Pourquoi les bébittes me trouvent-elles si délicieuse?

Prologue

L’ironie du sort veut que j’aie commencé à vous préparer ce qui suit en séjour en chalet, sur le bout d’un quai, crémée d’une généreuse couche de chasse-moustique.

Le groupe de clavardage des piqueurs

J’ai souvent l’impression que les insectes piqueurs du Québec ont un groupe de clavardage.

« Elle est dehors. »

« Parfait. J’arrive. »

« J’amène les brûlots. »

« Je préviens les mouches noires. »

Pendant ce temps, autour de moi, les autres personnes vivent une soirée d’été tout à fait normale. Elles jasent. Elles rient. Elles contemplent la nature. Elles disent même parfois des choses très provocantes comme : « Ah bon, il y a des moustiques? »

Oui. Il y a des moustiques. Ils sont sur moi.

La scène se répète : au chalet, en randonnée, près d’un feu ou pendant une tentative naïve de manger dehors sans servir moi-même de repas. Les autres humains du groupe semblent profiter d’une relation relativement pacifique avec la faune volante. Moi, je constate qu’une mouche noire peut localiser le derrière de mon oreille avec la précision d’un GPS militaire.

D’où la grande question, formulée avec toute la dignité qu’il me reste, le visage tout boursouflé : pourquoi les bébittes me trouvent-elles si délicieuse?

Vous sentez-vous comme moi? Oui: certains humains attirent bel et bien plus les mouches piqueuses que d’autres!

Délicieuse, ou simplement repérable?

Commençons par une petite déception : les moustiques, mouches noires, brûlots et mouches à chevreuil ne me choisissent probablement pas parce que mon sang est délicieux.

En effet, avant de boire notre sang, ces diptères doivent d’abord nous trouver. Pour cela, ils utilisent une série de signaux : le dioxyde de carbone que nous expirons, les odeurs que nous émanons, la chaleur de notre corps, l’humidité qui nous entoure, nos mouvements, nos vêtements et notre emplacement dans la nature.

Autrement dit, je ne suis peut-être pas plus délicieuse. Simplement plus facile à repérer.

Ces « signaux » ne sont pas identiques d’une personne à l’autre. Nous ne respirons pas tous exactement de la même façon. Nous n’avons pas tous la même chaleur corporelle, la même odeur de peau, la même transpiration, les mêmes bactéries cutanées, les mêmes vêtements ou les mêmes habitudes de camping.

Bref : chaque humain traîne autour de lui une petite « aura » chimique, thermique et visuelle bien à lui.

Le CO₂ : quand respirer nous trahit

Nous expirons du CO₂ à chaque respiration. C’est normal… et généralement recommandé! Malheureusement, le CO₂ constitue un indice très intéressant pour plusieurs insectes piqueurs : il annonce qu’il y a un animal vivant qui respire.

Chez les moustiques (famille Culicidae), le CO₂ peut déclencher ou orienter le comportement de recherche d’un hôte. Il n’agit pas seul, mais il met l’insecte en alerte. J’ai été surprise de lire que les moustiques peuvent repérer notre panache de CO₂ à une distance de 60 mètres. Maintenant je comprends pourquoi des hordes de ces bêtes finissent par me suivre lors d’une marche en forêt!

Du côté des mouches noires (famille Simuliidae), de petites mouches robustes associées à l’eau courante où leurs larves se développent, le CO₂ semble aussi jouer un rôle. Certaines études ont observé que le CO₂ expiré contribuait aux différences entre des personnes plus ou moins attirantes pour des femelles en recherche de sang.

Ce minuscule point sur mon bras, c’est un brûlot!

Les brûlots (famille Ceratopogonidae) – de minuscules moucherons piqueurs dont j’ai parlé dans Quelle mouche t’a piquée? – réagissent également à des signaux comme le CO₂ qui, parfois combiné à d’autres odeurs, agit comme un aimant.

Quant aux mouches à chevreuil et aux mouches à cheval (famille Tabanidae), ces grosses mouches qui nous harcèlent et nous saignent littéralement, elles ne se fient pas seulement au CO₂, bien qu’il participe à la détection d’un hôte. Leur vision compte pour beaucoup. Nous le verrons plus tard.

Bref : une activité aussi banale que respirer nous rend déjà plus visibles.

Et il y a plus.

L’odeur de peau : à chacun son parfum

Nous dégageons – volontairement ou pas – une odeur qui nous est unique : celle produite par la peau, la sueur, le sébum et les microbes qui vivent sur nous.

