Plécoptère ou mégaloptère, là est la question!

Plécoptère adulte (famille Perlidae)
Plécoptère adulte (famille Perlidae)

Les photographes d’insectes, qu’ils soient amateurs ou aguerris, abondent et nombreux sont ceux qui aiment partager leurs découvertes, notamment sur la page Facebook Photos d’insectes du Québec.

À quelques reprises cet été, j’ai vu des photographes se demander s’ils avaient capturé sur le vif un adulte mégaloptère ou un plécoptère. Bien que certains mégaloptères se distinguent très bien par leur taille et leurs mandibules gigantesques (corydales cornues), d’autres groupes comme le genre Chauliodes, en particulier, peuvent ressembler à certains plécoptères.

Mégaloptère adulte (Chauliodes pectinicornis)
Mégaloptère adulte (Chauliodes pectinicornis)

Chez les larves et naïades, la distinction s’effectue assez simplement entre les mégaloptères et les plécoptères. J’avais donné quelques conseils d’identification d’insectes aquatiques dans cette chronique. Pour résumer, les naïades de plécoptères sont munies de fourreaux allaires, ont deux griffes par pattes et portent deux longs appendices effilés situés tout au bout de leur abdomen que l’on appelle « cerques ». Les larves de mégaloptères possèdent un corps mou bordé de longs filaments latéraux (des branchies) et leurs pattes comportent deux griffes. Leur abdomen se termine soit par un long filament unique soit par deux fausses pattes munies de deux crochets chacune. Bien qu’ils puissent être confondus avec d’autres groupes (ex. : coléoptères), les formes que prennent les stades aquatiques de mégaloptères et de plécoptères sont fort différentes.

Les mégaloptères et plécoptères adultes, quant à eux, possèdent quelques attributs qui les distinguent. Mais leur silhouette générale se ressemble. Il s’agit dans les deux cas d’organismes d’assez grande taille qui peuvent mesurer quelques centimètres de longueur. Leur corps est souvent brunâtre, alors que leurs ailes sont longues, nervurées et repliées par-dessus l’abdomen.

Lorsque leurs ailes sont refermées, les deux groupes se ressemblent : plécoptère Pteronarcys à gauche et mégaloptère Chauliodes à droite
Lorsque leurs ailes sont refermées, les deux groupes se ressemblent : plécoptère Pteronarcys à gauche et mégaloptère Chauliodes à droite
Plécoptère (genre Pteronarcys) en haut, mégaloptère (chauliode parchemin) en bas
Plécoptère (genre Pteronarcys) en haut, mégaloptère (chauliode parchemin) en bas
Cerques du plécoptère qui se cachent sous les ailes : vue ventrale
Cerques du plécoptère qui se cachent sous les ailes : vue ventrale
Tarse du plécoptère
Tarse du plécoptère

L’adulte plécoptère est, tout comme la naïade, muni de deux cerques logés au bout de son abdomen. Malheureusement, ses longues ailes cachent souvent ces appendices qui servent de critère d’identification. Si vous ne pouvez voir les cerques, tâchez de vous concentrer sur les pattes (conseil aux photographes!). En effet, les tarses des plécoptères adultes comportent 2 à 3 segments, alors que ceux des mégaloptères en comptent 5. Il s’agit ici d’un des critères utilisés par Merritt et Cummins (1996) afin de discriminer les insectes d’origine aquatique.

Un autre critère que j’ai retrouvé dans mes guides porte sur les ailes. Lorsqu’ouvertes, il est facile de voir que les ailes postérieures des plécoptères sont plus larges que leurs ailes antérieures. Cette différence marquée n’existe pas chez les mégaloptères.

Outre ces critères que je pourrais qualifier « d’officiels » (tirés de guides), on peut noter, à l’œil, d’autres différences aidantes. Par exemple, si vous jetez un coup d’œil à mes photos comparatives, vous remarquerez que le thorax (partie située immédiatement après la tête) de notre plécoptère (ici un individu du genre Pteronarcys) est aussi large que la tête. En revanche, le thorax du chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis) est plus étroit que la tête et de forme légèrement plus allongée. Je ne vous dirai pas que ce critère fonctionne de façon absolue pour toutes les familles de plécoptères et de mégaloptères, mais il donne un petit coup de pouce pour les groupes qui se ressemblent beaucoup (plécoptères Perlidae/Pteronarcyidae versus mégaloptères Chauliodes). En cas de doute, recherchez les cerques ou regardez les tarses et les ailes!

Tarse du mégaloptère
Tarse du mégaloptère

J’aimerais vous dire « à vos appareils photo », mais la saison des insectes tire à sa fin. J’espère néanmoins que ces quelques conseils vous seront utiles lors de la prochaine saison estivale. Vous saurez alors quels angles utiliser et quels organes photographier pour vous permettre d’identifier vos spécimens. Si vous êtes comme moi, ce ne sont pas les angles et le nombre de clichés qui manqueront!

 

PS – Pour ceux d’entre vous qui cherchent des conseils supplémentaires pour distinguer les deux espèces de chauliodes que nous avons au Québec, vous pouvez aussi consulter cette chronique.

 

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Order Megaloptera – Alderflies, Dobsonflies, and Fishflies. https://bugguide.net/node/view/233428
  • Bug Guide. Order Plecoptera – Stoneflies. https://bugguide.net/node/view/76
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

Chauliodes : un peigne ou un râteau?

