Le ruisseau aux éphémères

Si vous me suivez sur la page Facebook DocBébitte, vous avez vu passer la semaine dernière une vidéo portant sur quelques invertébrés aquatiques capturés lors d’une sortie éducative à Port-au-Saumon, sur le site du Camp ERE de l’Estuaire. J’y étais invitée afin d’effectuer une petite animation auprès de jeunes du secondaire, activité qui nous conduisait aux abords d’un petit ruisseau sur le territoire du camp.

Naïades d’éphémères de la famille Ephemerellidae capturées avec des étudiantes du secondaire
Naïades d’éphémères de la famille Ephemerellidae capturées avec des étudiantes du secondaire
Écosystème échantillonné
Écosystème échantillonné

J’étais allée inspecter le terrain une heure ou deux avant l’animation, question de m’assurer que les tronçons visités recélaient bel et bien de quelques trésors. J’avais donc remarqué que beaucoup d’éphémères se cachaient parmi les mousses tapissant les roches.

De retour avec les étudiantes, nous nous affairâmes à soulever des roches, gratter la mousse et collecter ce qui y vivait. Entre quelques larves de tipules, de trichoptères et d’une naïade de libellule, la majorité de l’échantillon était composé, sans trop de surprise, de naïades d’éphémères.

Vous aurez remarqué que j’utilise le terme naïade pour désigner ce stade de vie des éphémères. En anglais, on utilise typiquement le terme « larva », mais je m’étais fait expliquer par un entomologiste que le bon terme français pour désigner le stade « larvaire » d’un insecte aquatique subissant une métamorphose simple (libellules, plécoptères et éphémères en particulier) est « naïade ». En outre, il s’agit du stade de nymphe aquatique. Leçon de français 101 terminée!

Ceci étant dit, la vaste majorité des éphémères appartenait à la famille Ephemerellidae, probablement le genre Ephemerella si je me fie aux angles des différentes photos que j’ai prises et aux quelques spécimens préservés. À noter que je n’ai gardé que les spécimens qui n’avaient pas survécu à l’échantillonnage et j’ai relâché tous les autres après avoir pris les vidéos et les photos que vous pouvez apprécier dans la présente chronique.

Individu au fond de ma main; ils font de 4 à 15 mm
Individu au fond de ma main; ils font de 4 à 15 mm
Autre individu; ses deux cerques et son filament médian (ses trois « queues ») sont ici bien visibles
Autre individu; ses deux cerques et son filament médian (ses trois « queues ») sont ici bien visibles

La famille Ephemerellidae est largement répandue à l’échelle de l’Amérique du Nord. Les membres de ce groupe se retrouvent principalement dans les cours d’eau lotiques, soit où l’eau s’écoule de façon dynamique. Ils habitent aussi à l’occasion les rives des lacs où l’action des vagues est récurrente. Voshell (2002) précise que les naïades trouvent notamment refuge entre les interstices des roches ou encore dans la mousse qui pousse sur ces dernières. Pas surprenant que nous les ayons observées dans le petit ruisseau Sainte-Marguerite, où les eaux fraîches cascadent assez promptement sur des roches recouvertes de mousses.

Comme elles vivent souvent en eaux courantes, la forme de leur corps est relativement aplatie et leur permet donc de rester accrochées au substrat sans y être délogées. Leur mode de locomotion principal consiste ainsi à grimper et ramper, comme on peut le voir dans les vidéos ci-dessous. Elles respirent sous l’eau à l’aide de branchies qui parcourent chaque côté de leur abdomen. Ce sont ces dernières que l’on voit s’agiter dans les vidéos que j’ai prises. Chez la famille Ephemerellidae, la disposition des branchies est l’un des critères qui aident à l’identification. En effet, ce groupe est muni de branchies plus ou moins ovales qui commencent au segment 3 ou 4 de l’abdomen. Il n’y en a pas sur le second segment. C’est notamment en examinant à partir de quel segment apparaissent les branchies (attention, ce n’est pas le seul critère, mais c’est un des indices à surveiller!) que l’on peut savoir si l’on fait affaire à un Ephemerellidae ou non.

