Une licorne sous l’eau

Depuis quelques semaines déjà, on voit beaucoup d’arcs-en-ciel dans les fenêtres des voisins, sur des pages Internet et même dans la signature électronique de nos collègues et amis. De surcroît, je viens très récemment de vous entretenir au sujet des invertébrés du pêcheur. Le temps semblait parfaitement bien choisi pour vous introduire à un insecte aquatique muni d’une corne, telle une licorne!

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Qui peut bien posséder une telle corne entre les deux yeux?

Trêve de plaisanteries! De qui s’agit-il, au juste?

Des macromies.

Plus spécifiquement des naïades (stade nymphal aquatique) de ces jolies libellules de la famille Macromiidae.

Les naïades de macromies sont facilement reconnaissables : leur abdomen est relativement large et plat (pas autant cependant que des spécimens du genre Hageniuscette photo), leurs pattes sont longues et elles possèdent une petite corne visible entre les deux yeux – d’où mon introduction sur les arcs-en-ciel et les licornes! Par comparaison, vous verrez quelques autres naïades dans cette chronique antérieure.

Au Québec, nous pouvons rencontrer seulement deux espèces de cette famille : la macromie brune (Didymops transversa) et la macromie noire (Macromia illinoiensis). J’ai fouillé dans mes photos avec l’espoir de pouvoir vous partager des clichés de macromies adultes, mais il semble que je n’aie observé à ce jour que les naïades. Une photographie soumise lors d’un précédent concours DocBébitte (celle-ci) portait néanmoins sur un adulte de ce groupe  – la macromie brune pour être plus précise.

Donc, pas d’adultes pour moi! Qu’à cela ne tienne! J’eus tout de même la chance l’été dernier de capturer (et de relâcher, bien sûr!) trois naïades de taille différente appartenant à cette petite famille!

Les naïades des deux espèces québécoises se distinguent en observant surtout le bout de l’abdomen. Chez la macromie brune (D. transversa), les épines latérales du 9e segment abdominal atteignent ou dépassent l’extrémité de l’épiprocte (la partie pointue centrale située tout au bout de l’abdomen). Chez la macromie noire (M. illinoiensis), les épines latérales du 9e segment n’atteignent pas l’extrémité de l’épiprocte. De plus, la tête de la macromie brune est à peu près aussi longue que large; elle est cependant plus large que longue chez la macromie noire selon Hutchinson et Ménard (2016). Une précision supplémentaire venant de Merritt et Cummins (1996) est d’utiliser la distance entre les deux yeux pour estimer la largeur de la tête.

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Distinction entre la macromie noire (M. illinoiensis) à gauche et la macromie brune (D. transversa) à droite

Bref, ces critères me permirent de vérifier quelles espèces j’avais prises en photo l’été dernier au lac des Plages (à Lac-des-Plages, Québec). À ces cas s’ajoutaient des photos prises alors que je faisais des échantillonnages pour mon doctorat sur la rivière Sainte-Anne, près des cascades à Sainte-Christine-d’Auvergne, ainsi que deux exuvies (peaux de mue) que j’avais collectées sur le territoire de la station de biologie des Laurentides (Saint-Hippolyte) en 2018, aux abords du lac Triton, un petit lac dont le littoral est vaseux.

Partant du fait que j’avais déjà obtenu une identification ferme d’une collègue entomologiste du spécimen collecté en rivière, je m’affairai à identifier les autres individus pris en clichés ou dont j’avais récolté les exuvies. La première naïade confirmée était une macromie noire, laquelle présente des épines latérales qui ne dépassent pas l’extrémité de l’épiprocte (voir photos à l’appui). En y comparant les autres organismes, je déduisis que les individus observés l’an dernier (du moins celui qui était mature) étaient des macromies brunes : les épines latérales se situaient environ à la même hauteur que l’extrémité de l’épiprocte.

