Les buprestes : introduction à une brillante famille!

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Bupreste possédant un superbe abdomen bleu (Chrysobothris sexsignata, selon un collègue entomologiste)

Sur la page Facebook DocBébitte, il y a quelques semaines de cela, je vous demandais des suggestions de sujets que vous vouliez voir traités dans de prochaines chroniques. Une des propositions portait sur les buprestes – de jolis coléoptères qui peuvent arborer des couleurs aux reflets métalliques ou irisés.

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Certains buprestes sont si jolis qu’on en fait des bijoux!

J’ai photographié quelques individus de cette famille au courant des dernières années, mais je n’avais pas encore écrit à leur sujet, hormis une petite parenthèse dans une chronique sur les xylophages. Il s’agissait donc d’une bonne occasion pour vous présenter cette grande famille.

Étant donné l’étendue de ce groupe – quelque 15 000 espèces autour du globe et plus de 760 espèces en Amérique du Nord –, je n’ai pas la prétention ici de faire un compte-rendu exhaustif de la myriade d’individus composant cette famille et de leur écologie. Voilà pourquoi il s’agit d’une introduction! J’aurai sans doute l’occasion d’écrire plus spécifiquement au sujet de certaines espèces dans le cadre de futures chroniques (je n’ai pas écrit mon dernier mot)!

Si je vous lance une première question : connaissez-vous les buprestes? Peut-être serez-vous porté à me dire que ce groupe vous est peu connu. Mais un illustre individu de cette famille fait couler beaucoup d’encre : l’agrile du frêne. Ah, ça, vous connaissez, n’est-ce pas? J’y reviendrai un peu plus loin!

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Cet agrile (Agrilus ruficollis) est petit (4 à 8 mm)

Outre l’agrile du frêne, la famille Buprestidae est composée de bons nombres d’individus qui, à nos latitudes, sont souvent de teinte sombre ou métallique sur le dessus et de couleur iridescente sur la face ventrale. Je distingue les spécimens du Québec de ceux retrouvés ailleurs dans le monde puisque, dans certains pays, les buprestes possèdent des couleurs éclatantes et remarquables à un point tel qu’on les appelle « jewel beetles » (coléoptères-joyaux)! Les élytres de ces superbes individus (exemples ici tirés de Wikipédia) sont d’ailleurs utilisés pour fabriquer des bijoux. J’en possède moi-même un, acheté à un précédent Festival des insectes de Québec (voir la photo accompagnant la présente chronique).

Outre leurs solides élytres, les buprestes sont reconnaissables par la forme particulière de leur corps qui ressemble à une torpille. De plus, leur tête courte et trapue donne l’impression qu’elle est partiellement enfoncée dans leur thorax. Il s’agit d’indices auxquels porter attention lors de l’identification! Cela dit, leur taille est très variable : en Amérique du Nord, certaines espèces, toutes petites, ne font que 2 à 3 mm de long, alors que d’autres peuvent atteindre environ 30 mm.

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Cet individu du genre Dicerca possède des reflets bronzés

Leur morphologie particulière fait en sorte qu’ils génèrent des trous en forme de « D » dans l’écorce des arbres d’où ils émergent. À cet effet, beaucoup de larves de buprestes effectuent leur cycle de vie sous l’écorce des arbres, s’alimentant à l’interface du phloème et du cambium où elles creusent de vastes galeries. Certaines espèces minent également les racines, tiges et feuilles d’autres types de plantes, incluant les herbacées. Les larves de buprestes sont démunies de pattes et sont de couleur blanc crème, comme en témoigne cette photo tirée de BugGuide. Leurs segments abdominaux ont une forme caractéristique en cloche et le bout de l’abdomen est muni d’appendices qui ressemblent à des pinces.

