Une araignée qui revient à la vie

Je l’ai mentionné dans de précédentes chroniques : j’ai commencé à collectionner les invertébrés, mais je ne recueille que les individus que je trouve déjà morts. Une importante source en cette matière est ma piscine creusée, qui constitue en quelque sorte un gigantesque piège-fosse. La quantité d’araignées que j’y recueille – mortes ou vives – est d’ailleurs considérable.

Lors d’une belle journée chaude de juin 2014, j’y ramassai une jolie araignée-crabe mâle de la famille Thomisidae, que je décidai immédiatement d’examiner sous la loupe de mon stéréomicroscope. Alors que j’examinais la face ventrale de ses pédipalpes – c’est la façon d’identifier un mâle araignée à l’espèce –, je remarquai quelques subtils mouvements… qui se firent de plus en plus insistants. L’araignée en question revenait à la vie!

Xysticus elegans_micro
X. elegans qui s’est remis à bouger alors que je l’examinais
Xysticus elegans
Même araignée-crabe, après qu’elle ait commencé à bouger

L’examen des photographies que je pus prendre avant « l’éveil », combiné à l’étude de deux autres spécimens collectés dans les journées qui suivirent, me permirent d’identifier la bête : Xysticus elegans (araignée-crabe élégante, si je traduis de l’anglais). Il s’agit d’une araignée commune de la forêt boréale, selon Paquin et Dupérré (2003). Il importe de mentionner que j’ai eu l’aide de deux collègues entomologistes pour l’identification à l’espèce des araignées-crabes que j’avais collectées, car je croyais initialement avoir affaire à X. chippewa, autre araignée du genre Xysticus. Il faut dire que les membres appartenant à ce genre se ressemblent beaucoup!

Bref, mon joli Xysticus se mettant progressivement en mouvement, je choisis de le ramener dehors, dans son habitat! J’en profitai toutefois pour prendre quelques photos et vidéos de la bête sous toutes ses coutures. Autant en profiter lorsque l’on a un modèle aussi docile à portée de main (moins difficile à photographier que mon conjoint, ça, c’est certain!).

Comme vous pouvez l’observer sur les photos, les mâles du genre Xysticus arborent de jolis motifs sur leur abdomen de couleur noire. Les femelles, quant à elles, sont plus sobres et portent le brun beige. Dans les deux cas, cependant, les individus se confondent avec la litière au sol et l’écorce des arbres, ce qui leur permet d’embusquer des proies. Ce sont d’ailleurs des prédateurs visuels qui chassent à vue, sans l’aide d’une toile.

Ces araignées-crabes sont d’envergure petite à moyenne et présentent un dimorphisme sexuel au niveau de la taille : les femelles sont plus grosses que les mâles (de 8 à 10 mm pour les femelles contre 6 à 7 mm pour les mâles). La différence n’est toutefois pas aussi marquée que chez d’autres araignées-crabes, où la femelle peut être de trois à quatre fois plus grosse que le mâle!

Xysticus sp.
Autre araignée-crabe photographiée au même temps de l’année – seul un examen de près permettrait de confirmer s’il s’agit aussi de X. elegans

Le fait que ces araignées soient des prédateurs qui se déplacent fréquemment au sol explique sans doute en partie pourquoi j’en retrouve dans ma piscine. Par ailleurs, mes observations à ce jour pointent vers une plus grande présence de mâles et, en particulier, pendant le mois de juin. Je vois peu d’individus le reste de l’été, alors que j’observe également très peu de femelles au total. Mon hypothèse est que les mâles se déplaceraient davantage au mois de juin en quête d’une partenaire, faisant en sorte qu’ils tombent dans ma piscine, située au beau milieu de leur chemin. Si vous avez des suggestions à cet effet, je serais curieuse de vous entendre!

Pour ceux d’entre vous qui sont curieux, il est relativement aisé de reconnaître un Thomisidae. En effet, les pattes antérieures des membres de cette famille ont une forme qui rappelle les crabes – d’où le nom commun d’araignées-crabes. Elles sont plus longues et plus robustes et les fémurs, en particulier, sont élargis. Pour ce qui est du genre, quelques autres groupes ressemblent à Xysticus en termes de coloration, notamment les genres Bassaniana et Ozyptila. De plus, il y aurait au-delà d’une vingtaine d’espèces de Xysticus au Québec. Bref, si vous tombez sur des spécimens qui ressemblent à ceux sur mes photographies, vous aurez à les examiner d’un peu plus près avant d’affirmer qu’il s’agit de X. elegans! Quoi qu’il en soit, amusez-vous tout de même à observer leurs jolis motifs! Élégante, cette araignée!

