Défier la gravité, une patte à la fois

Quand j’ai publié une vidéo Instagram au début du mois de mai sur le pseudoscorpion, une lectrice a écrit un commentaire sur la surprenante capacité de cette bête à grimper n’importe où. Cela a piqué ma curiosité et je suis allée lire sur les astuces utilisées par les pseudoscorpions – et par d’autres arthropodes – pour défier les murs, les vitres et les plafonds.

Je connaissais déjà les tactiques de quelques invertébrés… puis j’ai réalisé que je n’avais jamais écrit sur le sujet.

Il ne m’en fallut pas plus pour vous concocter ce qui suit.

Une question de gravité…

Qui ne s’est jamais demandé comment une mouche peut se promener sur une fenêtre, une araignée arpenter un plafond et une fourmi gravir une paroi verticale sans tomber lamentablement au sol?

La réponse?

Ça dépend!

Les tactiques sont en effet multiples. En voici un aperçu!

Les griffes

Griffes des pattes d’un mille-pattes.

Avez-vous déjà examiné le bout des pattes de divers arthropodes? Celles-ci se terminent habituellement par une ou plusieurs griffes. Dans certains cas, leur nombre, leur forme ou leur présence servent même de critères aidant à les identifier.

Le rôle des griffes est simple : s’agripper à une surface. Plus particulièrement, elles agissent comme des crampons miniatures, s’accrochant à de petites prises parfois invisibles à nos yeux.

Cela fonctionne bien sur une surface rugueuse, comme l’écorce d’un arbre, un mur de briques ou… notre peau! Je me souviens encore de la douleur causée par les griffes d’un hanneton qui ne voulait tout simplement pas me lâcher, alors que je tirais pour le retirer!

Ce hanneton ne voulait pas me lâcher. Voyez ses griffes acérées!

Les coussinets adhésifs

Les griffes, c’est bien. Mais quand la surface est lisse, ce n’est pas toujours assez. Beaucoup d’arthropodes arborent donc, au bout de leurs pattes, de petits coussinets qui les aident à tenir sur les surfaces lisses.

Ces coussinets peuvent prendre différentes formes : plus ou moins souples, lisses ou poilus, et parfois associés à une très fine couche de liquide. Leur rôle premier est d’augmenter la surface de contact avec le support, un peu comme si la patte avait plus de “prises” invisibles.

La présence de poils, quant à elle, multiplie les points de contact avec le support. Quand ces contacts deviennent extrêmement serrés, de très faibles interactions moléculaires entrent en jeu et génèrent une attraction entre le bout de la patte et le support. Il s’agit d’une force nommée liaison de van der Waals (voir aussi plus bas, quand je parle de touffes de poils).

Enfin, la souplesse des coussinets aide la patte à épouser les irrégularités microscopiques de la surface, permettant à l’organisme d’y adhérer davantage.

Les pattes de cette mouche sont munies de coussinets.

La sécrétion liquide

Chez plusieurs insectes, le bout des pattes n’est pas complètement sec. Les zones qui servent à s’accrocher peuvent sécréter une pellicule de liquide si mince qu’on ne la voit pas à l’œil nu.

Cette dernière aide la patte à mieux adhérer aux surfaces lisses, un peu comme une feuille mouillée qui reste plaquée contre une vitre.

Ce n’est toutefois pas une colle dans le sens habituel du mot. La tactique vise plutôt à coller suffisamment pour ne pas tomber, mais pas trop pour pouvoir repartir. Plusieurs arthropodes contrôlent d’ailleurs l’adhérence en changeant l’angle, la pression et la direction de traction de leurs pattes.

Les poils microscopiques

Nori, qui tient à la verticale sur une vitre lisse.

Vous avez sans doute vu circuler ces photos de jolies « papattes » poilues d’araignées comparées à celles de nos chats et de nos chiens? Ces clichés nous rappellent que même ces grandes malaimées du règne animal possèdent, elles aussi, leur beauté.