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Le fameux agrile du frêne, capturé à Montréal (gracieuseté de Stéphane Dumont)

Les espèces qui creusent des galeries dans le bois préfèrent souvent les arbres morts ou malades à ceux qui sont en pleine santé, quoique certains groupes s’attaquent aux arbres sains. C’est le cas, comme vous pouvez vous en douter, de l’agrile du frêne (Agrilus planipennis) qui génère des dégâts considérables. Ce bupreste, pourtant fort joli malgré les dommages qu’il cause, aurait été accidentellement introduit en Amérique du Nord au courant des années 1990. Selon Hébert et al. (2017), il a été détecté en Ontario en 2002, puis au Québec à Carignan (en 2008) et à Montréal (en 2011). Il n’a cessé depuis d’étendre son aire de répartition et on le retrouve maintenant aussi plus au nord et à l’est. L’été dernier, j’ai d’ailleurs observé et photographié plusieurs pièges à agriles posés sur des frênes dans la ville de Québec.

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Piège à agrile du frêne (agrandi dans le médaillon à gauche)

Malgré les dommages causés par certaines espèces, il faut savoir que beaucoup de buprestes sont bénéfiques et jouent un rôle important dans la décomposition et le recyclage de la matière ligneuse. Ne les condamnez donc pas trop vite et profitez-en plutôt pour admirer ces joyaux d’insectes!

Vidéo 1. Bupreste du genre Dicerca.

Pour en savoir plus

Incursion chez les invertébrés de nos lacs

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Naïade de demoiselle Coenagrionidae

C’est déjà bien établi : j’ai un faible pour les invertébrés aquatiques. Je vous ai souvent parlé d’invertébrés collectés dans des rivières et ruisseaux ou encore ceux retrouvés dans l’étang à poissons que je possédais. Un milieu que j’avais moins exploré en matière de faune invertébrée est celui des lacs. Cependant, au courant des dernières années, j’ai eu la chance de séjourner à quelques reprises sur le bord de jolis lacs québécois. Comme vous pouvez vous en douter, j’en profitai pour recenser la faune locale!

Sur la page Facebook DocBébitte, je vous avais diffusé il y a un peu plus d’une semaine une vidéo d’organismes collectés en donnant quelques coups de filet en zone littorale d’un lac (voir la vidéo 1 ci-dessous). Je vous suggérais de garder l’œil ouvert pour identifier tout ce que vous pouviez y voir, que ce soit furtivement ou en premier plan. Dans cette vidéo, on retrouvait plusieurs bons représentants de la vie sur le littoral d’un lac. Qui sont-ils?

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Asellidae, un isopode aquatique

Commençons par les deux taxons les plus visibles : un isopode aquatique (famille Asellidae) et une naïade de demoiselle (sous-ordre Zygoptera).

Les aselles sont des cousins de nos cloportes terrestres qui sont tous des isopodes (ordre Isopoda). Saviez-vous qu’il s’agit de crustacés? Faciles à reconnaitre, ils sont de forme aplatie et munis de sept paires de pattes. Ils arborent des teintes de brun, gris ou noirâtre. Leur taille varie de 5 à 20 mm; ils sont assez gros pour les remarquer à l’œil nu. On les retrouve dans une vaste palette d’habitats aquatiques, incluant les zones peu profondes des lacs. Si le substrat est composé de petites cachettes où se planquer, ils y seront! C’est d’ailleurs le cas de la zone du lac que j’ai échantillonnée : elle était constituée de touffes abondantes de plantes submergées offrant un habitat à plus d’une espèce d’invertébrés!

C’est aussi dans cet habitat que je retrouvai la plupart des autres individus, y compris des naïades de libellules zygoptères appartenant à la famille Coenagrionidae. Une très vaste partie des demoiselles bleues adultes que l’on peut apercevoir près des points d’eau ou dans nos jardins font partie de cette grande famille d’odonates. Voshell (2002) indique qu’il s’agit d’un groupe très souvent recueilli lors de collectes d’invertébrés en bordure de lacs, marais et étangs, en particulier là où les plantes et débris sont abondants.