Fait intéressant, les naïades de cette famille ont développé un mécanisme de défense particulier : face au danger, elles courbent le bout de leur abdomen de sorte que leurs « queues » (deux cerques entourant un filament médian) soient portées vers l’avant. Cette posture rappelle celle d’un scorpion. Si l’ennemi ne rebrousse pas chemin, la naïade tentera de le harponner de quelques coups secs. Ce mécanisme explique sans doute certaines de mes observations : j’avais en effet remarqué que les naïades d’éphémères capturées tendaient à « hocher » le bout de leur abdomen vers l’avant. Elles me disaient peut-être qu’elles n’appréciaient pas vraiment faire l’objet d’une petite animation scientifique!

On peut compter à rebours (du bout de l’abdomen vers le thorax) le nombre de segments de l’abdomen, puis vérifier où se situent les branchies pour s’aider dans l’identification de ce groupe
On peut compter à rebours (du bout de l’abdomen vers le thorax) le nombre de segments de l’abdomen, puis vérifier où se situent les branchies pour s’aider dans l’identification de ce groupe

Cette famille d’éphémères a été identifiée comme étant plutôt sensible à la pollution. Elle comprend des espèces dont le comportement alimentaire varie entre ramasseur-collecteur (recueillent des particules diverses comme des détritus, algues et résidus d’origine animale), brouteur (raclent les algues sur les roches) et, dans une moindre mesure, déchiqueteur-détritivore (déchiquètent les feuilles mortes et autres détritus qui tombent dans le cours d’eau ou encore qui y poussent). Tout cela fait en sorte qu’il n’est pas vraiment surprenant d’en trouver en grand nombre dans un petit ruisseau forestier où la pollution anthropique s’avère très faible et où des détritus de toutes sortes y sont retrouvés.

Je vous ai parlé largement des larves, mais à quoi ressemblent les adultes, me direz-vous? Quand les naïades parviennent à maturité, elles se laissent flotter vers la surface de l’eau ou rampent hors de l’eau et se fixent à un substrat. C’est ensuite que s’opère la métamorphose : l’adulte ailé émergera directement de la naïade; il s’agit à cet instant d’une subimago (un « pseudo-adulte », si l’on veut), qui aura à subir encore une autre mue avant d’atteindre son stade reproducteur final. J’avais croqué sur le vif cette seconde mue pour des éphémères Caeniidae – voir cette chronique. Pour ce qui est des Ephemerellidae, vous pouvez jeter un coup d’œil à ce lien sur Bug Guide où plusieurs photos présentent des adultes.

Les adultes portent des pièces buccales très réduites : ils ne se nourrissent point et ne survivent… que le temps de se reproduire! D’où leur nom commun « éphémères », visiblement tiré de leur très courte durée de vie adulte.

Lors de mon animation, une des étudiantes m’a demandé « à quoi ça sert, ces organismes »? Ce qu’il faut savoir, c’est que les éphémères – tant les naïades que les adultes – constituent un maillon important des chaînes alimentaires aquatiques et terrestres. Les naïades nourrissent une vaste palette d’invertébrés aquatiques prédateurs et de poissons. Les adultes, quant à eux, nourrissent aussi plusieurs poissons, de même que des oiseaux et autres prédateurs terrestres (notamment les araignées). En revanche, les naïades se nourrissent d’algues et de détritus variables et contribuent à la décomposition et au « nettoyage » des milieux aquatiques. En outre, elles sont essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes aquatiques, rien de moins!

 

Vidéo 1. On voit bien les branchies en mouvement le long des flancs de cet Ephemerellidae.

 

Vidéo 2. Quelques Ephemerellidae collectés avec les étudiantes. Deux larves de tipules sont aussi observées (une foncée, immobile au milieu de l’écran et une seconde, plus pâle, qui arrive en rampant sur la droite).

 

Vidéo 3. Deux naïades qui se meuvent sous le stéréomicroscope. On voit également le montage utilisé – stéréomicroscope et écran – en deuxième partie de vidéo.

 

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Family Ephemerellidae – Spiny Crawler Mayflies. https://bugguide.net/node/view/13696
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipedia. Ephemerellidae. https://en.wikipedia.org/wiki/Ephemerellidae

Une semaine et demie de biodiversité aquatique ou le bonheur selon DocBébitte!