 

Vidéo 1. Mon mâle X. elegans qui revient à la vie.

 

Vidéo 2. Même mâle, un peu plus tard alors que je le ramenais à l’extérieur.

 

Pour en savoir plus

Marcher à cent pattes

Marcher à quatre pattes, nous avons tous déjà fait cela. Bien que beaucoup d’invertébrés, de leur côté, se traînent sur six pattes (les insectes), plusieurs portent un plus grand nombre de ces très pratiques appendices.

C’est le cas des individus appartenant au grand groupe (super-classe) des myriapodes (lire myriade de pattes!), que l’on tend à appeler communément des « mille-pattes ». Or, ce groupe se compose non seulement des mille-pattes en tant que tels (classe Diplopoda), mais comprend aussi des « cent-pattes » (classe Chilopoda).

Chilopode_Lithobiomorpha
Chilopode de l’ordre Lithobiomorpha (ordre communément observé), rescapé de ma piscine

C’est de cette deuxième classe que je veux vous entretenir! Il s’agit par ailleurs de l’invertébré-mystère de la semaine dernière. Aviez-vous deviné qu’il s’agissait d’un cent-pattes?

Première question qui vous vient sans doute à l’esprit : les chilopodes possèdent-ils bel et bien cent pattes? En fait, les centipèdes adultes retrouvés en Amérique du Nord peuvent compter de 15 à plus de 50 paires de pattes (selon les ouvrages consultés, certaines espèces peuvent dépasser largement la centaine de pattes pour atteindre quelque 350 pattes). Ce qui les distingue des mille-pattes, c’est le nombre de pattes observées par segment. Les centipèdes ne possèdent qu’une seule paire de pattes par segment, alors que les millipèdes en ont deux. De plus, les premiers présentent une forme aplatie. Les millipèdes, en revanche, sont plutôt cylindriques.

Autre différence entre ces deux classes : la dernière paire de pattes des chilopodes est plus longue et donne l’impression qu’elle traîne à l’arrière du corps. Elle ne sert pas à la locomotion, mais plutôt, selon l’espèce, à maîtriser des proies, à projeter des matériaux gluants à des prédateurs ou encore en guise de « pinces » aiguisées pour se défendre!

Myriapodes
Chilopode (à droite) et diplopode (à gauche) qui étaient cachés sous la litière de feuille du printemps
Devinnette_2015-02-02
Ces appendices (vue ventrale) sont des pattes modifiées qui injectent du venin!

Aussi, pour ceux qui ont participé à la devinette de la semaine dernière, à quoi peuvent bien servir les drôles d’appendices que l’on retrouve à l’avant de la tête des chilopodes? Il s’agit en fait d’une paire de pattes modifiées qui servent à… injecter du venin dans des proies! On les appelle « forcipules ». Plus précisément, ce sont des glandes, situées à la base de ces pattes, qui produisent du venin. Ce dernier trouve son chemin jusqu’aux « griffes », qui sont utilisées pour faire pénétrer le venin dans les tissus des proies! Vous aurez donc compris que les chilopodes sont de voraces prédateurs! Ils se nourrissent habituellement d’autres invertébrés, quoique les espèces de plus grande taille puissent également s’attaquer à de petits rongeurs, reptiles et oiseaux. Dans les régions plus au sud de l’Amérique du Nord et en région tropicale, on retrouve des chilopodes géants (16-17 centimètres) dont le venin est assez puissant pour causer de fâcheuses réactions chez les humains (enflure, douleur pouvant durer plusieurs heures, fièvre et vomissements, selon les individus). Doigts curieux s’abstenir!

Ici, au Québec, vous n’avez pas à vous inquiéter, mais devez être prudents si vous souffrez d’allergies aux piqûres d’abeilles. À ce qu’il semble, vous seriez davantage susceptibles de présenter une réaction si vous êtes mordus. Par ailleurs, bien que les centipèdes puissent techniquement nous mordre, ils le font très rarement et cherchent d’abord à fuir. Finalement, il semblerait que les petites espèces de centipèdes ne sont pas assez puissantes pour rompre la peau en mordant. Pour ma part, j’en ai manipulé à plusieurs reprises (espèces québécoises) et je ne me suis pas fait mordre jusqu’à maintenant!