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Végétation aquatique dans laquelle j’ai échantillonné

Outre ces deux groupes, avez-vous été capables d’observer les autres organismes, plus furtifs, dans la vidéo 1? On y aperçoit des mites d’eau (Hydracarina; voir cette chronique) qui dévalent rapidement telles de grosses boules brun-rougeâtre, de même qu’un tout petit zooplancton que je ne parviens pas à identifier tellement il passe vite en arrière-plan (copépode ou cladocère, là est la question!). Un gammare (ordre Amphipoda), sorte de crustacé latéralement aplati, passe, tel un éclair, et disparaît dans les débris. Plus en avant plan, en regardant en ligne droite sous la naïade de zygoptère, on peut voir à plusieurs reprises une larve de chironome qui se fraie un chemin à travers les débris (gardez l’œil ouvert sur ce qui ressemble à une toute petite chenille de couleur pâle).

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Trio de coléoptères aquatiques : haliple, dytique et gyrin (de gauche à droite)

Les autres coups de filet que je donnai me permirent d’observer d’autres individus représentatifs du littoral d’un lac. À titre d’exemple, je mis la main sur plusieurs petits coléoptères aquatiques : dytiques (Dytiscidae), gyrins (Gyrinidae) et haliples (Haliplidae).

Les haliples sont connus sous le nom de « aquatic crawling beetles »; contrairement aux dytiques et gyrins, leur mode de locomotion par prédilection implique de grimper et de ramper sur la végétation aquatique, plutôt que de nager dans ou sur l’eau. Voshell (2002) ajoute que les adultes ne sont pas de très bons nageurs. Ce n’est donc pas surprenant que j’aie mis la main sur un individu en arpentant les touffes de végétation parsemées en bordure de lac.

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Petite écrevisse

En revanches, les dytiques et les gyrins se déplacent beaucoup plus aisément dans l’eau. Je vous ai déjà parlé des prouesses des dytiques dans cette précédente chronique. Ces derniers constituent presque la moitié des espèces de coléoptères que l’on recense en milieu aquatique. Il s’agit d’un groupe très diversifié et omniprésent. Pas étonnant que j’en ai observé!

Les gyrins sont, eux aussi, très présents dans nos milieux d’eau douce. Comme ils se tiennent principalement en grands groupes à la surface d’eaux calmes, ils sont faciles à observer. En anglais, on les appelle « Whirling beetles », ce qui fait référence à leur mode de locomotion : ils tourbillonnent à droite, puis à gauche… De quoi à donner le mal des transports, quoi!

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Escargot aquatique

Je pus également mettre la main sur un insecte fouisseur en donnant des coups de filet dans le sable. Une naïade d’éphémère m’y attendait! Contrairement à la majorité des autres organismes que j’ai capturé dans les plantes et débris, cet éphémère se creuse des tunnels dans le substrat mou et vit à l’abri des regards. D’ailleurs, la morphologie de ces éphémères diffère de leurs confrères : leur corps est cylindrique, alors que leur tête et leurs pattes sont modifiées de sorte à faciliter le creusage du sol. De plus, ils sont munis de défenses! Les individus se construisent un tunnel en forme de U qui peut s’enfoncer jusqu’à 13 cm de profondeur. Ces naïades sont connues de certains pêcheurs qui fabriquent des leurres à poisson à leur effigie.

En plus de tous ces fabuleux spécimens, quelques organismes – souvent mieux connus de la population en général – étaient présents : écrevisses, sangsues, escargots et moules d’eau douce!

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L’étrange vers planaire

Enfin, un groupe d’invertébrés nettement plus obscur était aussi compris dans mes échantillons : il s’agit des vers plats ou vers planaires (Classe Turbellaria). Beaucoup de membres de ce groupe peuvent être observés en zones peu profondes de milieux calmes, préférentiellement sur des substrats solides comme des cailloux et roches. Certaines espèces peuvent également se retrouver sur des plantes et détritus variés. Il s’agit d’un taxon particulier et peu connu qui, comme plusieurs des organismes présentés dans le présent billet, m’inspireront sans aucun doute d’autres chroniques!

Histoire à suivre!

Vidéo 1. La naïade de demoiselle et l’aselle sont bien évidents en avant-plan, mais saurez-vous trouver les autres invertébrés qui se cachent dans cette vidéo?