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Les deux exuvies (peaux de mue) collectées
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Exuvie vue de plus près; malgré mes doutes, j’opterais pour la macromie brune (voir texte)

Il en serait probablement de même pour mes exuvies. Pourquoi « probablement »? C’est que, alors que l’identification me semblait assez aisée pour les spécimens vivants, je dus jeter plusieurs coups d’œil aux exuvies pour m’assurer de leur identité. L’une d’entre elles arborait des épines qui ne dépassaient pas clairement l’épiprocte, mais la largeur de la tête demeurait relativement petite. Il faut dire que mes exuvies étaient entortillées dans des fils d’araignée et que leur état n’était pas parfait!

En épluchant la littérature, je notai plusieurs disparités entre les sources consultées pour ce qui est de l’habitat de prédilection de chaque espèce. La plus ancienne source (Ministère du tourisme, 1963) parle de rivages rocheux ou caillouteux pour les deux espèces. En revanche, Merritt et Cummins (1996) de même que Thorp et Covich (2001) suggèrent qu’on retrouverait nos deux macromies dans les zones de déposition en rivières ou encore dans le substrat plutôt fin en bordure de lacs, là où l’effet des vagues peut se faire sentir. Paulson (2011), de son côté, fait une distinction entre les deux espèces : la macromie brune serait retrouvée davantage dans les ruisseaux et rivières sablonneuses et nettement moins dans les grands lacs, alors que la macromie noire affectionnerait les grands cours d’eau à courant variable, de même que les lacs parsemant la limite nord de son aire de répartition (équivaudrait approximativement aux Laurentides ici au Québec).

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Substrat dans lequel j’ai capturé les naïades de macromies brunes à l’été 2019

Pour ma part, les trois individus capturés en lac l’été dernier (dont le spécimen le plus mature était une macromie brune) étaient tous situés dans une zone sablonneuse et légèrement vaseuse, également caractérisée par la présence de débris végétaux (photo à l’appui!). Toutes les captures ont été faites à une profondeur de 1 à 1,5 mètre. Les exuvies, quant à elles, étaient en bordure d’un petit lac vaseux. Pour ce qui est de l’individu collecté en rivière lors de mes études (identifié comme étant une macromie noire), il fut capturé dans une zone de galets le long d’un tronçon de rivière à courant plutôt fort. Cela cadre plus ou moins avec les sources consultées. Intrigant, n’est-ce pas?

Pour ce qui est de l’aire plus générale de répartition, l’atlas préliminaire des libellules du Québec (Savard 2011) précise que les deux espèces sont très abondantes dans le sud-ouest du Québec, jusqu’à la hauteur approximative du lac Saint-Pierre. Elles ont également été observées dans la région de Québec et du Saguenay-Lac-Saint-Jean. La macromie brune, quant à elle, a aussi été retrouvée plus à l’est, dans les régions de Rimouski et de Baie-Comeau.

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Les trois spécimens récoltés en 2019: en ordre décroissant de taille et de maturité de gauche à droite; l’identification n’est possible que sur l’individu le plus mature – une macromie brune (D. transversa)
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Macromie noire (M. illinoiensis)

J’ai dernièrement écrit au sujet d’invertébrés de lacs qui servaient d’inspiration aux pêcheurs. Dans les ouvrages que j’ai entre les mains, je n’ai rien trouvé de spécifique quant à la prédation de poissons sur les naïades de macromiidae. Comme celles-ci ont un cycle de vie sous l’eau qui peut s’étaler de 2 à 4 ans selon Thorp et Covich (2001), il est bien possible qu’elles se retrouvent sur le menu de divers poissons benthivores (qui se nourrissent d’invertébrés aquatiques fouissant sous le substrat fin ou plus grossier des lacs et des rivières).

Je serais curieuse d’en savoir plus sur le sujet si certains d’entre vous ont fait de telles observations! Nos licornes aquatiques pourraient-elles avoir un leurre à leur effigie? Qui sait, elles pourraient peut-être même permettre d’hameçonner une truite arc-en-ciel!

Vidéo 1. Naïade de macromie observée au lac des plages (Lac-des-Plages, Québec), à l’été 2019.