Les femelles moustiques détectent ces composés odorants grâce à des récepteurs spécialisés, notamment sur leurs antennes.

Dans les sources consultées, j’ai appris que les personnes qui attirent les moustiques possèdent davantage d’un type d’acides gras, appelés acides carboxyliques, dans les émanations de leur peau. Et la quantité de ces acides varie d’une personne à l’autre. National Geographic (2025) précise que l’odeur de ces acides « est parfois comparée à celle du beurre ou du fromage rance ». Bon appétit!

L’importance de l’odeur est cependant moins bien documentée chez les autres insectes piqueurs rencontrés au Québec. Chaque groupe a ses propres outils sensoriels et ses propres préférences!

Les moustiques (maringouins) sont de loin les plus étudiés. Ici: encore moi qui fait un don de sang!

Chaleur, humidité et sueur : le halo de mammifère

Autre signal qui nous trahit : nous produisons de la chaleur. À cela s’ajoutent l’humidité de notre respiration et de notre peau, ainsi que la transpiration.

Chez les moustiques, la chaleur et l’humidité aident à confirmer qu’un hôte potentiel est tout près. Le CO₂ attire l’attention à distance, les odeurs donnent des informations supplémentaires, puis, à courte portée, la chaleur et l’humidité deviennent des indices clés. Il s’agit d’une approche en plusieurs étapes et non pas d’un unique panneau publicitaire lumineux qui mène directement à nous.

La sueur contribue au portrait. Elle contient des composés que les microbes de la peau peuvent transformer en odeurs détectables. De plus, elle accompagne typiquement l’effort, la chaleur et une respiration plus forte. Cela explique pourquoi certaines activités comme la randonnée ou la course transforment notre corps en message très lisible : « mammifère chaud et odorant disponible ».

Les mouches à chevreuil coupent la peau, puis lapent le sang qui s’écoule. Un exemple de blessure associée chez mon conjoint.

Bouger et contraster avec le décor

Parlant de bouger dehors : plusieurs mouches piqueuses utilisent des indices visuels.

Chez les moustiques, la vision travaille de pair avec les autres sens. Une fois qu’ils ont détecté du CO₂ et des odeurs humaines, ils utilisent ensuite des contrastes, des formes ou des couleurs pour s’orienter davantage vers leur cible.

Les indices visuels sont particulièrement importants pour les mouches à chevreuil et les mouches à cheval (famille Tabanidae). Ces grosses mouches diurnes sont souvent attirées par les silhouettes, les mouvements et les surfaces unies qui se détachent du décor. De plus, plusieurs espèces montrent une préférence pour les objets foncés et brillants – qui ressemblent aux reflets des milieux aquatiques là où elles se reproduisent. On comprend donc pourquoi elles s’intéressent vivement à des véhicules sombres, des personnes qui marchent… ou encore qui battent des bras!

Quand notre panneau clignote plus fort

Certains facteurs peuvent modifier temporairement notre détectabilité.

L’exercice, par exemple, augmente la respiration, la chaleur corporelle et la transpiration. Pour un insecte qui cherche un hôte, cela peut rendre le signal plus fort.

La grossesse est un autre facteur susceptible d’amplifier le signal, notamment parce qu’elle peut s’accompagner de changements dans la respiration, la température corporelle et les odeurs émises. Il faut toutefois éviter les raccourcis : la grossesse n’attire pas automatiquement tous les insectes piqueurs. C’est plutôt qu’elle peut modifier plusieurs signaux auxquels certains moustiques sont sensibles.

La bière a aussi été associée à une augmentation de l’attractivité, mais les changements (odeurs corporelles, métabolisme, etc.) qui en sont responsables restent mal connus. Une étude (Lefèvre et collab. 2010) a néanmoins pris soin de mesurer la température corporelle et le CO2 émis et a conclu que l’attractivité après consommation de bière ne pouvait être expliquée par ces deux facteurs.

Enfin, les savons, parfums et produits corporels peuvent également changer temporairement notre odeur. Comme pour tout le reste, l’effet peut varier selon le produit, la personne et l’espèce de moustique. Tantôt, ils peuvent augmenter l’attraction, tantôt, ils la diminuent. Cela ne signifie donc pas de ne plus vous laver!

À chaque mouche sa méthode

Il est tentant de mettre tous les insectes piqueurs dans le même panier. Or, les moustiques, les mouches noires, les brûlots et les mouches à chevreuil appartiennent chacun à une famille distincte. Et ils ne cherchent pas tous leurs hôtes exactement de la même manière.