Les centipèdes sont des chasseurs de nuit et vont préférer les lieux sombres et humides. En plein jour, on peut donc les retrouver sous des roches et des troncs, ou encore sous la litière de feuilles. C’est d’ailleurs une joie pour moi de nettoyer mes plates-bandes au printemps. Lorsque je soulève l’épaisse couche de feuilles (j’ai un bois dans ma cour!), j’y observe notamment beaucoup de chilopodes qui ont vite fait de se sauver et de se cacher dans un interstice à proximité. Il faut dire qu’ils sont des champions coureurs et se défilent très rapidement! Plusieurs se cachent également dans mon compost, dans doute à l’affut de proies.

Chilopode_Lithobiomorpha 2
Chilopode de l’ordre Lithobiomorpha, autre prise de vue

Comme ils affectionnent les lieux humides, ils peuvent parfois se retrouver dans nos habitations, en particulier dans nos sous-sols. Bien que cela ne soit pas nécessairement agréable, ils ne constituent pas une menace réelle. Si vous bouchez les trous par lesquels ils peuvent s’infiltrer et enrayez les sources d’humidité (ex. : une infiltration d’eau dans votre demeure) et de nourriture (autres insectes, qui eux, sont généralement nuisibles!), le milieu ne les intéressera guère.

Une sorte de chilopode qui peut s’infiltrer dans nos demeures et qui, je dois l’avouer, est fort impressionnant en apparence est la scutigère. Vous verrez des photos de cet individu en suivant ce lien sur le site de « Espace pour la vie ». Malgré son allure digne d’un film d’Indiana Jones (vous vous rappelez sans doute la caverne tapissée de gros invertébrés effrayants – voir cette séquence sur YouTube), la scutigère est un invertébré bénéfique!

Je termine avec un fait intéressant en cette semaine de la Saint-Valentin : la reproduction chez les chilopodes n’implique pas de copulation. Plutôt, lorsque vient le temps de se reproduire, les mâles chilopodes présentent leur spermatophore (un « paquet » de sperme, si l’on veut) en guise de cadeau aux femelles. Elles peuvent ensuite décider de prendre ce petit cadeau afin de se féconder. Mesdames, espérons que ce ne soit pas le genre de cadeau que nos conjoints comptent nous offrir pour la Saint-Valentin!

 

Vidéo : Chilopode (ordre Lithobiomorpha) rescapé de ma piscine et se faisant sécher. Habituellement, ils courent vite et se laissent peu prendre en photo. Pensez à mettre la vidéo en haute résolution pour une meilleure qualité!

 

Pour en savoir plus

Dans l’œil de mon microscope : le film d’horreur

Certains invertébrés, lorsque vus de près, n’ont rien à envier des monstres conçus pour nous divertir. Pattes velues, mandibules et palpes étranges, yeux multiples, rien n’est laissé pour compte.

L’invertébré-mystère de cette semaine porte de bien étranges appendices de chaque côté de sa bouche et a une tête à faire frissonner! De qui s’agit-il et à quoi ces drôles de cornes peuvent-elles bien servir?

Vous êtes invités à répondre à cette devinette en vous joignant à la Page Facebook DocBébitte ou en inscrivant vos réponses dans la section « Commentaires » de la présente chronique.

Devinnette_2015-02-02
Vue ventrale de l’invertébré-mystère

J’ai huit yeux, tant mieux!

Lycosidae yeux
Les lycosidés possèdent huit yeux, dont deux sont situés plus loin vers l’arrière de la tête

De tous les invertébrés, ce sont sans doute les araignées qui suscitent le plus la peur et le dégoût chez nous, les humains. Pourtant, il s’agit d’êtres hors du commun caractérisés par des attributs morphologiques fort intrigants!

Dans la capsule de la semaine dernière, vous deviez deviner qui était l’individu photographié et, plus précisément, quels étaient les membres en forme de spirale situés en avant-plan. Il s’agissait, bien sûr, d’une sorte d’araignée – agelenopsis potteri, de la famille agelenidae. Les spirales, quant à elles, faisaient partie du pédipalpe, un organe situé à l’avant de la capsule céphalique (tête) et de chaque côté des chélicères (pièces buccales). Chez les mâles, le dernier segment des pédipalpes est renflé et sa face ventrale comprend le bulbe génital. Il s’agit donc de son organe reproducteur. En d’autres mots, les mâles araignées portent leurs parties génitales de chaque côté de leur tête!