Asellidae observé dans le lac Croche à la Station de biologie des Laurentides
Asellidae observé dans le lac Croche à la Station de biologie des Laurentides
Larve d’Hydropsychidae, un trichoptère présent en grand nombre dans l’exutoire du lac Croche
Larve d’Hydropsychidae, un trichoptère présent en grand nombre dans l’exutoire du lac Croche

Cette année, mes vacances ont été fortement teintées par un thème qui me tient à cœur : la biodiversité en milieu aquatique. Étant limnologiste de formation, j’ai un faible tout particulier pour les organismes vivant sous la surface de l’eau. On peut donc dire que j’ai filé le parfait bonheur pendant mon congé estival… qui lui a simplement filé trop vite!

Le coup d’envoi a été donné par le 44e congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec, dont le thème cette année était la biodiversité. Dans le cadre de cette activité annuelle, j’ai eu la chance d’effectuer une présentation sur l’importance des insectes aquatiques comme indicateurs de biodiversité et de santé des milieux d’eau douce. De plus, le congrès se déroulait sur le territoire de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal, un site que je connaissais déjà bien puisque je l’avais fréquenté à maintes reprises lors de mes études. Le territoire de cette station est parsemé d’une vaste quantité de lacs et de ruisseaux et s’avère donc un terrain de jeu de rêve pour tout limnologiste.

Lors de notre séjour, j’ai pu y visiter trois lacs (Croche, Cromwell et Triton), ainsi qu’une tourbière (lac Geai). J’ai pataugé dans l’un des lacs, armée de mon nouvel appareil photo Olympus Tough TG-5, un appareil conçu pour prendre des photos et des vidéos sous l’eau. Ce n’est cependant pas dans ce lac que j’ai observé la plus grande diversité d’invertébrés. En effet, je n’y ai capturé que des mites d’eau (Hydracarina), ainsi que quelques isopodes aquatiques (Asellidae), des cousins de nos cloportes terrestres. Il faut dire toutefois que je m’étais restreinte à une petite bande le long du littoral et que je ne me suis pas aventurée très loin dans le lac.

Un coup de filet dans une tourbière (lac Geai) révèle une grande diversité et abondance
Un coup de filet dans une tourbière (lac Geai) révèle une grande diversité et abondance
Naïade de libellule observée au lac Geai
Naïade de libellule observée au lac Geai
Moule d’eau douce photographiée au lac Bonny
Moule d’eau douce photographiée au lac Bonny
Quatuor d’insectes capturés au lac Bonny
Quatuor d’insectes capturés au lac Bonny

L’exutoire du lac – un petit ruisseau – comportait une bien plus grande diversité d’organismes : écrevisses, trichoptères, éphémères, mégaloptères, odonates et plécoptères, notamment, étaient au rendez-vous. Il en fut de même pour les abords de la tourbière : en quelques coups de filet, nous fûmes en mesure d’observer une grande diversité et densité d’organismes tels que libellules (zygoptères et anisoptères), corises (Corixidae) et larves de dytiques.

Après cette sortie, je passai ensuite une semaine complète aux abords d’un petit lac dans les Laurentides (lac Bonny). J’avais également amené avec moi mon filet troubleau et plusieurs pièces d’équipement destinées à observer et manipuler les invertébrés aquatiques capturés. Naturellement, ces derniers furent tous relâchés après que les observations aient été complétées. En plus de cela, j’ai allégrement barboté dans le lac et pris des photos et vidéos sous-marines à l’aide de ma caméra. Au menu de la semaine figurèrent bon nombre d’insectes, ainsi que plusieurs invertébrés : moules d’eau douce, mites d’eau, ranatres, naïades de libellules et d’éphémères, etc.!

Dans les prochaines semaines, je compte vous parler plus en détail de plusieurs des organismes rencontrés pendant mes vacances… incluant quelques surprises dont je ne fais pas mention ici pour l’instant! D’ici là, je vous souhaite une bonne poursuite de la saison estivale… et peut-être des découvertes aquatiques pour vous aussi?

Comme un poisson dans l’eau!

