350e publication DocBébitte : Méli-méloé!

Une 350e publication. Rien de moins !

Pour célébrer ce jalon tout juste franchi, je vous ai offert, sur la page Facebook DocBébitte, de voter pour le sujet traité.

Et vous avez opté pour l’étrange méloé!

Outre le méloé noir (Epicauta pennsylvanica) et le méloé cendré (Epicauta murina), je n’avais pas eu la chance d’observer d’autres membres de la famille Meloidae, dont ceux du genre Meloe. J’avais pourtant vu beaucoup de photographies – peut-être même les vôtres! – des femelles dont l’abdomen est si gonflé qu’elles apparaissent énormes.

Jolie femelle du genre Meloe observée ce printemps

Ce printemps, lors d’une balade à la réserve du Marais Léon-Provancher, en banlieue de Québec, je fus enfin servie! L’individu, d’une teinte noire bleutée, déambulait devant nous dans le sentier. Il se laissa manipuler à souhait, uniquement soucieux d’aller toujours vers l’avant. Ce fût d’ailleurs tout un défi de le photographier : il n’arrêtait simplement pas de marcher!

J’aurais aimé être certaine de l’espèce en cause, mais les sources que j’ai consultées ne procuraient pas suffisamment de détails sur les critères à examiner pour confirmer l’identité de ma belle (c’était une femelle). D’ailleurs, si vous avez des astuces à partager sur le sujet, vos suggestions sont les bienvenues! Néanmoins, suivant Normandin (2020), je pus noter que trois espèces – appartenant toutes au genre Meloe – comportent des attributs similaires au spécimen photographié.

La famille des méloés est fascinante. Les larves, appelées triongulins, constituent, pour la plupart, des parasitoïdes d’abeilles sauvages (quoique quelques-uns soient des parasitoïdes d’orthoptères). Dans les sources consultées, j’ai noté plusieurs mécanismes de dispersion utilisés par les larves afin de se retrouver dans les nids d’abeilles. Premièrement, Normandin (2020) indique que les femelles méloés peuvent pondre leurs œufs directement dans les nids d’abeilles sauvages situés au sol. Dubuc (2007) et Marshall (2009) précisent de leur côté que les femelles pondent des œufs au sol, desquels surgissent les larves qui grimpent le haut de fleurs pour ensuite s’accrocher aux abeilles solitaires qui y butinent. Une fois parvenues au nid, ces larves lâchent prise et se retrouvent sur l’œuf pondu par l’abeille. Sur Wikipédia (2020), il est aussi indiqué que les triongulins peuvent attirer les mâles abeilles à l’aide de signaux chimiques. Ils s’accrochent aux mâles, puis sont éventuellement transférés vers des femelles, lorsqu’il y a contact.

Peu importe le moyen de transport privilégié, les larves qui atteignent leur destination finale s’avèrent voraces. Elles dévorent d’abord l’œuf de l’abeille, puis se nourrissent du pollen et du nectar entreposés sous l’œuf, qui étaient initialement destinés à nourrir la larve de l’abeille.

Les adultes, eux, optent pour un régime végétarien et se délectent de nectar, de pollen et ne dédaignent pas manger même les fleurs entières et les feuilles des plantes, selon l’espèce.

L’abdomen est énorme et peu recouvert par les élytres

Les mâles du genre Meloe diffèrent des femelles : deux segments de leurs antennes sont organisés de sorte à former une courbe. Ils s’en servent pour lisser ou maintenir les antennes de Madame lorsque vient le temps de lui faire la cour. À cet effet, bien que le méloé noir ne possède pas de tels attributs, j’ai été fascinée de voir un mâle de cette espèce s’adonner à faire ce qui semblait être des « caresses » à une femelle. Il tambourinait sur l’arrière-train de cette dernière à l’aide de ses antennes. J’ai trouvé le comportement si intrigant que je vous l’avais partagé dans cette chronique de la Saint-Valentin.

Lors de mes recherches pour documenter la présente chronique, j’ai aussi été étonnée de lire que les Meloidae sont en mesure d’exsuder de l’hémolymphe (leur sang) lorsqu’ils sont perturbés. Leur hémolymphe contient une substance nommée cantharide qui est susceptible d’irriter la peau et d’entraîner la formation de phlyctènes. Le nom commun anglais des méloés traduit d’ailleurs cette aptitude : ils se prénomment « blister beetles », soit coléoptères à cloques… à ne pas confondre avec têtes à claques!