Les moustiques sont les mieux étudiés. On sait qu’ils utilisent une combinaison d’indices chimiques et physiques : CO₂, odeurs de peau, chaleur, humidité, signaux visuels. Qui plus est, l’importance de ces signaux peut varier entre les espèces.

Chez les mouches noires et les brûlots, le CO₂ et les différences entre individus semblent être des facteurs importants, mais les données sont moins abondantes que chez les moustiques.

Mouche noire qui me dévore. Me restera-t-il du sang d’ici la fin de cette chronique?

En ce qui concerne les mouches à chevreuil et les mouches à cheval, la vision joue un rôle évident dans leur recherche d’hôtes : mouvement, forme, contraste, couleur foncée. Elles combinent entre autres ces signaux au CO₂ et aux odeurs. Fait intéressant : les motifs lignés ou à pois leur sont moins attrayants. Pourquoi pas un manteau zébré pour mieux se protéger, alors? De plus, ces gros diptères préféreraient des proies plus chaudes et… situées en plein soleil!

Pour résumer, si je semble attirer plusieurs types de piqueurs, ce n’est pas nécessairement parce que je possède une mystérieuse essence universelle délectable. Je produis plusieurs signaux intéressants à la fois : je respire, je chauffe, je bouge, je sens quelque chose, je porte du foncé et je me tiens au mauvais endroit au mauvais moment. Genre, près des milieux aquatiques que j’aime tant.

Bref, j’existe dehors avec un peu trop d’enthousiasme biologique!

Mythes et autres légendes de feu de camp

Quand je dis que je me fais piquer beaucoup plus que la moyenne des gens, on me dit parfois : « Ah, tu dois manger beaucoup de bananes ». Ou encore que ce pourrait être mon groupe sanguin.

Bien que je mange effectivement des bananes tous les matins, je doute que ce soit la meilleure explication.

Qu’en est-il vraiment?

Premier mythe : les insectes nous préfèrent parce qu’on a le sang sucré. Eh non! Malheureusement, comme vous l’avez compris, ces derniers ne commencent pas leur recherche en goûtant notre sang. Ils doivent d’abord nous localiser. Et, pour ce faire, ils se fient aux signaux accessibles avant le repas : respiration, odeurs, chaleur, humidité, mouvement. Mythe déboulonné!

Deuxième hypothèse : le groupe sanguin. Quelques études ont observé des préférences dans certaines conditions. Par exemple, certaines espèces de moustiques préféreraient des personnes du groupe O. Comment est-ce possible sans avoir préalablement goûté au sang? Il a notamment été suggéré que ces insectes seraient en mesure de détecter indirectement des substances associées au groupe sanguin dans les sécrétions des personnes. Toutefois, les résultats varient selon les espèces et la méthodologie employée. En revanche, d’autres études n’ont trouvé aucun effet. Le groupe sanguin ne constitue donc pas, à lui seul, une explication bien établie et son effet demeure incertain.

Mes multiples dons de sang!

Même constat pour l’alimentation. Les bananes, l’ail, certaines vitamines et plusieurs autres suspects ont été accusés au fil du temps. Nos choix alimentaires peuvent peut-être modifier légèrement nos odeurs corporelles, mais les preuves restent à faire. À prendre, donc… avec un grain de sel!

Maintenant, une question que je me pose depuis longtemps : est-ce que le stress joue un rôle? Pour ceux qui ne me connaissent pas… eh oui, je suis une personne nerveuse! Alors, est-ce que cela expliquerait pourquoi j’attire beaucoup plus les mouches hématophages que les autres? Peut-être! Je n’ai pas mis la main sur une étude qui fait le lien direct entre le stress et les piqûres, mais on peut inférer ce qui suit : quand je suis stressée, je sue davantage, je respire différemment et la température de ma peau change. Il pourrait donc s’agir d’une piste.

Enfin, j’ai été étonnée de lire dans l’une des sources (Lyimo et Ferguson, 2009) que le sang anémique est plus facile à digérer par les moustiques. Est-ce que cela pourrait les attirer davantage? Je fais de l’anémie légère depuis bien des années. Intrigant, mais ça n’enlève pas le fait que je dois d’abord être détectée avant « l’effet anémie ». Un pensez-y-bien.

En outre, il faut résister à la tentation d’opter pour une seule cause. La réalité est multifactorielle : il y a un ensemble de petits signaux, certains durables, d’autres temporaires, qui s’additionnent dans un contexte donné et qui nous trahissent. Si vous êtes curieux, jetez un coup d’œil à la section Pour en savoir plus : vous y trouverez encore plus d’hypothèses!