Notonecte
Cette notonecte se sent comme un poisson dans l’eau!

C’est le Poisson d’avril! Moi qui cherchais justement une autre raison pour vous entretenir au sujet des insectes aquatiques! Me voilà servie! En cette journée thématique, pourquoi ne pas vous parler de quelques stratégies utilisées par nos fameux arthropodes pour se mouvoir sous l’eau? Le tout, bien sûr, agrémenté de plusieurs vidéos!

Première méthode au menu : les rames! Plusieurs insectes possèdent des pattes bordées de longs poils dont ils se servent telles des rames. C’est le cas notamment des notonectes et des dytiques. Dans la vidéo ci-dessous, on peut observer un dytique adulte à l’œuvre. Voyez comment il se propulse en donnant de vigoureux coups de ses pattes postérieures!

 

Deuxième mode de déplacement : le jet d’eau! Les naïades de libellules du sous-ordre Anisoptera ont une façon bien originale de se déplacer rapidement. Elles possèdent une cavité abdominale qui sert de chambre pour protéger leurs branchies (qui sont, de toute évidence, internes!). Elles pompent l’eau du milieu environnant dans cette chambre par le biais de leur rectum, rien de moins… L’oxygène présent dans l’eau est diffusé vers les branchies; dans un second temps, l’eau dépouillée d’oxygène est expulsée par le même orifice, générant un jet d’eau. Fait intéressant, la naïade se sert de ce jet, qu’elle éjecte avec plus ou moins de vigueur, pour se propulser sous l’eau.

 

Troisième cas : le poisson! À l’instar des poissons qui les entourent, certains insectes se déplacent sous l’eau en donnant des « coups de queue ». C’est le cas de certaines naïades d’éphémères qui utilisent leur abdomen, qu’elles plient et déplient vivement, à cette fin. Aidées de leur longue « queue » (cerques et filament médian), ce mouvement les propulse efficacement à travers la colonne d’eau. Certains de ces taxons sont d’ailleurs appelés « Minnow mayfly » – soit « éphémère-méné » (traduction libre DocBébitte!). On peut voir ce mouvement effectué par un des individus au début de la courte vidéo ci-dessous.

 

Quatrième mode : le tortillement! Parfois, il n’est pas nécessaire de nager de façon très gracieuse pour se déplacer. Certains insectes gigotent et se tortillent si rapidement qu’ils parviennent à changer de localisation, voire s’échapper de quelque prédateur qui serait à leur trousse. Les larves de chironomes en sont un bon exemple : elles s’agitent tellement qu’elles parviennent à s’élever et se mouvoir dans la colonne d’eau. J’avais pris une vidéo, il y a quelques années, alors que ma piscine était brisée et qu’elle s’était retrouvée colonisée par plusieurs espèces d’invertébrés aquatiques. On peut y voir des chironomes (et quelques autres diptères) y nager en très grande quantité. Les voyez-vous se tortiller?

 

Cinquième cas : les piètres nageurs! Certains insectes vivant sous l’eau ne seront jamais des champions olympiques. Il s’agit souvent de prédateurs qui peuvent chasser immobiles, à l’affut, et qui n’ont pas besoin de fuir rapidement. Un bon exemple est la ranatre, dont les longues pattes effilées ne sont pas adaptées à la nage. Elle préfère de loin se déplacer lentement parmi les débris végétaux, comme en témoigne cette dernière vidéo.

 

Cette chronique ne se voulait pas exhaustive quant à l’ensemble des moyens utilisés par les insectes pour se déplacer sous l’eau. J’ose espérer qu’elle vous aura tout de même permis d’en savoir un peu plus au sujet de ces sympathiques arthropodes qui, dans nos lacs et rivières, se sentent comme un poisson dans l’eau!

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Des papillons plein la tête!

La fin de semaine dernière avait lieu le 43e congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec sous le thème « Papillonnant! ». Ce dernier, qui prenait place à Contrecœur en Montérégie, fut riche en observations et en apprentissages. Au menu : ateliers, conférences, soirées d’identification et d’échanges, ainsi que « chasse » de jour et de nuit (que ce soit pour la collecte ou pour la prise de photographies, selon les goûts).