Pourquoi étais-je si surprise de lire cette information? Si vous jetez un coup d’œil aux photos qui agrémentent la présente chronique, vous noterez que j’ai allègrement manipulé l’individu observé. Heureusement, je n’ai pas dû déranger suffisamment la bête et mes doigts sont demeurés indemnes! Soit cela, soit que la femelle manipulée n’avait pas encore été fécondée. En effet, fait intéressant : les femelles non fécondées acquièrent leur cantharide à la suite de la copulation avec le mâle. C’est en offrant un spermatophore (un « paquet de sperme ») enduit de cantharide que l’échange s’effectue. Une bonne façon pour le mâle de s’assurer que les œufs – et la femelle – qu’il féconde survivent !  

Même au sol, on peut apprécier la taille de cet insecte!

D’autres organismes profitent de la capacité des méloés à générer de la cantharide. Plusieurs insectes, dont les coléoptères de la famille Anthicidae, seraient attirés par les cadavres de méloés, desquels ils assimileraient la toxine. D’autres préfèrent leur repas bien chaud : certaines mouches piqueuses mordraient les jointures plus tendres des méloés vivants afin de siroter leur hémolymphe. Il est présumé que ces mouches assimileraient le cocktail toxique, un peu à l’instar des chenilles de monarques qui assimilent la cardénolide des asclépiades, afin de mieux se protéger des prédateurs.

Fille qui ne savait pas qu’il y a des risques à manipuler les méloés!

La cantharide n’intéresse pas que les invertébrés. Une espèce bien précise de méloé, la Spanish Fly (espèce Lytta vesicatoria), a fait l’objet d’un vif intérêt de la part des humains pour la cantharide qu’elle contient. L’espèce est élevée, moulue et vendue pour usages médicinaux… mais a aussi servi à la production d’aphrodisiaques. Il est cependant vivement déconseillé de concocter et consommer la cantharide par soi-même, puisque, même à petite dose, elle peut s’avérer fatale ou, du moins, générer de sérieux dommages aux reins. N’essayez pas à la maison!

Si j’avais su tout cela lorsque j’ai manipulé mon premier méloé ce printemps, j’aurais peut-être pris quelques précautions supplémentaires! Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un groupe fascinant à voir de près!

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. 2003-2021. Family Meloidae – Blister Beetles. https://bugguide.net/node/view/181 (page consultée le 27 juin 2021).
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2014. Beetles of Eastern North America. 560 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Normandin, E. 2020. Les insectes du Québec et autres arthropodes terrestres. 610 p.
  • Wikipédia.2020. Meloe. https://fr.wikipedia.org/wiki/Meloe (page consultée le 27 juin 2021).
  • Wikipédia.2020. Meloidae. https://fr.wikipedia.org/wiki/Meloidae (page consultée le 27 juin 2021).

La cantharide de Pennsylvanie pour ma 250e publication!

C’est un grand plaisir d’amorcer cette 250e chronique DocBébitte en vous parlant d’un sujet choisi par vous-mêmes, chers lecteurs! Parmi les choix proposés, c’est la cantharide de Pennsylvanie (Chauliognathus pensylvanicus) qui a remporté le plus grand nombre de votes. Lançons-nous donc à la découverte de ce sympathique coléoptère!

Une de mes premières rencontres avec cette espèce… pourtant bien commune!
Une de mes premières rencontres avec cette espèce… pourtant bien commune!

Malgré mon intérêt pour les petites bêtes de ce monde, je n’ai fait la connaissance de la cantharide de Pennsylvanie que très récemment. C’est dans le cadre du concours de photographie DocBébitte de l’été 2016 qu’une photographie de cette bête fut soumise par mon père. Bien que je ne la connaissais point, il fut facile de déterminer l’espèce : de taille moyenne (9-12 mm), vivement colorée d’orange, la tête noire, ainsi que la moitié inférieure des élytres noire… Pas de doute, il s’agissait bel et bien d’une cantharide de Pennsylvanie!

Autre couple, autre année. Eh oui… encore en train de copuler, ces cantharides!
Autre couple, autre année. Eh oui… encore en train de copuler, ces cantharides!