Pour en savoir plus

  • BugGuide. Family Macromiidae – Cruisers. https://bugguide.net/node/view/301 (page consultée le 25 avril 2020).
  • Entomofaune. Les libellules du Québec. http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Liste_especes.html (page consultée le 25 avril 2020).
  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Ministère du tourisme, de la chasse et de la pêche. 1963. Les libellules du Québec. 223 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Savard, M. 2011. Atlas préliminaire des libellules du Québec (Odonata). 53 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.

Les « bébittes » du pêcheur

Êtes-vous déjà allés à la pêche?

Avez-vous remarqué à quoi ressemblait l’appât que vous utilisiez?

Il s’agissait sans doute d’une imitation d’un poisson ou d’un invertébré.

En effet, un bon moyen pour capturer une prise digne d’un trophée est d’utiliser un leurre qui ressemble aux organismes dont elle se nourrit habituellement. Rien de plus alléchant!

C’est un lecteur de DocBébitte qui m’a donné envie d’explorer ce domaine. Ce dernier me demandait si j’avais quelques photos de larves de chironomes (voir cette chronique), mais également d’autres organismes d’origine aquatique retrouvés au Québec qui pouvaient lui servir d’inspiration dans la fabrication de leurres.

Aussi, je m’amusais dans la dernière chronique (ici) à vous faire deviner quelques imitations d’invertébrés que je retrouvais moi-même dans mon coffre à pêche. Bref, les échanges m’avaient vraisemblablement inspirée!

L’intérêt des invertébrés aquatiques pour la pêche

Les invertébrés aquatiques représentent un intérêt certain pour le pêcheur, puisqu’ils font partie du milieu où évoluent les poissons. Les adultes de ces mêmes espèces ont aussi un cycle de vie qui les amène près des milieux aquatiques. C’est le cas par exemple des éphémères, des trichoptères et des libellules : les adultes iront se reproduire et pondre près de la surface de l’eau… là où des poissons les attendent impatiemment! Si un individu a le malheur de s’aventurer trop près de la surface de l’eau ou encore d’y tomber, c’en est fini pour lui!

Bref, quand on parle de « pêche à la mouche », on fait référence au leurre qui ressemble à une mouche ou à un insecte ailé quelconque. Souvent, ledit leurre cherche à imiter les insectes rencontrés près de la surface de l’eau comme les éphémères et les trichoptères adultes.

D’autres appâts, sans doute moins connus, prennent l’apparence des invertébrés œuvrant sous l’eau. Dans le billet de la semaine dernière, je présentais une photographie de quelques leurres que j’avais gardés dans mon coffre à pêche et qui représentent de tels organismes. Y étaient inclus des insectes terrestres qui peuvent parfois s’aventurer trop près de la surface de l’eau. Aviez-vous reconnu certains d’entre eux? Notamment une écrevisse, un ver de terre, une naïade de libellule (vivant sous l’eau) et de multiples imitations d’insectes ailés, tels les trichoptères, éphémères et autres que je ne saurai identifier exactement!

Ma récente incursion dans ce domaine m’a également appris que plusieurs pêcheurs fabriquent eux-mêmes leurs leurres, dont certains imitent de toutes petites créatures aquatiques comme les larves de chironomes. C’est le cas du lecteur qui m’a écrit sur le sujet; vous pourrez voir certaines de ses photos (et propres chefs-d’œuvre) qui accompagnent la présente chronique. Fascinant, n’est-ce pas?

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Quelques leurres fabriqués à la main – qu’y reconnaissez-vous?
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Autres leurres fabriqués à la main

Chaque leurre en son temps!

Vous pensiez que la pêche nécessitait simplement de lancer n’importe quel appât à l’eau peu importe le moment? Détrompez-vous!

En effet, comme les invertébrés aquatiques ont un cycle de vie les amenant à être plus ou moins abondants à certaines périodes de l’année, il est d’intérêt pour le pêcheur d’utiliser le bon leurre à la bonne période. Il en est de même pour le stade de vie (larve/nymphe vivant sous l’eau contre l’adulte ailé), qui ne se rencontre pas en tout temps de l’année.