Malgré le thème du congrès, les papillons n’étaient pas les seuls au rendez-vous comme en témoignent les quelques photographies-souvenirs que je vous offre ci-dessous. Merci aux gens impliqués dans l’organisation et à l’année prochaine!

S. notatus_1
J’eus la chance d’observer plusieurs libellules de l’espèce Stylurus notatus (gomphe marqué) en émergence
S. notatus_2
Autre gomphe marqué fraîchement émergé
E. Unio
Eudryas unio observé à un piège lumineux
Éphémère_Contrecoeur
Éphémère observé à un piège lumineux
Panorpe
Panorpe (mouche scorpion) : plusieurs individus étaient attirés par les lumières
E. cuspidea
Euclidia cuspidea au repos
Scarabées rosier accouplement
Les scarabées du rosier étaient visiblement en période de reproduction
Charançon deux points aulne
Ce gros charançon à deux points de l’aulne se laissait prendre en photo

Un tout petit éphémère

Caenidae 1
Aviez-vous compté 4 Caenidae sur la photographie de la semaine dernière?
Caenidae 2
Naïade de Caenidae dans ma main (pour une idée de sa taille)
Caenidae 3
Même à l’œil nu, on peut deviner les deux grandes branchies qui couvrent plusieurs segments de l’abdomen

Sur la photographie de la semaine dernière se cachaient plusieurs individus du même groupe d’insectes aquatiques. Aviez-vous bien compté quatre éphémères?

Il s’agissait plus particulièrement de naïades (stade larvaire) de Caenidae, des éphémères qui ont une affinité pour les milieux sableux ou argileux, comme en témoigne la photo. En effet, selon Voshell (2002), on retrouve majoritairement ces insectes dans les sections des cours d’eau et des lacs où la matière organique tend à se déposer. Il n’est donc pas surprenant que j’aie observé plusieurs de ces invertébrés aquatiques dans le sable humide lors de marées basses aux abords du fleuve Saint-Laurent.

Ces naïades sont catégorisées comme étant des ramasseurs-collecteurs et des brouteurs. Cela sied bien au type de milieu qu’elles habitent : à leur menu figurent plantes en décomposition, algues et, à l’occasion, des animaux en décomposition. Elles s’affairent donc à collecter des particules de ces différents aliments qui se sont déposés ou encore à râper les algues poussant sur le substrat dans le fond du plan d’eau où elles vivent.

Voshell (2002) indique que les Caenidae constituent l’un des groupes d’éphémères les plus abondants des lacs et des étangs d’Amérique du Nord. Ils jouent sans aucun doute un rôle fort important dans les chaînes alimentaires de ces écosystèmes, nourrissant entre autres invertébrés prédateurs et poissons. C’est leur toute petite taille qui ferait en sorte qu’on tend à les rater! Ces éphémères sont effectivement petits si on les compare à d’autres familles : les individus matures font seulement entre 2 et 8 millimètres de long (sans les antennes et les « queues »).

Outre leur petite taille, ils possèdent une caractéristique-clé qui permet de les identifier rapidement. La face dorsale de leur abdomen est recouverte par deux grandes branchies qui sont de forme presque rectangulaire et qui se chevauchent légèrement (voir les photographies sur ce site). Chez les plus gros spécimens, ces branchies sont visibles à l’œil nu si l’on prend le temps de les observer attentivement. Ces deux branchies servent à protéger quatre plus petites paires de branchies situées sur les segments 3 à 6 de l’abdomen.

Les naïades d’éphémères servent souvent d’indicateurs de la santé des milieux aquatiques. Voshell (2002) précise cependant que ce n’est pas le cas des Caenidae. Ces derniers tolèrent des conditions caractéristiques de milieux plus dégradés : faibles concentrations en oxygène, sédimentation et fortes concentrations en nutriments. D’ailleurs, les Caenidae, accompagnés des Siphlonuridae, possèdent la plus haute cote de tolérance chez les éphémères, soit 7 sur 10 (voir dans Hauer et Lamberti 2007) – 10 représentant un organisme très tolérant à la pollution. Chez les autres familles d’éphémères, les cotes varient entre 1 et 4 seulement.

