Enquête : un papillon s’invite chez moi en hiver… puis s’évade !

À la fin du mois de février, alors que je faisais mes exercices au sous-sol, j’ai été surprise par un papillon de nuit de taille moyenne, volant activement autour de moi.

Que pouvait-il bien faire, en plein hiver, dans ma demeure?

Que fait cet intrus dans ma maison en plein hiver?

Armée de mon iPhone, je pris quelques vidéos qui se retrouvèrent sur Instagram, ainsi que des photos que je diffusai sur les réseaux sociaux. J’étais déterminée à découvrir l’identité de cet intrus.

En parallèle, j’ai capturé le papillon, que j’ai déposé dans une grande cage, avec de l’eau et des fruits. Il faisait encore bien trop froid pour le libérer à l’extérieur!

J’ai documenté son comportement et observé : 1) qu’il semblait se nourrir de l’orange que je lui avais donnée; 2) qu’en plein jour, il se cachait sous un essuie-tout laissé dans la cage, alors qu’il était fort actif le soir venu.

J’espérais le garder jusqu’à sa mort, en pensant ensuite l’examiner de plus près et l’identifier formellement, mais… il réussit à s’échapper de son habitat et je ne l’ai pas revu depuis!

Je vous relate cette petite aventure, aussi capturée en vidéo, ci-dessous.

Vidéo. Comment ma mésaventure s’est déroulée!

Qui est-il?

Première piste : l’algorithme de iNaturalist me souffle un nom : Ufeus satyricus – une noctuelle (papillon de la famille Noctuidae). Un collègue entomologiste (merci, Jean-Benoît!), qui a vu mes photos sur les réseaux sociaux, abonde dans le même sens, ajoutant que c’est une espèce fréquemment observée dans les maisons en hiver. Un suspect de choix!

Son nom anglais – brown satyr moth ou Grote’s satyr – n’a pas de correspondance en français, comme c’est trop souvent le cas pour les insectes.

Fait intéressant, bien que je possède plusieurs ouvrages sur les papillons et leurs chenilles, y compris les papillons de nuit, seulement deux d’entre eux mentionnent le genre Ufeus. Je découvre en outre que les deux genres possibles au Québec – U. satyricus et U. plicatus – sont très semblables. Je ne parviens pas à identifier hors de tout doute mon spécimen.

La chance me sourit peut-être : Handfield (2011) mentionne que « Ufeus plicatus Grt. arbore des ailes primaires d’un beau brun-rouge foncé tandis que les ailes primaires d’Ufeus satyricus Grt. sont plutôt d’un beau brun moyen, ceci ne s’appliquant qu’aux mâles de U. plicatus Grt. et aux deux sexes en ce qui concerne U. satyricus Grt. ». De plus, les notes sur la page Les Insectes du Québec (voir section « Pour en savoir plus » ci-dessous) suggèrent que U. satyricus porte une ligne postmédiane noire sur les ailes antérieures.

Je crois avoir trouvé le truc, mais… en examinant davantage les deux espèces sur Internet, on voit que l’une ou l’autre est tantôt brun-rouge, tantôt brun moyen. De surcroît, la bande postmédiane noire est variable et pas toujours présente quand on examine les spécimens sur iNaturalist ou BugGuide.

Mon Ufeus est d’apparence brune sur cette photo…
Mais il est d’apparence brun rouge sur cette seconde photo!

Enfin, selon l’angle de la photo, mon propre papillon semble parfois brun moyen, parfois rougeâtre… Bref, un vrai casse-tête entomologique!

Verdict final? Je lis que U. plicatus semble nettement plus rare et donc moins probable. Par élimination, je présume dans ce qui suit que « mon » papillon est U. satyricus, comme suggéré dans mes premières recherches.

Vous avez des astuces pour distinguer ces deux espèces? Dites-moi tout! L’enquête reste ouverte!

La noctuelle Ufeus satyricus

Ce papillon est d’assez bonne taille : les mâles font de 15 à 22 mm de long, alors que les femelles sont légèrement plus grandes, mesurant entre 19 et 24 mm.

Il est très commun au Canada et on le retrouve d’est en ouest. Au Québec, il est fréquemment observé le long des différentes zones habitées, jusqu’en Côte-Nord.

La chenille se nourrit de peuplier, de peuplier faux-tremble, d’aulne et de saule.

Je m’intéressais beaucoup à connaître l’alimentation de l’adulte, puisque je cherchais comment nourrir celui que j’hébergeais. Or, je n’ai rien trouvé de très probant, hormis Handfield (2011) qui mentionne ne pas l’avoir vu venir à la miellée, contrairement à d’autres papillons de nuit.

J’ai donc laissé un morceau d’orange au papillon et, le lendemain matin, il trônait sur cette dernière. Par contre, je ne l’ai pas vu s’en nourrir activement, donc il persiste un doute sur son alimentation. Je lui ai aussi laissé un morceau de banane et de framboise – ce que j’avais sous la main –, de même que de l’eau. Sans succès. Il semble encore moins s’y intéresser que l’orange!

Mon papillon a trouvé l’orange, mais je ne suis pas certaine qu’il s’en soit nourri.

Pourquoi dans ma maison?

Un papillon de nuit en plein hiver, dans ma maison? Il doit bien avoir une bonne raison d’être là!

Première piste : notre papillon ne fuit pas l’hiver et joue les résistants. Contrairement aux lépidoptères qui migrent ou qui hivernent sous forme d’œuf, de larve ou de chrysalide, il affronte les rigueurs de l’hiver sous forme adulte. D’ailleurs, la plupart des observations de ce papillon se font tôt au printemps (mars et avril) ou tard à l’automne (octobre et novembre), avec un certain nombre d’occurrences recensées tout au long de l’hiver.

Deuxième piste : la température. Certaines sources indiquent qu’on peut apercevoir les adultes lors de redoux hivernaux. Mon moment d’observation coïncide, justement, avec une semaine de redoux, dont des températures flirtant avec le 0 °C.

Troisième piste : Handfield (2011) indique que ce papillon est attiré aux lumières.

Mon hypothèse finale?

L’individu serait entré dans ma demeure lors d’une journée plus douce, attiré par les lumières intérieures. Nous gardons parfois la porte entrouverte quand nous sortons la récupération, ou entrons des objets de la voiture. Il en aurait profité pour se faufiler!

Quant à sa provenance, il y a un boisé près de chez moi où poussent entre autres des peupliers deltoïdes (je me souviens d’en avoir vu), une des plantes-hôtes de cette espèce de noctuelle. Peut-être qu’elle était en transit entre ce boisé et une autre destination, mais qu’elle a été attirée par nos lumières?

Quel que soit le verdict, mon histoire se termine de façon abrupte : mon joli papillon a trouvé une façon de s’échapper de la petite cage où je tentais d’en prendre soin. Sauf si je le retrouve éventuellement séché dans un recoin de la maison, je n’aurai pas la possibilité de l’examiner davantage!

Et le plus étonnant, c’est que je lis qu’un autre collègue entomologiste (page Les Insectes du Québec, citée ci-dessous) a aussi été surpris par une double évasion d’un individu de cette même espèce!

Papillon disparu ou pas… Qu’à cela ne tienne! J’aurai au moins eu une histoire à vous raconter et une petite enquête à élucider!

Pour en savoir plus

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