Dans les ressources citées ci-dessous, vous pourrez visionner des vidéos d’un pêcheur aguerri (Brian Chan), qui nous présente une vaste palette d’imitations d’invertébrés (cette vidéo), tout en nous indiquant les meilleurs moments de l’année pour utiliser un leurre plutôt qu’un autre.

On y retrouve aussi un épisode de pêche d’une durée de 24 minutes (Phil Rowley on fishing a new lake) où le spécialiste nous indique notamment comment collecter des invertébrés en rive, ainsi que dans l’estomac des poissons capturés pour mieux identifier les leurres à utiliser selon la période de l’année. Une émission de pêche fort instructive que plusieurs d’entre vous apprécieront sans aucun doute!

Quelques ressources pour les curieux!

Comme je n’ai pas la prétention d’être une experte pêcheuse, je souhaitais compléter la présente chronique avec quelques ressources pour ceux d’entre vous qui utilisent ou fabriquent des appâts à poisson… Ou pour les entomologistes curieux comme moi!

Dans les éléments présentés ci-dessous, j’ai choisi de me concentrer davantage sur les organismes pouvant être rencontrés dans les écosystèmes lacustres et d’eau plutôt stagnante (lacs, élargissements du fleuve et étangs), question de répondre aux interrogations récemment reçues.

N’oubliez pas de vous rendre au bout de la chronique : quelques photos et vidéos supplémentaires vous y attendent!

1) Produits DocBébitte déjà existants (invertébrés retrouvés au Québec) :

2) Quelques sites Internet pertinents :

3) Vidéos et émissions de pêche (ailleurs au Canada) :

  • Phil Rowley on Fishing A New lake. Émission vidéo présentant des astuces pour bien choisir son secteur de pêche ainsi que ses leurres (incluant l’échantillonnage d’invertébrés): https://youtu.be/sYhumUOD4M8
  • Brian Chan. Vidéo expliquant les leurres à utiliser en fonction d’une connaissance des moments d’émergences ou de prolifération d’invertébrés divers : https://youtu.be/pHVfoRdQGxQ
  • Brian Chan. Vidéo au sujet de l’utilisation des chironomes comme leurres (incluant cycle de vie, locomotion, etc.) : https://www.youtube.com/watch?v=cXSEyvkqORQ
  • Brian Chan. Vidéo portant sur l’utilisation des sangsues comme leurres : https://www.youtube.com/watch?v=MKL17Tupn68
  • Brian Chan. Vidéo au sujet de l’utilisation d’amphipodes (crustacés d’eau douce) comme leurres : https://www.youtube.com/watch?v=eDvt4SjYcIA
  • Brian Chan : plusieurs autres vidéos disponibles! Je vous conseille de faire davantage de recherches en utilisant le terme « Brian Chan » et « fly fishing » selon les invertébrés qui vous intéressent!

4) Guides et clés d’identification d’invertébrés aquatiques d’Amérique du Nord

  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Galerie photo et vidéo d’invertébrés aquatiques du Québec

Enfin, vous trouverez ci-dessous une galerie photo et vidéo en complément aux ouvrages préalablement cités, qui présente quelques spécimens couramment rencontrés au Québec!

Il importe de souligner que ces ressources – incluant mes propres chroniques et photographies – sont loin d’être exhaustives! En outre, j’aurai certainement l’occasion de vous parler de nouvelles espèces lors de prochaines chroniques!

Si entretemps vous avez d’autres sources à suggérer ou des propositions de sujets connexes, n’hésitez pas à me le signaler!

Galerie vidéo

Vidéo 1. Sangsue observée au lac Cromwell (Station de biologie des Laurentides, Saint-Hippolyte, Québec).

Vidéo 2. Chironomes rouges en déplacement dans un petit plat.

Vidéo 3. Corise (Corixidae). Cet hémiptère aquatique fait partie des espèces retrouvées dans le contenu stomacal de certains poissons, comme le témoigne l’émission de pêche susmentionnée de Phil Rowley.