Vidéo 2. Naïade d’éphémère fouisseur de la famille Ephemeridae.

Vidéo 3. Étrange vers planaire, accompagné de quelques mites d’eau en déplacement.

Vidéo 4. Autre naïade de demoiselle Coenagrionidae se déplaçant au fond du lac, après que je l’y ai remise.

Pour en savoir plus

  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Ça grouille dans mes denrées!

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Cucujide des grains oléagineux

Il y a quelques semaines de cela, une collègue de bureau m’annonçait qu’elle avait trouvé bon nombre de minuscules bêtes grouillant dans ses denrées alimentaires. Cette dernière m’indiquait qu’elle avait identifié l’espèce comme étant le cucujide dentelé des grains (Oryzaephilus surinamensis). Elle me fit également don de quelques spécimens préservés dans l’alcool. Après quelques recherches supplémentaires sur l’espèce et les membres de ce genre, dans le but de rédiger la présente chronique, je réalisai qu’on faisait possiblement plutôt face au cucujide des grains oléagineux (Oryzaephilus mercator). Qu’à cela ne tienne, les deux espèces constituent toutes deux des pestes des denrées alimentaires dans la maison! Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre, leur présence ne laisse présager rien de bon!

C’est en examinant les descriptions fournies par les deux premières références consultées (Evans 2014 et le site Internet de la Commission canadienne des grains) que je réalisai qu’il y avait deux espèces d’Oryzaephilus qui se ressemblaient. Selon ces sources, c’est en examinant les tempes des spécimens – la portion située immédiatement derrière l’œil – que l’on parvient à départager les deux espèces. La tempe du cucujide dentelé des grains fait au moins la moitié de la longueur de l’œil et n’est pas pointue (voir cette image). En revanche, celle du cucujide des grains oléagineux fait moins d’un tiers de la longueur de l’œil et s’avère étroite et pointue (cette image). C’est ce deuxième cas que j’observai au travers de la loupe de mon appareil binoculaire. Je dois néanmoins préciser que je ne suis pas une taxonomiste professionnelle; si vous jugez que j’ai fait erreur, vous pouvez rectifier le tir et m’indiquer quels critères j’aurais dû examiner de plus près!

Cela dit, ces organismes font partie de la famille Silvanidae. Je dois avouer que je ne connaissais pas du tout cette famille! Selon Evans (2014), la biologie de ce groupe est peu connue, hormis en ce qui concerne les espèces d’intérêt économique. À cet effet, plusieurs genres de cette famille comprennent des espèces qui constituent des pestes… qui se retrouvent dans les grains entreposés, les produits liés aux grains (farines, etc.), les noix et les épices.

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Plusieurs individus que ma collègue m’a légués!

Le cucujide des grains oléagineux ne fait pas exception. Les adultes et les larves sont des pestes communément retrouvées dans nos garde-mangers. La Commission canadienne des grains précise que ce cucujide a une préférence pour les denrées riches en huile comme la farine, les flocons d’avoine, le son et le riz brun. Il ne dédaigne pas, non plus, les céréales transformées, les fruits séchés, les graines, les mélanges à gâteaux, pâtes, biscuits, noix, noix de coco et nourriture pour animaux de compagnie. Bref, si vous êtes aux prises avec cette espèce, c’est dire qu’une vaste partie de vos denrées risque d’être affectée.

Ma collègue de travail me mentionnait qu’elle retrouvait en effet beaucoup d’individus et de larves autour de ce type de denrées et qu’il lui était difficile de savoir avec certitude de quels aliments ils se nourrissaient. La source de contamination s’avérait elle aussi inconnue, quoique ma collègue précisait qu’elle achetait des aliments « en vrac », son principal doute portant sur certains des aliments achetés figurant au palmarès des collations favorites des cucujides.

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Ces organismes sont très petits!