Épygine Épeire
Malgré les apparences, il s’agit d’un organe reproducteur femelle (épeire diadème)
Spirale-2014-07-14
Le bulbe génital de ce mâle (agelenopsis potteri) comporte des organes en forme de spirale – ce n’est pas le cas de toutes les espèces

Les pédipalpes des femelles ressemblent, de leur côté, à de petites pattes. Ils ne sont pas renflés et ne contiennent pas de pièces vouées à la reproduction. Les organes génitaux des femelles sont plutôt situés là où l’on pourrait s’y attendre : sur la face ventrale et antérieure de l’abdomen. Toutefois, ces organes – que l’on nomme épigyne – prennent à l’occasion une apparence comparable aux parties génitales mâles des mammifères. Par conséquent, si vous apercevez une forme qui ressemble à une plaque sur l’abdomen d’une araignée ou même à un petit pénis, sachez qu’il ne s’agit pas d’un mâle!

Les araignées se démarquent non seulement par leur anatomie sexuelle, mais aussi par leurs pièces buccales. Contrairement aux insectes qui sont typiquement munis de mandibules ou de rostres, les araignées possèdent des chélicères. Les chélicères comportent deux parties : le segment basal, auquel est rattaché le crochet. C’est par ce crochet – qui sert à percer les tissus – que les araignées injectent leur fameux venin.

Que dire des huit yeux (certaines en ont cependant six) qui servent sans aucun doute à percevoir les proies? Leur disposition varie selon les familles et elle est par conséquent utilisée comme critère d’identification. À titre d’exemple, une des paires d’yeux des araignées-loup (lycosidae) est située plus loin vers l’arrière de la tête et de chaque côté de cette dernière. Les araignées sauteuses (salticidae), quant à elles, possèdent une paire de très grands yeux sur le devant de la tête (voir cette image).

Les araignées semblent aimer le nombre « 8 », puisqu’elles arborent également huit pattes. Ces pattes, grandement articulées, se terminent par deux ou trois griffes permettant aux individus d’adhérer à toutes sortes de surfaces – et expliquant pourquoi elles se promènent si aisément sur nos plafonds! Plusieurs types de soies et de poils recouvrent les pattes des araignées. Certains, très fins, servent à percevoir les vibrations de l’air. Cela est très utile pour l’araignée immobile, à l’affut d’une proie.

Finalement, on ne pourrait passer sous silence les caractéristiques faisant en sorte que plusieurs espèces sont en mesure de tisser de robustes toiles, qui suscitent l’envie de maints ingénieurs de race humaine! Cette fascinante capacité a fait l’objet de cette précédente chronique – si le sujet vous intéresse!

Araneus diadematus 2
Huit pattes, huit yeux, chélicères apparents : les araignées sont bel et bien spéciales!

Vous ne cesserez peut-être pas de craindre les araignées du jour au lendemain, mais j’espère que ce billet vous aura aidé à mieux apprécier leurs étonnantes caractéristiques!

 

Pour en savoir plus

  • Bradley, R.A. 2013. Common spiders of North America. 271 p.
  • Paquin, P. et N. Dupérré. 2003. Guide d’identification des araignées (Araneae) du Québec. 251 p.

 

Dans l’œil de mon microscope : La spirale!

Nous l’avions déjà vu dans une précédente chronique, certains organes que possèdent les invertébrés ne sont pas toujours à l’endroit où l’on s’y attendrait.

C’est le cas de cet individu, qui porte des spirales sur le dessus de la tête. De quoi s’agit-il? Et quel est l’invertébré en question?

Les paris sont ouverts! La réponse… lors de la prochaine chronique!

Comme à l’habitude, vous êtes invités à inscrire vos réponses sur le site Facebook de Docbébitte. Pour ceux qui ne possèdent pas de compte Facebook, vous pouvez aussi répondre dans la section commentaire de la présente page Internet!

Spirale-2014-07-14
Ces spirales servent à quelque chose de bien particulier… De quoi peut-il bien s’agir?