Vidéo 4. Lors d’une partie de pêche avec mon père, nous avons observé cette dolomède (voir cet article) se mouvoir à la surface de l’eau. Mon père s’est amusé à lancer son appât à proximité. Peut-être existe-t-il des leurres en l’honneur de cette gigantesque araignée d’eau qui doit sans doute attirer des poissons gourmands?

 

Galerie photo (cliquez sur les photos pour les agrandir)

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Corise (Corixidae), vue dorsale
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Corise (Corixidae), vue ventrale
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Vélie (Veliidae), lac des Plages (Lac-des-Plages, Qc)
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Amphipode capturé dans une mare d’eau à marée basse dans le fleuve Saint-Laurent (Québec, Qc)
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Aselle (Asellidae), lac des Plages (Lac-des-Plages, Qc)
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Naïade d’éphémère, lac Bonny (Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, Qc)
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Naïade de libellule, lac des Plages (Lac-des-Plages, Qc)
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Naïade de gomphe (Gomphidae; libellule), lac des Plages (Lac-des-Plages, Qc)
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Naïade de Macromiidae (libellule), lac des Plages (Lac-des-Plages, Qc)
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Naïade de demoiselle, lac Geai (Saint-Hippolyte, Qc)
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Larve de chironome

 

Des coléoptères aquatiques rampants

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Haliple du genre Haliplus

Je vous ai souvent parlé d’insectes aquatiques, notamment de quelques coléoptères fréquemment rencontrés en bordure de lacs (cette chronique). Bien que seulement 3 % des espèces de coléoptères réalisent une partie ou la totalité de leur cycle de vie en milieu aquatique, l’ordre des coléoptères est si grand que cela fait en sorte que l’on peut observer, dans les milieux aquatiques d’Amérique du Nord, environ 1 450 espèces de coléoptères appartenant à 19 familles. Il est donc fréquent d’en capturer lorsque l’on donne quelques coups de filet dans les cours d’eau et les zones littorales des lacs.

Vous connaissez sans doute les dytiques. Par contre, connaissez-vous les haliples (famille Haliplidae)? Ils ont la même taille que certains plus petits dytiques – soit de 2 à 6 mm – et peuvent être confondus avec cette famille appartenant elle aussi au sous-ordre des adéphages. Ce sous-ordre regroupe cinq familles de coléoptères dont les larves et adultes sont tous retrouvés en milieu aquatique.

Lorsque j’avais écrit un billet sur les invertébrés de nos lacs, j’avais précisé qu’une des sources consultées mentionne que les haliples ne sont pas de très bons nageurs. Peut-être est-ce le cas par rapport à d’autres coléoptères plus rapides, mais je dois avouer qu’une vidéo que j’ai tournée l’été dernier d’un haliple se mouvant dans son milieu naturel tend à suggérer que ces bêtes, sans être des champions olympiques, se débrouillent fort bien à la nage. Vous pouvez visionner cette vidéo à la fin de la présente chronique. Je suivais l’haliple à la nage, dans une eau peu profonde (tout au plus un mètre de profondeur).

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Autre spécimen du genre Haliplus; les motifs sur les élytres sont différents

À la fin de la vidéo, on voit l’insecte s’agripper à une plante aquatique. Il s’agit d’un habitat type de ce taxon, qui se retrouve en abondance dans les herbiers aquatiques des rivières à courant lent ou des lacs et étangs. L’arthropode s’y nourrit : selon Thorp et Covich (2001), ainsi que Merritt et Cummins (1996), l’adulte et la larve seraient tous deux herbivores et se nourriraient d’algues et de plantes aquatiques. Voshell (2002) ajoute qu’ils ingèrent par le même fait certaines bactéries et certains fongus qui croissent sur ces végétaux. De plus, il indique que certains individus – adultes et larves – auraient été vus alors qu’ils engouffraient de petits invertébrés, bien qu’il ne s’agirait pas de leur principale source de nourriture. BugGuide mentionne quant à lui que les adultes se nourriraient d’invertébrés, notamment de vers et de petits crustacés, affirmation appuyée par Evans (2014). Bref, les sources consultées ne semblent pas toutes s’accorder en la matière. On peut par conséquent présumer que notre coléoptère se situe quelque part dans le spectre entre l’herbivorie et la carnivorie. Sans doute un omnivore? Ou encore la démonstration d’une grande variabilité dans la diète entre les espèces composant cette famille?