Comment devenir une personne moins délicieuse

Peut-on changer sa petite aura de mammifère? Non.

Mais on peut rendre la tâche plus difficile aux insectes piqueurs.

Un bon point de départ, c’est de porter des vêtements longs, pâles et difficiles à percer. Ils réduisent l’accès à la peau, diminuent les contrastes et protègent mécaniquement contre plusieurs piqûres ou morsures. Les vêtements pâles nous rendent également moins chauds. D’autres barrières physiques sont précieuses, comme les moustiquaires et les chapeaux à filet.

Chez les mouches à chevreuil et à cheval, les couleurs et les motifs comptent : Krčmar et collab. (2014) ont démontré que les pièges noirs, bruns, bordeaux, rouges et bleus attiraient beaucoup plus ces mouches que les pièges verts, lilas, blancs, oranges et jaunes. Comme mentionné plus haut, les rayures et les pois pourraient aussi les confondre. Et moi qui porte majoritairement du noir et du bleu foncé (uni) en rando! Oust de mon garde-robe, vêtements foncés!

Les chasse-moustiques homologués figurent parmi les outils les plus utiles. Faites des essais pour voir ce qui vous convient le mieux, car leur efficacité et leur durée de protection varient selon l’ingrédient actif et sa concentration. En effet, le produit idéal pour vous ne l’est peut-être pas pour les autres. Par exemple, la citronnelle, qui protégeait bien ma collègue lorsque nous faisions des échantillonnages sur le terrain, n’avait aucun effet dissuasif une fois sur moi : je me faisais dévorer!

Le vent aussi peut aider. Les petits insectes volants ont plus de difficulté à nous rejoindre quand l’air bouge. Profitez allégrement des endroits exposés à la brise!

Bien sûr, il importe de tenir compte du moment et de l’endroit où l’on se trouve. Les abords de milieux aquatiques, les sous-bois, les périodes sans vent, ainsi que le matin et le soir peuvent favoriser les rencontres, selon les espèces. Si on ne peut éviter ces situations, on peut néanmoins s’y préparer.

Vêtements pâles, chapeau et filet moustiquaire: mes tentatives pour être moins délicieuse tout en profitant du plein air!

Je respire, donc on me trouve

La réponse à ma question initiale est à la fois rassurante… et un peu vexante.

Les insectes ne me trouvent probablement pas délicieuse au sens gastronomique. Ils ne se réunissent pas vraiment dans un groupe de clavardage pour coordonner leurs attaques.

Ils me repèrent parce que j’existe d’une manière détectable. Je respire. Je chauffe. Je bouge. Je transpire. Ma peau et mes microbes émettent une signature chimique. Mes vêtements contrastent peut-être avec le décor. Je me situe souvent au mauvais endroit, au mauvais moment : en pleine nature, que j’adore!

Bref, ce n’est pas personnel : c’est sensoriel.

Qu’on le veuille ou non, on doit reconnaître une chose : ces minuscules insectes sont remarquablement doués pour capter les messages que notre corps envoie… malgré lui!

Délicieuse? Peut-être.

Repérable? Très certainement.

Et moi qui croyais que j’avais du bon sang!

Pour en savoir plus

Kossé ça cette grosse bébitte-là ?! Le léthocère d’Amérique !

La photo qui m’a donné envie de vous parler du léthocère d’Amérique.

Le temps chaud ne fait que commencer à se pointer le bout du nez, mais les réseaux sociaux québécois débordent déjà de photos d’un énorme insecte qui impressionne.

Lorsque l’une de mes amies d’adolescence a elle-même publié une photo de cet insecte, accompagnée du texte « C’est quoi cette sorte de bébitte ?? », j’ai sauté sur l’occasion pour démystifier l’arthropode en question.

Qui est-ce ?

Il s’agit d’un léthocère d’Amérique (Lethocerus americanus), aussi appelé punaise d’eau géante.

Et avec raison !

Le léthocère peut atteindre une longueur de 55 à 65 mm, faisant de lui l’insecte québécois possédant le plus gros corps.

Vidéo complémentaire : les punaises d’eau géantes !

Qui dit gros insecte dit… gros appétit ! Ainsi, notre punaise d’eau géante est un prédateur particulièrement vorace. Elle se nourrit non seulement d’invertébrés aquatiques, mais aussi de vertébrés comme des têtards et des petits poissons. Tout ce qui est de taille à être maîtrisé figure au menu.

