au nodus, mais aussi une près de l’extrémité. Une des sources consultées indique d’ailleurs qu’on ne devrait peut-être pas l’appeler libellule à quatre taches, car elle en porte bien plus en réalité!

Comme tous les odonates, les naïades de la libellule à quatre taches grandissent sous l’eau. Ce sont de voraces prédateurs qui se nourrissent d’une vaste palette d’invertébrés aquatiques (larves de maringouins, de mouches, d’éphémères, etc.) et même de quelques vertébrés comme des têtards et des petits poissons. Les naïades passent deux années sous l’eau, avant d’émerger comme adulte ailé prêt à se reproduire.

Comme la naïade, l’adulte est un prédateur par excellence. Excellent acrobate aérien, il parvient à attraper toute une gamme d’organismes – souvent la version adulte des larves qui étaient dévorées par la naïade! Ainsi, maringouins et mouches qui cherchent habituellement à nous piquer sont au menu. C’est qu’elles sont utiles, ces libellules!

Cet individu était à quelques centaines de mètres de l’étang, plus loin dans le parc
Cet individu était à quelques centaines de mètres de l’étang, plus loin dans le parc

L’espèce est bien répartie et couvre tout le Québec méridional. On la retrouve dans toutes les provinces canadiennes ainsi que dans une grande partie des états américains du centre et du nord (de l’atlantique jusqu’à l’Alaska). Son aire de répartition inclut également l’Europe et l’Asie du nord, allant du Royaume-Uni au Japon.

Pour terminer, vous pourrez observer cette espèce au Québec de la fin mai à la fin août près des milieux où les eaux sont stagnantes et plutôt bien fournies en végétation aquatique. Il peut s’agir d’étangs, mais aussi de zones d’eau calme en bordure de certains lacs ou rivières. Pour vous donner une idée d’un habitat type, je vous ai fourni une photographie de l’étang du parc du Bois-de-Coulonges. Je compte bien y retourner par intervalles car, qui sait, cet étang cache peut-être d’autres espèces de libellules tout aussi sympathiques!

 

Vidéo 1. Je ne pensais pas que cette libellule se laisserait prendre, puisque les autres individus étaient généralement nerveux lorsque je m’en approchais pour les photographier. Elle a gentiment monté sur ma main et y est restée pendant plusieurs minutes, à mon grand plaisir!

 

Vidéo 2. On peut voir cette libellule « respirer » en contractant son abdomen. À noter que les insectes ne respirent pas comme nous (voir cette chronique si vous êtes curieux d’en apprendre plus sur leur système respiratoire).

 

Pour en savoir plus

La petite leucorrhine nordique

En sortant du travail en une fin d’après-midi du début du mois de juin, j’ai eu la chance de voir se poser devant moi une toute petite libellule, laquelle se laissa, à ma grande surprise, manipuler allègrement. Je pus la photographier de tous bords, tous côtés, ainsi qu’enregistrer une vidéo. J’étais tellement absorbée par la sympathique tâche que je dus me secouer afin de ne pas rater mon autobus.

Leucorrhine hudsonienne mâle
Leucorrhine hudsonienne mâle
Leucorrhine mâle, vue de face
Leucorrhine mâle, vue de face
Leucorrhine mâle, vue de côté
Leucorrhine mâle, vue de côté

En fouillant dans Paulson (2011), je pus trouver rapidement de quelle espèce il s’agissait. À la fois la coloration et la très petite taille de l’individu s’avéraient des critères facilitant l’identification. La belle créature s’avérait être une leucorrhine hudsonienne (Leucorrhinia hudsonica). Un premier indice pointant vers cet individu était la couleur de son visage : tout blanc. En effet, les membres du genre Leucorrhinia sont nommés, en anglais, Whiteface, ce qui signifie « face blanche ». En second lieu, la couleur orangée et les motifs parcourant l’abdomen pointaient vers une poignée limitée d’espèces, dont une qui était qualifiée de particulièrement petite : la leucorrhine hudsonienne.