Si l’on revient au comportement du coléoptère que j’ai filmé, le fait de s’agripper et de se mouvoir dans les herbiers aquatiques est ce qui a vraisemblablement donné le nom commun anglais à cette famille : crawling water beetles (coléoptères aquatiques rampants). Outre le fait qu’ils sont utilisés comme aire d’alimentation, les herbiers aquatiques sont aussi prisés par les femelles, qui y déposent leurs œufs. Thorp et Covich (2001) rapportent que des femelles du genre Haliplus ont été observées alors qu’elles taillaient un trou, à l’aide de leurs mandibules, dans certaines plantes aquatiques pour y pondre leurs œufs. Les femelles du genre Peltodytes, quant à elles, déposeraient leurs œufs directement sur le feuillage et les tiges.

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Spécimen vu de face

Les deux genres susmentionnés (Haliplus et Peltodytes) sont d’ailleurs ceux que l’on retrouve dans les eaux québécoises. Lors d’une conférence de l’Association des entomologistes amateurs du Québec en 2019 (Tessier 2019), le présentateur attirait notre attention sur les taches présentes sur le pronotum (segment situé immédiatement derrière la tête) : ces dernières peuvent servir de critère visuel rapide pour discriminer entre les deux genres. Il est si simple qu’on peut l’utiliser pour des photographies, sans avoir à tuer et préserver le spécimen. En effet, le genre Haliplus présente généralement une tache noire dans le haut du pronotum (toutes les photos d’adultes que j’ai prises et qui accompagnent ce billet), alors que le genre Peltodytes présente typiquement deux taches noires au bas de celui-ci (cet exemple tiré de Bugguide).

Les larves ont une allure particulière : ou bien elles sont effilées et possèdent un long filament terminal (photo ci-dessous pour laquelle M. Sylvain Miller m’a gentiment donné la permission de diffusion), ou bien elles sont munies d’une grande quantité de filaments tout le long de leur corps, un peu comme de longs poils (cette photo). Elles se camouflent bien parmi les plantes et les algues filamenteuses. Les larves respirent sous l’eau directement par le biais de leur peau. Vers la fin du stade larvaire, des stigmates (orifices respiratoires) se développent. Ces dernières servent à la respiration au moment où les larves quittent l’eau pour amorcer leur métamorphose. En effet, au moment de former une pupe, les larves se faufilent hors de l’eau et s’enfouissent dans le substrat humide bordant le milieu aquatique.

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Larve effilée d’haliple (genre Haliplus)

Si les larves respirent par leur peau, les adultes ont adopté de leur côté la même stratégie que les dytiques adultes : ils trainent avec eux leur bonbonne d’oxygène, à l’instar d’un plongeur. Comme les dytiques, les haliples forment une bulle d’air sous leurs élytres. Toutefois, ils trimbalent aussi une réserve logée sous un segment ventral situé près de leurs pattes antérieures. Cette plaque, nettement élargie chez les haliples, constitue d’ailleurs un critère d’identification servant à les discriminer des autres coléoptères aquatiques (voir notamment Moisan 2010), particulièrement des dytiques auxquels ils ressemblent passablement.

Un autre critère qui permet de les distinguer des dytiques est leur mode de propulsion à la nage. Alors que les dytiques donnent des coups de pattes à l’unisson, les haliples battent des pattes de façon alternative. Toutefois, si vous jetez un coup d’œil à mes vidéos ci-dessous, vous verrez qu’il faut être très attentif pour bien voir ce mouvement. Pas facile! Une meilleure tactique est sans doute, comme je le fais, de les capturer à l’aide de filets et de les manipuler dans mes mains. Contrairement aux dytiques qui mordent souvent, je ne me suis pas encore fait mordre par un haliple! Vous en serez avertis!

