L’insecte batelier

Partons, la mer est bel – le!

Nous sommes nombreux à apprécier une douce balade en bateau. Armés d’avirons, qui nous permettent de glisser paisiblement sur l’eau, nous ignorons souvent que les insectes ont inventé des outils similaires depuis belle lurette!

Les corises, nommées très justement en anglais water boatmen (bateliers), sont en effet munies de pattes articulées de sorte à « ramer » sous l’eau. Il s’agit d’hémiptères de la famille Corixidae.

D’autres insectes aquatiques usent de cet efficace mode de propulsion, notamment des coléoptères comme les dytiques et les haliples ou d’autres hémiptères comme les punaises d’eau géantes et les notonectes.

Comparaison_Corixidae-Belostomatidae
Comparaison du rostre d’une corise (Corixidae), en haut, et d’une punaise d’eau géante (Belostomatidae), en bas. Vue latérale à gauche et vue ventrale à droite.

Les corises se distinguent des premiers par la présence d’un rostre (sorte de bec pointu) plutôt que de mandibules. Elles se différencient ensuite de tous les autres hémiptères aquatiques par le fait que le rostre est court et triangulaire, en forme de cône, plutôt qu’allongé. De surcroît, leur taille est petite (3 à 11 mm pour un individu mature) comparativement aux grosses punaises d’eau (famille Belostomatidae; 14 à 65 mm). Elles peuvent cependant être confondues avec les notonectes (Notonectidae; 4 à 17 mm) si on ne leur jette qu’un regard rapide (sans voir le rostre). Toutefois, lorsque plongées sous l’eau, les notonectes se tiennent la tête à l’envers, l’abdomen faisant face à la surface. Les corises quant à elles nagent tête vers le haut (dos pointant vers la surface). De plus, les corises sont sombres sur le dessus et pâles en dessous. C’est l’inverse chez les notonectes. Enfin, les corises sont dorso-ventralement aplaties, alors que les notonectes ont un dos plus arrondi.

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Corise, vue dorsale

La famille Corixidae constitue la plus vaste famille d’hétéroptères (sous-ordre chez les hémiptères) aquatiques. On retrouve les corises tant dans les milieux aquatiques permanents que dans ceux qui sont temporaires – notamment nos piscines! Lorsqu’elles ne peuplent pas nos lieux de baignade artificiels, on peut les observer dans la végétation ou le substrat mou des zones littorales de lacs ou en bordure de cours d’eau à courant plus ou moins rapide. J’ai fait plusieurs observations pour ma part dans des flaques d’eau délaissées à marée basse en bordure du fleuve Saint-Laurent.

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Corise, vue ventrale

Contrairement aux autres hétéroptères aquatiques qui sont prédateurs, les corises sont plutôt omnivores. Au menu figurent détritus, algues et minuscules animaux aquatiques comme les protozoaires. Néanmoins, il semblerait qu’elles soient aussi capables de s’attaquer à de plus gros insectes (relativement à leur taille) comme des larves de moustiques (Culicidae) et de chironomes (Chironomidae). Elles s’alimentent en brassant le substrat à l’aide de leurs pattes antérieures qui ont une allure particulière : ces dernières sont en effet très courtes et ressemblent à de petites cuillères. Parfait pour brasser les sédiments fins! Quelques individus seraient également en mesure de faire des ponctions dans les plantes aquatiques et s’en nourrir.

Afin de plonger, entre autres, à la recherche de leur nourriture, les corises forment une bulle d’air sous leurs élytres, tel un plongeur charriant sa bonbonne d’oxygène. Selon Voshell (2002), elles peuvent passer davantage de temps sous l’eau que les autres hémiptères. Cela est possible parce que la bulle d’air permet un certain échange de l’oxygène avec le milieu aquatique; elle parvient donc à régénérer une partie de l’oxygène utilisé. Aussi, les mouvements de pattes effectués par les corises lorsqu’elles nagent contribueraient à augmenter l’efficacité de ce transfert d’oxygène.

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Pattes antérieures d’une corise; elles ressemblent à des cuillères

Fait intéressant, les corises – les mâles, mais également les femelles de certaines espèces selon ce que j’en ai lu – peuvent produire des stridulations afin d’attirer un potentiel partenaire. En effectuant des recherches pour la présente chronique, j’ai notamment pu lire que les stridulations d’une espèce en particulier avaient été étudiées et que le nombre de décibels produits par les individus atteignait un surprenant 99,2 décibels. Pour un si petit arthropode, cet exploit est notable! Selon le site Wired (voir section Pour en savoir plus ci-dessous), le niveau sonore est comparable au fait d’assister à un concert d’un orchestre symphonique assis à la première rangée.

Les adultes volent fort bien et peuvent se retrouver à nos portes et fenêtres, car ils sont attirés par lumières. J’en avais justement observé sur les toiles de collègues entomologistes lors de chasses de nuit.

Habitat_Corixidae
Habitat où j’ai observé mes plus récentes corises : plus précisément dans le substrat submergé sur la berge à droite

Merritt et Cummins (1996) indiquent que la majorité des hétéroptères sont peu sujets à la prédation et que cela serait dû à la présence de glandes odorantes. Ils ajoutent que les corises font exception et qu’elles constituent des proies de choix pour plusieurs organismes. On sait qu’elles sont dévorées par des poissons, comme on le voit dans cette émission de pêche dont je parle dans la chronique « Les bébittes du pêcheur ». L’animateur inspecte en effet le contenu stomacal des truites qu’il capture pour constater qu’il est composé de corises.

Non seulement les poissons sauvages en raffolent, mais il semblerait que les corises servent de nourriture pour les animaux de compagnie comme les tortues – et, bien sûr, les poissons d’aquariums! Mieux encore, notre arthropode serait associé à un mets ancestral de choix chez les Mexicains nommé Ahuautle. Plus précisément, il semblerait que les œufs de corises et de notonectes soient à la base de ce repas dont la traduction serait un dérivé du terme aztèque Nahualt signifiant « graines de la joie » (traduit de l’anglais seeds of joy, de la source BBC Travel citée ci-dessous). Ces œufs auraient été considérés par les Aztèques comme la nourriture des Dieux, rien de moins. De nos jours, ils constitueraient plutôt ce que les Mexicains appellent « le caviar de Mexico ».

Des œufs de corises avec votre cerveza, en ces chaudes journées?

Vidéo 1. Corise juvénile capturée dans des flaques délaissées à marée basse, le long du fleuve Saint-Laurent.

Vidéo 2. Corise qui effectue des mouvements de pattes au-dessus de son abdomen. Serait-ce une façon de recharger ses réserves d’oxygène en augmentant la circulation de l’eau autour de la bulle d’air qu’elle charrie?

Pour en savoir plus

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