Toutefois, dans Paulson (2011), les motifs de l’abdomen des mâles présentés sont nettement rouges alors que ceux des femelles sont jaunes. J’étais embêtée par la coloration plutôt orangée de mon spécimen mâle – ni rouge ni jaune –, jusqu’à ce que je lise sur Bug Guide que cette coloration est typique des mâles immatures. Je faisais donc affaire à la bonne espèce; simplement, l’individu était immature. Par ailleurs, juste pour nous mêler davantage, les sources que j’ai consultées indiquent que certaines femelles préfèrent porter le rouge! Pour distinguer les mâles des femelles hors de tout doute, il faut par conséquent jeter un coup d’œil aux appendices situés au bout de l’abdomen des libellules. Ceux-ci sont différents entre les mâles et les femelles, ceux des mâles étant destinés à agripper les femelles par la tête.

Comble du bonheur! Dans la semaine qui suivit, je pus observer, non loin du lieu de ma première rencontre, une femelle de la même espèce. Cette dernière était fort moins coopérative et je ne pus prendre que trois ou quatre clichés de la dame au sol avant qu’elle ne s’envole. Les photographies prises – dont une qui agrémente la présente chronique – permettent tout de même de comparer les motifs et les couleurs avec le jeune mâle.

Une question réside : que faisaient donc ces deux insectes tout près de mon travail, en pleine ville à Québec? Il faut dire que mon travail se situe entre le fleuve Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, deux cours d’eau bordés par endroits de marais, des habitats propices pour cette espèce d’odonate. Il n’y a toutefois pas de milieux aquatiques très près du travail. Or, Paulson (2011) précise que les femelles L. hudsonica sont retrouvées assez loin de l’eau, où l’on peut les observer au sol ou encore perchées sur des branches et troncs des clairières. Cela pourrait expliquer pourquoi la femelle que j’ai observée était bien installée sur le trottoir asphalté; d’autres espèces d’odonates ne se seraient jamais permis un perchoir aussi bas! D’ailleurs, une passante me voyant prendre des photographies au sol s’arrêta pour me demander ce qui se passait. En voyant la libellule, elle s’exclama « Oh, je me demandais au juste ce que vous faisiez à photographier une craque du trottoir »!

Femelle observée quelques jours plus tard
Femelle observée quelques jours plus tard
Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)
Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)

Étant donné que les femelles s’éloignent des milieux aquatiques, je présume que cela explique également la présence du mâle que j’avais aperçu quelques jours plus tôt. L’accouplement des leucorrhines hudsoniennes se ferait d’ailleurs loin de l’eau. Toutefois, après l’accouplement, la femelle revient vers les milieux aquatiques afin de pondre ses œufs en frappant la surface de l’eau du bout de son abdomen. Le mâle demeure souvent à proximité et veille à ce qu’aucun autre mâle ne tente de se reproduire avec sa douce.

Comme tout odonate qui se respecte, les naïades des leucorrhines hudsoniennes grandissent et vivent sous l’eau. En particulier, les membres de cette espèce auraient un faible pour les marais et les étangs tourbeux et elles préféreraient vivement les milieux où la végétation aquatique est dense. Il s’agit de prédateurs hors pair qui sont très utiles, se nourrissant notamment de larves d’insectes indésirables comme les maringouins. Il en est de même pour les adultes, qui se délectent de maringouins et de mouche adultes, ainsi que d’une vaste palette d’invertébrés.

Sans grande surprise, la leucorrhine hudsonienne est une libellule nordique dont l’aire de répartition inclut la baie d’Hudson. Celle-ci est globalement observée, d’ouest en est, de l’Alaska jusqu’au Labrador. Elle couvre presqu’entièrement le Québec. Vers le sud, elle s’étend jusqu’en Virginie. Les adultes émergent à partir de la fin du mois de mai et on peut les rencontrer jusqu’à la fin août. Robert (1963) parle du début juin à la fin juillet au Québec; cette référence datant quelque peu, je ne suis cependant pas certaine du degré de précision actuel! Qu’à cela ne tienne, il est encore temps pour vous de partir à la recherche de cette sympathique libellule qui n’a pas peur du froid!

 

Vidéo 1. Ma toute première leucorrhine hudsonienne, observée à Québec le 9 juin 2017.

 

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