Parmi les méthodes de contrôle utilisées, ma collègue me disait effectuer un nettoyage continu des armoires envahies (eau et savon semblent de mise, l’eau seule ne semblant pas suffisante), en plus de mettre toutes les denrées « à risque » dans des pots hermétiques… ou à la poubelle! Ces méthodes énergivores semblaient néanmoins donner des résultats probants : ma collègue m’indiquait voir de moins en moins d’individus déambuler dans ses armoires (adultes et larves).

Étant donné qu’une femelle peut pondre jusqu’à 200 à 300 œufs sur trois mois, vaut mieux en effet prendre des moyens rapides d’élimination. Autrement, ces organismes ont la capacité de coloniser rapidement nos armoires! Cependant, la détection de l’envahisseur peut prendre un peu de temps, puisque l’insecte concerné est très petit. Ce dernier fait entre 2 et 3 mm de longueur. Il est donc bien possible que vous croquiez dans les larves ou les adultes de ce groupe avant de réaliser qu’ils ont envahi vos denrées!

Fait intéressant, contrairement à son cousin O. surinamensis, notre cucujide des grains oléagineux ne serait pas tolérant au froid. En outre, il ne survivrait pas aux rigueurs des hivers canadiens. Une façon de s’en débarrasser pourrait donc être de mettre les denrées contaminées au congélateur. Wikipedia mentionne qu’une exposition à une température de -18 °C sur une période de 6 jours consécutifs serait létale pour tous les cycles de vie. En cas de doute sur l’identité du spécimen, cependant, il vaut probablement mieux tout jeter et nettoyer, puisque le cucujide dentelé – qui ressemble beaucoup à O. mercator – est tolérant à ces températures!

Après ces recherches, je me suis assurée que les individus gracieusement donnés par ma collègue étaient bel et bien inertes dans leur bouteille d’alcool! Trêve de plaisanteries, nous ne sommes pas à l’abri d’une pléiade d’envahisseurs et le partage d’expériences comme celle-ci peut nous rassurer ou nous donner de bons « trucs »!

Pour en savoir plus

L’amour est dans le chardon!

Plus tôt cet été, je fis la rencontre d’un sympathique coléoptère qui ne me rendit pas la tâche facile en matière de prise de photographies. Ma première observation fut fortuite, alors que je jetais un coup d’œil furtif à une talle de chardon, en transit entre deux destinations. Mon œil aiguisé d’entomologiste amateur détecta en effet une petite irrégularité dans la végétation qui s’avérait être, à mon grand plaisir, un insecte!

Larinus carlinae, dit charançon du chardon
Larinus carlinae, dit charançon du chardon
Il a une « bette » sympathique, vous ne trouvez pas?
Il a une « bette » sympathique, vous ne trouvez pas?

Munie seulement de mon iPhone, je tentai tant bien que mal de prendre des clichés du spécimen… en me piquant les doigts à quelques reprises! Insatisfaite des quelques maigres photos prises, je récidivai dans les jours qui suivirent à l’aide d’un appareil plus performant.

Cela dit, je me mis à porter une plus grande attention à la faune qu’abritaient les talles de chardon jonchant les terrains vagues près de mon domicile. Je revis ledit coléoptère que je pus enfin identifier comme étant un charançon bien connu pour son amour du chardon : Larinus carlinae (anciennement connu sous le nom de Larinus planus). Son nom anglais « Canada thistle bud weevil » se traduirait par charançon du bourgeon du chardon du Canada; il s’agit d’une traduction maison, puisque je n’ai pas trouvé de nom commun français dans les sources consultées.

Qu’à cela ne tienne, notre charmant charançon mesurant entre 7 à 8 mm de long aime visiblement vivre bien caché dans le chardon! Dans le cadre de la présente chronique, j’appellerai donc amicalement cette espèce de Curculionidae « charançon du chardon ».

Lors de mes explorations subséquentes, j’observai de plus en plus de couples de cet insecte… affairés à faire la chose, bien protégés entre les piquantes épines des chardons. Encore une fois, je risquai de sévères blessures (bon, j’exagère peut-être un peu!) pour documenter mes observations pour votre bénéfice, chers lecteurs.