Vidéo 1. Haliple aperçu à la nage dans son habitat naturel (littoral d’un lac).

Vidéo 2. Haliples capturés à l’aide d’un filet troubleau. Ouvrez l’œil pour observer le mouvement alternatif des pattes. On le reconnait surtout par l’allure un peu « gauche » de la nage.

Pour en savoir plus

  • BugGuide. Family Haliplidae – Crawling Water Beetles. https://bugguide.net/node/view/20452
  • Evans, A.V. 2014. Beetles of Eastern North America. 560 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Tessier, C. 2019. Coléoptères aquatiques du Québec. Conférence donnée le 15 février 2019 à Québec dans le cadre des Conférences de l’Association des entomologistes amateurs du Québec.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Des insectes dans ma bouffe : du déjà vu!

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Qui se cache dans ma framboise?

Je vous ai parlé à quelques reprises de ces arthropodes que nous mangeons par inadvertance chaque année :

Il semble en effet que ces petites bêtes que nous aimons tant se retrouvent fréquemment dans nos assiettes. C’est donc sans surprise que je me retrouve avec une autre anecdote « entomoculinaire » à vous relater!

Pendant les fêtes, je me suis amusée à cuisiner un dessert qui contenait bonne quantité de framboises. N’ayant pas utilisé tous les fruits achetés dans ma recette, je décidai de les partager lors d’un goûter en bonne compagnie. En jetant un regard à une framboise, je notai une irrégularité en son centre, comme s’il y avait un objet qui s’y cachait. En regardant de plus près, je vis ce qui ressemblait à une chenille. Eurêka! Une bête en hiver, juste pour moi!

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Vue sur la larve de diptère

En manipulant davantage le fruit, la bête se réveilla et s’activa… pour me faire réaliser qu’il ne s’agissait pas d’une chenille, mais plutôt d’une larve de diptère (ordre Diptera, comprenant les mouches, moustiques et autres arthropodes de ce type).

J’ai mis la main sur une clé qui me permettra – j’espère bien – d’identifier la larve à un niveau plus précis que l’ordre. Entre temps, je vous partage ma trouvaille que vous pourrez apprécier dans les vidéos ci-dessous.

Une autre observation qui donne envie de jeter un coup d’œil à ses fruits avant de les gober tout rond! Bon appétit!

Vidéo 1. Larve de diptère qui se cachait au centre d’une framboise achetée à l’épicerie.

Vidéo 2. Larve observée de plus près alors qu’elle se déplace.

Les buprestes : introduction à une brillante famille!

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Bupreste possédant un superbe abdomen bleu (Chrysobothris sexsignata, selon un collègue entomologiste)

Sur la page Facebook DocBébitte, il y a quelques semaines de cela, je vous demandais des suggestions de sujets que vous vouliez voir traités dans de prochaines chroniques. Une des propositions portait sur les buprestes – de jolis coléoptères qui peuvent arborer des couleurs aux reflets métalliques ou irisés.

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Certains buprestes sont si jolis qu’on en fait des bijoux!

J’ai photographié quelques individus de cette famille au courant des dernières années, mais je n’avais pas encore écrit à leur sujet, hormis une petite parenthèse dans une chronique sur les xylophages. Il s’agissait donc d’une bonne occasion pour vous présenter cette grande famille.

Étant donné l’étendue de ce groupe – quelque 15 000 espèces autour du globe et plus de 760 espèces en Amérique du Nord –, je n’ai pas la prétention ici de faire un compte-rendu exhaustif de la myriade d’individus composant cette famille et de leur écologie. Voilà pourquoi il s’agit d’une introduction! J’aurai sans doute l’occasion d’écrire plus spécifiquement au sujet de certaines espèces dans le cadre de futures chroniques (je n’ai pas écrit mon dernier mot)!