En effet, certaines espèces d’araignées portent, tout au bout de leurs pattes et entre leurs griffes, une touffe de milliers de poils minuscules qui multiplient les points de contact. Ces touffes de poils se ramifient en structures encore plus petites, permettant à la patte d’épouser à merveille nos plafonds d’apparence lisse.

Chez certaines espèces, la face ventrale du tarse (première partie de la patte portant les griffes) est recouverte de soies spécialisées qui contribuent également à avoir une meilleure prise sur le substrat. L’ensemble de ces soies se nomme scopula.

Cette multitude de contacts permet à des forces d’attraction d’entrer en jeu – les liaisons de van der Waals mentionnées plus haut – et de maintenir les araignées « collées » aux surfaces. Bref, au lieu d’un seul gros point d’appui, la patte établit une foule de minuscules contacts avec la surface. Cela permet de se déplacer aisément et rapidement sur les murs et les plafonds.

Ma mygale Filomène peut servir ici de modèle : voyez le bout de sa belle patte poilue (photo ci-jointe). Et ma petite Nori, araignée sauteuse (famille Salticidae), possède aussi ces attributs, ce qui lui permet de se balader sur la vitre de son terrarium comme si elle était à plat sur le plancher.

La belle « papatte » poilue de ma mygale Filomène.

Les pseudoscorpions

Revenons à la bête qui m’a inspiré à écrire la présente chronique.

Le pseudoscorpion grimpe aux murs… et accessoirement ici sur ma main!

Les pseudoscorpions ne sont pas munis des mêmes papattes poilues que certaines araignées. Ils portent plutôt, au bout des pattes, un petit coussinet nommé arolium. Il s’agit d’une structure souple, extensible et située entre les griffes, qui les aide à garder prise sur le support. Il contribue à leur capacité de marcher sur des surfaces verticales.

Une étude publiée en 2022 sur Chelifer cancroides, l’espèce que l’on retrouve dans nos demeures, s’est penchée sur sa locomotion vers l’avant, vers l’arrière et à l’envers (Tross et collab. – voir section Pour en savoir plus). En outre, marcher au plafond est tout un art et ne se résume pas qu’à « coller » : l’arachnide ajuste également sa démarche. À l’envers, il ralentit, garde plus longtemps ses pattes en contact avec la surface et adopte une coordination des différentes pattes qui améliore sa stabilité.

Bref, le pseudoscorpion ne triche pas contre la gravité : il la gère avec doigté!

Et les humains avec ça?

Pourquoi ne faisons-nous pas pareil?

Je m’étais attardée à cette question dans ma chronique Les superpouvoirs des araignées (ou Spider-Man peut aller se rhabiller)!

C’est simple : nous sommes trop lourds! Plus un animal est gros, plus son poids augmente rapidement par rapport à la surface disponible pour adhérer. Il faudrait par conséquent une surface adhésive énorme pour pouvoir nous supporter – environ 40 % de la surface de notre corps. C’est nettement plus que la surface de nos mains et de nos pieds!

Les griffes bien aiguisées ne suffiraient probablement pas non plus, à moins d’avoir devant nous une surface irrégulière, de solides muscles et une bonne technique (comme en escalade).

Et que dire des touffes de poils? Imaginez si nous en avions plein les mains et les pieds!

Nori vous salue… de sa vitre!

La prouesse au bout des pattes

La prochaine fois qu’une mouche, une araignée ou un pseudoscorpion déambule sur une fenêtre ou au plafond, prenez quelques secondes pour admirer la prouesse!

Sous ces petites pattes se cache un impressionnant arsenal antichute : griffes, coussinets, poils, liquides, friction, forces moléculaires et coordination de marche. Des astuces souvent combinées les unes aux autres et même synergiques.

Tout ça pour accomplir un acte des plus fascinants : escalader murs et plafonds!

Pour en savoir plus

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