Trêve de plaisanteries, il n’est tout de même pas si facile de photographier des insectes qui ne cessent de se défiler entre feuilles et épines bien pointues! Visiblement, nos charançons ont choisi la demeure idéale pour éviter plusieurs prédateurs.

Couple de charançons du chardon qui copule
Couple de charançons du chardon qui copule
Une tâche risquée pour le bout des doigts!
Une tâche risquée pour le bout des doigts!

Une fois la copulation terminée, les femelles pondent leurs œufs sur les chardons, où les larves se développeront. Comme son nom anglais le suggère, les larves se développent plus précisément dans les bourgeons des fleurs de chardons.

Comme malheureusement beaucoup d’insectes, ce coléoptère constitue une espèce introduite en Amérique du Nord. Il provient d’Europe et son introduction initiale dans les années 1960 aurait d’abord été accidentelle. Dans les années 1990, cependant, il aurait été introduit sur de plus vastes territoires aux fins de lutte biologique contre une espèce de chardon envahissante (Cirsium arvense). Ce n’est qu’après son introduction qu’on a observé que le charançon du chardon s’attaquait aussi aux plants de chardons indigènes à l’Amérique du Nord. Comme le charançon s’attaque particulièrement aux bourgeons, il a pour effet de diminuer la production de graines des plants dévorés. Ceci est une bonne nouvelle pour ralentir la progression de l’espèce envahissante, mais nettement moins bonne pour les espèces natives.

Pour terminer la présente chronique, je vous laisse apprécier quelques vidéos que j’ai prises de deux couples différents de charançons en train de s’accoupler. Je dois avouer avoir été surprise par les mouvements exercés par le mâle sur la première vidéo – qui ressemble à ce que l’on aurait pu s’attendre chez des mammifères. Je n’avais pas encore vu de coléoptères s’adonner à la chose de façon aussi active. Il faut dire que chez ces charançons, l’amour est non seulement dans le pré, il est dans le chardon!

Vidéo 1. Ce couple de charançons du chardon s’adonne à la chose. Qui aurait cru que je réaliserais un jour ce genre de film! Yeux prudes avertis!

 

Vidéo 2. Ce couple déambule entre les épines du chardon où ils se sont rencontrés. Belle cachette pour ces amoureux afin d’éviter les prédateurs! Mais attention aux doigts d’entomologistes inquisiteurs!

 

Pour en savoir plus

De l’aide pour la lutte aux scarabées japonais?

À la mi-juillet, un des lecteurs DocBébitte – et collègue entomologiste – m’écrivait afin de me parler d’un parasitoïde de plus en plus répandu au Québec qui pourrait nous donner un souffle nouveau dans la lutte aux gourmands et abondants scarabées japonais. Ce lecteur me transmettait, dans le même message, un hyperlien vers un site qui décrivait davantage la situation (Les vivaces de l’Isle; voir section Pour en savoir plus).

Peu après la réception de ce commentaire, j’eus la chance d’observer moi-même deux scarabées parasités, dont un qui semblait mort. Je pus prendre des clichés et vidéos de ce dernier, qui semblait complètement figé sur place. À la suite de ces observations, j’effectuai quelques recherches supplémentaires et je souhaitais aujourd’hui vous partager mes trouvailles.

Scarabée japonais parasité
Scarabée japonais parasité

Tout d’abord, les traces du parasitoïde en question sont facilement visibles : elles consistent en un ou plusieurs œufs blancs pondus sur le thorax des scarabées, soit la partie verdâtre située tout juste derrière leur tête. Ces œufs sont celle d’une mouche – Istocheta aldrichi – qui origine elle aussi du Japon.