C. rastricornis mâle_Bino
Voyez-vous les motifs noirs sur fond pâle (tête et thorax)?

Je dois vous avouer qu’aux fins de la présente chronique, j’avais commencé à me documenter au sujet d’une espèce très précise de mégaloptère : le chauliode parchemin (Chauliodes pectinicornis). Je croyais fermement que les individus que j’avais pris en photographie ces dernières années – dont un qu’on m’avait donné et qui fait maintenant partie de la ma collection – étaient de cette espèce…

Or, je fus étonnée de réaliser en effectuant quelques recherches que tous les spécimens que j’avais observés étaient plutôt de l’espèce Chauliodes rastricornis (je n’ai pas trouvé de nom commun pour cette dernière). On en apprend tous les jours!

Il faut dire que les deux espèces se ressemblent beaucoup au premier coup d’œil, surtout s’il s’agit de mâles. Selon Bug Guide, la meilleure façon de distinguer les mâles est d’examiner les motifs sur le dessus de la tête et du thorax. Chez C. rastricornis, les motifs sont foncés sur fond brun pâle, alors qu’ils sont brun pâle ou jaunâtres sur fond brun foncé chez C. pectinicornis. Les femelles C. rastricornis sont plus faciles à reconnaître : leurs antennes sont serrates (en forme de râteau), au lieu d’être pectinées (en forme de peigne) comme c’est le cas chez les mâles des deux espèces, ou encore chez la femelle C. pectinicornis.

C. rastricornis femelle
Femelle photographiée en 2015; voyez ses antennes qui ne sont pas pectinées
C. rastricornis mâle
Mâle C. rastricornis

Par conséquent, si l’on observe un chauliode aux antennes serrates, on peut être certain qu’il s’agit d’une femelle C. rastricornis. Autrement, il faut examiner plus attentivement les motifs sur la tête et le thorax. Dans le cas des individus photographiés, outre une femelle C. rastricornis facile à distinguer, tous mes spécimens présentaient des motifs foncés sur fond pâle. Cela me conduit à croire que je n’ai observé que des mégaloptères de l’espèce rastricornis. Qu’en dites-vous?

Par ailleurs, les sources consultées indiquent que C. rastricornis est une espèce printanière, alors que C. pectinicornis émerge plus tard pendant l’été. Toutefois, à nos latitudes, il semble que la période d’émergence soit décalée. Ainsi, les individus que je pus observer à la mi-juin 2015, la mi-juillet 2015 et le début juillet 2016 étaient tous des C. rastricornis, reconnus pour émerger plus tôt dans les latitudes plus au sud. Bug Guide parle d’émergences s’étalant de mars à mai en Caroline du Nord, mais se produisant aussi tard qu’au début juillet dans la région du Massachusetts. Si l’on extrapole, on peut penser que, un peu plus au nord, il serait normal d’observer une période d’émergence en juin et juillet.

Qu’il s’agisse d’une ou l’autre des espèces de chauliodes, les deux groupes évoluent sous forme larvaire dans les milieux aquatiques. Il s’agit de redoutables prédateurs qui se nourrissent d’une myriade d’insectes et d’invertébrés aquatiques. Leurs mandibules de grande taille ne laissent d’ailleurs présager aucun doute sur leurs préférences alimentaires! Aussi, ces larves peuvent passer de deux à trois années sous l’eau avant d’émerger; elles atteignent des tailles impressionnantes! Bien que mes clichés de larves n’incluent pas d’individus du genre Chauliodes, ceux-ci donnent tout de même une bonne idée des caractéristiques générales de ces créatures aquatiques. Voir cette chronique pour plusieurs photographies, ainsi que le cliché joint au présent billet.

C. rastricornis femelle_miellée
Femelle C. rastricornis à la miellée
Nigronia sp.
Larve de Corydalidae (genre Nigronia); pour donner un aperçu de la forme générale d’une larve de cette famille

Les préférences des larves de chauliodes en matière d’habitat contrastent avec les autres membres de la famille Corydalidae, réputés être plutôt sensibles à la pollution (voir l’indice de Hilsenhoff dans Hauer et Lamberti 2007). En effet, contrairement aux autres genres, les chauliodes préfèrent les milieux où le courant est lent. Ils évoluent dans les milieux boueux et riches en matières organiques, où les concentrations d’oxygène peuvent s’avérer faibles. C’est pour cette raison qu’ils portent des tubes respiratoires assez longs situés près du bout de leur abdomen – un critère qui permet de les distinguer.

Cette particularité explique sans doute pourquoi j’ai observé des adultes pour la toute première fois lors d’une chasse entomologique de nuit aux abords du lac Saint-Augustin, un lac riche en matière organique et présentant des signes de dégradation. À cet effet, les individus observés étaient attirés par les lumières disposées autour du lac par des collègues entomologistes. Étonnamment, nous avons même observé que certains de ces mégaloptères étaient attirés par la miellée (substance sucrée utilisée pour attirer notamment les papillons de nuit), alors que les sources consultées indiquent qu’ils ne se nourrissent pas en tant qu’adultes. Bug Guide dénote le même comportement.

Lors de cette activité nocturne, je pus prendre une femelle en vidéo (voir ci-dessous). On peut apprécier la forme de ses antennes qui sont filiformes et en forme de « râteau », plutôt qu’en forme de peigne. Cette dernière cherchait également à mordre. Voyez-vous ses mandibules ouvrir et fermer? Pas contente, la dame!

À la suite de cette activité, l’on m’offrit un des spécimens capturés pendant la soirée, dont une photo figure dans la présente chronique. Ses antennes en forme de peigne nous avaient initialement laissé croire qu’il s’agissait d’un chauliode parchemin… mais les motifs qui flanquent sa tête suggèrent plutôt que c’est bel et bien un C. rastricornis mâle. La leçon à retenir? Que les antennes soient en forme de râteau ou de peigne, il faut aller plus loin sans son investigation quand l’on fait face à un chauliode!

 

Vidéo 1. Femelle C. rastricornis, qui n’est pas très contente de se faire observer de près! Je l’ai relâchée peu de temps après!

 

Pour en savoir plus