Les cantharides, très mobiles, se retrouvent parfois dans le pétrin.
Les cantharides, très mobiles, se retrouvent parfois dans le pétrin.

Cela dit, une autre espèce retrouvée dans l’est de l’Amérique du Nord peut lui ressembler (Chauliognathus marginatus – voir cette référence sur Bug Guide). Or, la tête et le prothorax (segment situé immédiatement sous la tête) de ce second individu ont une forme et une coloration différentes; il suffit d’être attentif! Par ailleurs, cette espèce ne semble pas avoir une aire de répartition qui atteint le Québec, si je me fie aux sources consultées. En revanche, la cantharide de Pennsylvanie est commune au Canada et s’observe de l’Ontario jusqu’aux provinces de l’Atlantique. Son aire de répartition s’étend également au sud jusqu’au Texas (à l’ouest) et en Floride (à l’est).

Bref, je fis donc la connaissance de notre insecte-vedette en 2016, par le biais d’une photographie transmise par mon père. Curieuse, j’en profitai lors d’une visite chez mes parents au début du mois de septembre de la même année pour me balader dans les environs et je pus enfin rencontrer en personne cet insecte qui m’était inconnu… bien que pourtant fort commun! C’est le long d’un chemin de fer, bordé de très nombreuses plantes herbacées, que j’observai donc mes premières cantharides de Pennsylvanie. Celles-ci étaient très abondantes et, visiblement, en période de reproduction. Elles se voyaient par dizaines dans des plants de verges d’or (Solidago sp.), qui constitue d’ailleurs une de leur plante favorite!

Voyant ces fortes concentrations présentes à la fin de l’été sur les plants de verges d’or, il ne m’en fallut pas plus pour récidiver en 2017. Cette fois-ci, armée de deux appareils photo et enfourchant mon vélo près de mon ancienne demeure à Cap-Rouge, je fis la tournée… des bords de routes! Les rencontres furent fructueuses et inclurent également l’observation d’un bon nombre de punaises embusquées, elles aussi en période de reproduction (voir ce précédent article). Naturellement, il y avait des dizaines de cantharides de Pennsylvanie, toutes affairées à préparer la prochaine génération! Chaque individu semblait être désespérément à la recherche d’un partenaire et j’observais parfois des chamailles de mâles qui tentaient de s’accaparer une même femelle. Ce foisonnement d’individus d’espèces variées (je vous parlerai éventuellement des nombreux Meloidae aussi présents – des coléoptères à la somptueuse robe bleu-noir) était tout à fait emballant!

Destination de rêve pour un entomologiste! Les cantharides, entre autres, y sont bien présentes.
Destination de rêve pour un entomologiste! Les cantharides, entre autres, y sont bien présentes.

Outre le fait d’offrir un support à la reproduction, les verges d’or constituent une source de nourriture. En effet, nos coléoptères adultes se délectent du nectar de ces fleurs, ainsi que d’autres plantes herbacées présentes le long des routes, des boisés et dans nos champs, telles les asclépiades. Les larves, quant à elles, sont prédatrices. Elles s’affairent à croquer d’autres larves d’insectes, des œufs de locustes, ainsi que certaines espèces de chrysomèles.

Lors de ma petite enquête pour élaborer la présente chronique, j’appris un fait intéressant : la cantharide de Pennsylvanie est une espèce qui a été amplement utilisée dans le domaine de la recherche afin de mieux comprendre le polymorphisme chromatique, les comportements de reproduction, la dispersion et la génétique des insectes. Il s’agit donc d’un insecte bien connu des scientifiques qui aurait été examiné sous toutes ses coutures!

Pour terminer, j’ai réalisé, en devant écrire le nom latin de notre arthropode, que l’espèce « pensylvanicus » était épelée avec un seul n dans bon nombre de guides de références… mais pas tous! Confuse, je me demandais bien qui était dans l’erreur. Heureusement, j’appris lors de mes recherches que cette erreur typographique n’en serait pas une, puisqu’au moment où la cantharide de Pennsylvanie fut baptisée (en 1774, initialement sous le nom Telephorus pensylvanicus), il était encore courant d’écrire « Pensylvanie » avec un seul n. Me voilà rassurée!

 

Vidéo 1. Accouplement de cantharides de Pennsylvanie observé au début du mois de septembre 2016.

 

Pour en savoir plus