La larve qui émerge de l’œuf pénètre dans le scarabée et se nourrit de ses tissus internes. Le scarabée s’en retrouve rapidement paralysé. Ensuite, la larve bien nourrie forme une pupe et passe l’hiver sous cette forme, à l’abri, dans la carcasse vidée du scarabée. La carcasse immobile que je pus observer constituait sans doute de tels restes. Ce qui me surprit, cependant, c’est que le scarabée était bien fixé à la feuille et demeurait ainsi très visible. Un prédateur (oiseau?), aurait-il pu avaler le tout – scarabée et parasitoïde inclus? À ce que j’ai pu en lire, les scarabées infestés auraient plutôt tendance à s’enfouir. Avez-vous fait des observations qui diffèrent de ces dires, comme ce qui semble être mon cas?

Fait intéressant, les femelles sont davantage infestées que les mâles. Notre mouche profiterait en effet de la plus grande immobilité des femelles en période d’accouplement pour y pondre ses œufs. Et cela est d’autant plus intéressant – du point de vue de la lutte biologique –, car les femelles parasitées mourraient avant d’être en mesure de pondre leur précieuse cargaison (40 à 60) d’œufs. Cela étant dit, les mouches sont susceptibles de pondre jusqu’à une centaine d’œufs sur une période d’un mois. C’est que ça en fait beaucoup de scarabées potentiellement parasités!

Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile
Le coléoptère parasité était agglutiné à la feuille, immobile
L’œuf du parasitoïde vu de plus près
L’œuf du parasitoïde vu de plus près

Notre diptère allié a été introduit au New Jersey en 1922, pour des raisons de lutte biologique… justement contre le scarabée japonais qui y faisait ravage depuis 1912. Il est demeuré cependant très discret… trop sans doute pour ceux qui espéraient voir cette espèce décimer les populations de scarabées japonais. Les cas de parasitisme n’auraient été réellement recensés que plusieurs décennies plus tard, dans les années 1970. En effet, au New Jersey, le climat engendrait un décalage entre la mouche et le scarabée, rendant peu efficace son introduction. Néanmoins, la mouche est parvenue à s’établir plus au nord et – de toute évidence – à y proliférer. Au Canada, les premières observations de I. aldrichi sont très récentes et datent de 2013 ou 2014 (varie selon les sources), en Ontario.

Vous pouvez voir une très belle photo de cette mouche sur le site Le Jardinier paresseux (voir section Pour en savoir plus). Elle ne fait que 5 mm de longueur. Malgré sa petite taille, gardez l’œil ouvert : elle peut être observée dans nos plates-bandes, puisqu’elle se nourrit de nectar.

Plus précisément, deux des sites consultés énumèrent quelques plantes que notre mouche parasitoïde affectionne. Elles incluent de multiples plantes typiques de nos plates-bandes et jardins comme les asters, les marguerites, les rudbeckies, l’origan et la coriandre. Je vous suggère de jeter un coup d’œil à ces sites (Les vivaces de l’Isle, Le Jardinier paresseux), qui pourraient vous donner des idées si vous souhaitez prendre des mesures encourageant la présence de cette mouche parasitoïde.

Dans la même veine, les experts recommandent d’éviter de tuer les scarabées qui sont parasités. En outre, il semble que les insecticides soient plus nocifs pour les mouches (que l’on veut voir se multiplier) que pour nos coléoptères ravageurs.

En tant qu’écologiste, je dois enfin me garder une petite réserve. Cette mouche, bien qu’utile dans la lutte aux scarabées japonais, pourrait-elle s’avérer nocive pour des insectes indigènes que l’on cherche à protéger? Souvent, lorsque l’on introduit une espèce exotique, on se retrouve avec des effets imprévus sur les organismes qui étaient déjà présents dans l’environnement… Espérons que la venue de cette mouche dans nos jardins sera uniquement synonyme de saine lutte biologique! Je garderai certainement un œil ouvert pour la suite des événements!

Pour votre information : Espace pour la vie a émis une publication sur sa page Facebook au mois de juin et invite les personnes qui observent des œufs sur le thorax des scarabées japonais à signaler leurs observations par le biais de son site Internet : https://monespace.espacepourlavie.ca/en/identify-insect

 

Vidéo 1. Scarabée japonais immobile (et sans doute mort) que j’ai filmé à la fin du mois de juillet 2018, en Montérégie.

 

Pour en savoir plus