Le léthocère d’Amérique est gros. Ici dans la main de Ludovic Leclerc, qui l’a capturé.

Pour se nourrir, le léthocère saisit sa proie avec ses impressionnantes pattes ravisseuses. Ensuite, à l’aide de son rostre, il injecte des enzymes digestives, qui ont tôt fait de liquéfier les tissus internes de ses proies. Il ne lui reste qu’à siroter ce « savoureux » breuvage !

Outre sa taille, pourquoi le léthocère fait-il tant l’objet de clichés sur les réseaux sociaux ? C’est que cette bête est attirée par nos lumières, alors qu’elle se déplace pendant la nuit. On la retrouve donc souvent près de nos demeures, voire dans nos piscines.

Le rostre d’un léthocère (à gauche) contre les mandibules d’un coléoptère (à droite).

Un œil moins averti pourrait confondre les punaises d’eau avec des dytiques, d’autres insectes aquatiques prédateurs, au corps plutôt ovale, et dont les plus gros individus atteignent 40 mm. Toutefois, les punaises d’eau géantes font partie de la famille des hémiptères (punaises et cie), alors que les dytiques sont des coléoptères. Deux critères propres à ces familles peuvent donc nous aider à les distinguer : les pièces buccales et les ailes.

Les pièces buccales des hémiptères ressemblent à des pailles, que l’on appelle rostre. En revanche, les coléoptères sont munis de mandibules, des sortes de « dents » qui se referment l’une contre l’autre (voir cette photo des pièces buccales d’un dytique). Pour ce qui est des ailes, celles des hémiptères, comme le nom de cette famille le suggère, ne sont pas complètes : les ailes antérieures sont partiellement rigides et recouvrent le dos en se croisant. Les coléoptères, de leur côté, ont des ailes antérieures rigides qui recouvrent entièrement les ailes membraneuses postérieures de l’abdomen.

Une nèpe (à gauche) et un léthocère (à droite). Notez les longs tubes respiratoires au bout de l’abdomen de la nèpe.

Si ces critères ne suffisent pas, jetez un coup d’œil au bout de l’abdomen : une punaise d’eau géante adulte présente deux appendices courts à cet endroit (voir la vidéo qui accompagne la présente chronique). Ce n’est pas le cas des dytiques. Ces appendices font partie d’un tube respiratoire, qui permet aux punaises de s’alimenter en oxygène, même lorsqu’elles sont sous l’eau. C’est ce qui explique pourquoi ces dernières se tiennent très souvent près de la surface de l’eau, l’extrémité de leur abdomen brisant légèrement la surface. Elles respirent… un peu comme ce que nous faisons à l’aide d’un tuba ! Fait à noter : ces appendices sont rétractables. Par conséquent, leur présence confirme qu’il s’agit d’une punaise d’eau, mais leur absence fait que l’on doit vérifier la présence des autres critères susmentionnés. Autre point : si ces organes sont longs, il pourrait s’agir d’une nèpe, un autre hémiptère. À ne pas confondre !

Enfin, nous avons deux genres de punaises d’eau géantes au Québec, dont l’une est plus petite que le léthocère. Il s’agit du genre Belostoma, au sujet duquel j’ai écrit cette chronique que je vous invite à lire !

Un léthocère (genre Lethocerus; à gauche) et un plus petit membre de la famille (genre Belostoma), à droite.

Mythes ou vérités

Une des raisons qui m’a poussée à écrire le présent billet, c’est la volonté de mettre un peu d’ordre dans la vaste panoplie d’affirmations que l’on peut lire sur les réseaux sociaux, lorsque quelqu’un publie une photo de léthocère d’Amérique. Sont-elles vraies ou exagérées ?

Lançons-nous !

1. Les léthocères sont indésirables.

Un article qui a été republié récemment m’a particulièrement fait réagir. Sur cette page de Météomédia, on dit qu’il est impératif de se débarrasser du léthocère, d’ailleurs qualifié « d’aspect peu ragoûtant », s’il est retrouvé dans notre bassin d’eau. Le terme me semblait un peu trop alarmiste.

Qu’en est-il ?

Premièrement, à cause de leur appétit vorace, les léthocères constituent-ils une menace dans un étang ?

La réponse semble être… oui, mais !