Caenidae sites
Deux habitats contrastants où j’ai collecté plusieurs naïades de Caenidae : la basse Yamaska (gauche) et la haute du Loup (droite)

Pour les fins de la présente chronique, je me suis amusée à examiner où j’avais trouvé des spécimens de cette famille lors de mes études doctorales. Mon constat fut que ces petits éphémères sont effectivement ubiquistes. J’en ai collecté tant dans des sites de référence peu touchés par les activités humaines (par exemple, dans les sections boisées des hautes rivières L’Assomption, du Loup ou Etchemin), que dans des sites dégradés (notamment dans les tronçons aval des rivières Chaudières, L’Assomption, Nicolet et Yasmaka).

Les adultes, comme leurs rejetons, sont plutôt faciles à reconnaître. Je dois avouer toutefois avoir éprouvé quelques difficultés à trouver des exemples d’adultes de différentes familles d’éphémères dans la documentation que j’utilise habituellement : bien que les éphémères constituent des organismes très importants dans les études des milieux aquatiques, ils ne semblent pas être des insectes aussi étudiés dans les milieux terrestres. Ainsi, mes guides illustrés ne représentaient que quelques familles (généralement 1 à 3!) d’éphémères, alors qu’on en retrouve plus d’une vingtaine en Amérique du Nord. J’ai heureusement pu me retrancher sur la section « insectes adultes » du guide « Aquatic insects of North America » de Merritt et Cummins (1996), qui nécessitait cependant un examen plus approfondi des caractéristiques détaillées (comme les nervures sur les ailes).

Caeniidae
Les Caenidae adultes sont eux aussi distincts
Caenidae filet
De nombreux adultes se sont retrouvés prisonniers d’un filet lors d’une activité entomologique nocturne

En bref, nos Caenidae adultes sont, eux aussi, tout petits. Les photographies que j’ai trouvées sur Internet suggèrent qu’ils tendent à maintenir fréquemment leurs ailes sur le plan horizontal – ce que j’avais également noté pour les spécimens observés ici à Québec. De plus, leurs ailes sont simples, contrairement à d’autres familles d’éphémères pour lesquelles l’on peut compter deux paires d’ailes plutôt qu’une (quoique la seconde paire puisse être passablement réduite). Finalement, leur thorax est habituellement brunâtre. Bien sûr, un examen des nervures sur les ailes permet de confirmer hors de tout doute l’identité des insectes observés, mais les éléments d’identification ci-dessus vous mettront sur la bonne piste!

J’eus la chance de photographier et de filmer plusieurs individus qui nous assaillirent en grand nombre lors d’une ballade au bord du fleuve Saint-Laurent, à Québec, à la fin du mois de juin 2011. Aussitôt accrochés à nos vêtements, les éphémères avaient vite fait de muer! En fait, il s’agissait vraisemblablement de subimagos, soit des « préadultes » qui émergent de l’eau pour aussitôt trouver un support et effectuer la mue qui en fera finalement des adultes prêts à se reproduire. Je pus d’ailleurs capturer quelques mues en vidéo, dont une que vous pourrez visionner à la fin de la présente chronique.

De même, lors d’une activité entomologique au mois de juin 2015 aux abords du lac Saint-Augustin, j’eus aussi l’occasion de voir bon nombre d’individus en émergence. Ces derniers se retrouvaient pris par dizaines dans un des filets de chasse nocturne. Une araignée – probablement de la famille Clubionidae – s’affairait à en croquer le plus grand nombre possible, comme si elle était invitée à un buffet ouvert!

En outre, il semble que ces tout petits éphémères ne jouent pas seulement un rôle important dans les écosystèmes aquatiques, mais qu’ils soutiennent également les chaînes alimentaires terrestres. Ce sera un plaisir de les observer à nouveau – dans l’eau ou dans les airs – lors du retour de la saison chaude!

Vidéo 1. Naïade de Caenidae se déplaçant dans le sable à marée basse. Utiliser le mode « haute définition » pour une meilleure qualité d’image.


 

Vidéo 2. Caenidae adulte qui mue instantanément sur l’épaule de mon conjoint. Utiliser le mode « haute définition » pour une meilleure qualité d’image.

 

Pour en savoir plus