Si je vous lance une première question : connaissez-vous les buprestes? Peut-être serez-vous porté à me dire que ce groupe vous est peu connu. Mais un illustre individu de cette famille fait couler beaucoup d’encre : l’agrile du frêne. Ah, ça, vous connaissez, n’est-ce pas? J’y reviendrai un peu plus loin!

Bupreste_Aruficollis
Cet agrile (Agrilus ruficollis) est petit (4 à 8 mm)

Outre l’agrile du frêne, la famille Buprestidae est composée de bons nombres d’individus qui, à nos latitudes, sont souvent de teinte sombre ou métallique sur le dessus et de couleur iridescente sur la face ventrale. Je distingue les spécimens du Québec de ceux retrouvés ailleurs dans le monde puisque, dans certains pays, les buprestes possèdent des couleurs éclatantes et remarquables à un point tel qu’on les appelle « jewel beetles » (coléoptères-joyaux)! Les élytres de ces superbes individus (exemples ici tirés de Wikipédia) sont d’ailleurs utilisés pour fabriquer des bijoux. J’en possède moi-même un, acheté à un précédent Festival des insectes de Québec (voir la photo accompagnant la présente chronique).

Outre leurs solides élytres, les buprestes sont reconnaissables par la forme particulière de leur corps qui ressemble à une torpille. De plus, leur tête courte et trapue donne l’impression qu’elle est partiellement enfoncée dans leur thorax. Il s’agit d’indices auxquels porter attention lors de l’identification! Cela dit, leur taille est très variable : en Amérique du Nord, certaines espèces, toutes petites, ne font que 2 à 3 mm de long, alors que d’autres peuvent atteindre environ 30 mm.

Buprestidae_Dicerca1
Cet individu du genre Dicerca possède des reflets bronzés

Leur morphologie particulière fait en sorte qu’ils génèrent des trous en forme de « D » dans l’écorce des arbres d’où ils émergent. À cet effet, beaucoup de larves de buprestes effectuent leur cycle de vie sous l’écorce des arbres, s’alimentant à l’interface du phloème et du cambium où elles creusent de vastes galeries. Certaines espèces minent également les racines, tiges et feuilles d’autres types de plantes, incluant les herbacées. Les larves de buprestes sont démunies de pattes et sont de couleur blanc crème, comme en témoigne cette photo tirée de BugGuide. Leurs segments abdominaux ont une forme caractéristique en cloche et le bout de l’abdomen est muni d’appendices qui ressemblent à des pinces.

Buprestidae_Aplanipennis
Le fameux agrile du frêne, capturé à Montréal (gracieuseté de Stéphane Dumont)

Les espèces qui creusent des galeries dans le bois préfèrent souvent les arbres morts ou malades à ceux qui sont en pleine santé, quoique certains groupes s’attaquent aux arbres sains. C’est le cas, comme vous pouvez vous en douter, de l’agrile du frêne (Agrilus planipennis) qui génère des dégâts considérables. Ce bupreste, pourtant fort joli malgré les dommages qu’il cause, aurait été accidentellement introduit en Amérique du Nord au courant des années 1990. Selon Hébert et al. (2017), il a été détecté en Ontario en 2002, puis au Québec à Carignan (en 2008) et à Montréal (en 2011). Il n’a cessé depuis d’étendre son aire de répartition et on le retrouve maintenant aussi plus au nord et à l’est. L’été dernier, j’ai d’ailleurs observé et photographié plusieurs pièges à agriles posés sur des frênes dans la ville de Québec.

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Piège à agrile du frêne (agrandi dans le médaillon à gauche)

Malgré les dommages causés par certaines espèces, il faut savoir que beaucoup de buprestes sont bénéfiques et jouent un rôle important dans la décomposition et le recyclage de la matière ligneuse. Ne les condamnez donc pas trop vite et profitez-en plutôt pour admirer ces joyaux d’insectes!

Vidéo 1. Bupreste du genre Dicerca.

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