Selon Voshell (2002), on aurait recensé des cas où des individus ont été vus se nourrissant de poissons de 8 cm (truite) et 9 cm (jeune brochet maillé). Il conclut en outre que les punaises d’eau géantes peuvent être une menace pour les élevages de poissons. Par ailleurs, Folles Bestioles nous permet d’observer un cas où un léthocère d’Amérique, fraîchement capturé, se nourrit d’une petite barbotte.

Cependant, notre léthocère, prédateur comme il est, pourrait s’avérer utile pour manger d’autres organismes peuplant votre étang qui, eux, sont moins désirables. Tout est dans la nuance !

Deuxièmement, dans le même article, on parle de se débarrasser des léthocères, lorsque dans notre étang, pour éviter qu’ils ne s’y reproduisent et prolifèrent. Il est question d’une centaine d’œufs qui pourraient y être pondus, laissant une impression d’infestation imminente.

Encore une fois, j’apporterais un bémol.

Il est vrai que la femelle peut pondre quelque 150 œufs. Néanmoins, le léthocère d’Amérique n’est pas une espèce envahissante, mais bien indigène. De plus, les adultes sont ailés : une fois dans votre étang, ils ne sont pas pris pour y rester indéfiniment. Ils peuvent quitter d’eux-mêmes pour aller manger… ou même pondre ailleurs.

Faut-il impérativement s’en débarrasser ? Non, pas nécessairement !

2. La morsure du léthocère est redoutable.

Autre mythe : leur morsure ! On lit en effet beaucoup de commentaires sur l’incroyable morsure des punaises d’eau géantes.

Est-ce vrai ?

Selon les sources scientifiques consultées, oui, le léthocère a le potentiel de nous mordre – je dirais même de nous poinçonner – à l’aide de son rostre. Cependant, je lis dans plusieurs ouvrages que c’est normalement lorsque l’on tente de le manipuler et qu’on le perturbe qu’il va tenter de mordre. Malgré son appétit vorace, nous ne sommes pas d’intérêt pour lui !

De plus, sa morsure peut engendrer une réaction (on réagit aux sucs qu’il nous injecte), laquelle inclut de l’enflure, une sensation de brûlure ou l’apparition d’une tache brunâtre. Ne redoutant rien, Folles Bestioles nous démontre l’effet de la morsure dans cette vidéo. Chapeau pour la démonstration !

Constat des différentes sources consultées: oui, ça fait mal et, oui, une réaction est observée et peut persister jusqu’à plusieurs jours suivant l’injection.

Donc, sans être alarmiste, il est suggéré de manipuler ces insectes avec précaution.

Par ailleurs, si vous en trouvez dans vos piscines et que vous craignez qu’elles grimpent sur vous – elles veulent sans doute simplement sortir de là et vous êtes un support adéquat –, retirez-les à l’aide d’un filet et déposez-les à l’écart. Elles se sécheront les ailes et s’envoleront, comme cette punaise du genre Belostoma que j’avais observée en 2016.

Hum, cette bête a un air malin ! Elle peut mordre lorsque perturbée.

3. Le mâle léthocère porte les œufs sur son dos.

Avez-vous déjà entendu parler du fait que les punaises d’eau géantes mâles portent leur progéniture (les œufs) sur leur dos ? C’est vrai… en partie !

En fait, ce sont les genres Belostoma et Abedus (ce dernier est cependant non retrouvé au Québec) qui adoptent ce comportement. J’en parle d’ailleurs un peu plus dans la chronique associée.

En revanche, le genre Lethocerus, auquel appartient le léthocère d’Amérique, ne présente pas ce comportement. La femelle pond plutôt ses œufs sur la végétation aquatique, les roches, de même que les branches et les feuilles retrouvées près de l’eau ou sous l’eau. Néanmoins, les mâles demeurent à proximité des œufs après qu’ils aient été pondus, afin de les protéger. Ils ne transportent pas leurs rejetons sur le dos, mais ce sont tout de même de bons pères !

Une grosse « bébitte » redoutable ?

Oui, le léthocère d’Amérique est impressionnant. Sa taille et sa voracité le confirment.

Est-il redoutable et indésirable pour autant?

Bien sûr que non !

Ce prédateur indigène joue un rôle important dans les écosystèmes aquatiques. En plus de contribuer à réguler des populations de plusieurs groupes d’organismes aquatiques, il entre dans l’alimentation de divers vertébrés, dont des poissons, des oiseaux aquatiques… et même des humains ! En effet, les punaises d’eau géantes sont considérées comme un délice en cuisine vietnamienne.

Il y a donc plus de chances que nos punaises soient croquées par des humaines… qu’elles ne nous croquent !

Pour en savoir plus