Le gomphe-cobra : loin d’être une vipère!

Gomphe-cobra 1
Femelle gomphe-cobra
Gomphidae
Naïade de gomphe observée lors des émergences (possiblement un gomphe-cobra, mais non confirmé)

Au mois de juin 2013, lors d’une de mes marches routinières à la plage Jacques-Cartier, sur le bord du fleuve Saint-Laurent à Québec, je remarquai une émergence massive d’une jolie libellule de la famille des Gomphidae : le gomphe-cobra (Gomphus vastus). Il y avait tellement d’individus que bon nombre d’entre eux s’étaient retrouvés écrasés dans le sentier pédestre bordant le fleuve, d’où ils émergeaient. Depuis, je remarque annuellement l’émergence de cette espèce au même endroit.

La date à laquelle les naïades (stade larvaire) de gomphes-cobras se transforment en adultes est très similaire d’une année à l’autre : entre le 13 et le 19 juin pour mes quatre années d’observation (2013 à 2016). D’ailleurs, pendant cette période, j’observe non seulement des adultes, mais aussi des naïades se promenant à marée basse, ainsi qu’une très grande abondance d’exosquelettes demeurés accrochés aux murets artificiels et aux rochers longeant la plage.

Il faut dire que les libellules subissent une métamorphose dite simple où l’adulte s’extirpe de sa carcasse de naïade – l’exosquelette ou l’exuvie – sans passer par le stade de pupe, contrairement par exemple à la chenille qui forme une chrysalide avant de devenir un papillon. En observant attentivement les exuvies que les libellules laissent derrière elles lors d’une émergence importante, on peut dénicher quelques cas où la métamorphose s’est arrêtée subitement, l’adulte semblant s’être figé dans le temps, telle une statue, alors qu’il émergeait (voir mes photos plus bas). On peut observer également plusieurs individus mal formés. C’est ainsi que je gonflai ma collection d’insectes, étant donné que je ne préserve que des individus que je trouve déjà morts : à chaque émergence annuelle, je croise plusieurs individus déformés qui n’ont pas survécu. Visiblement, la métamorphose demande beaucoup d’énergie et peut mal tourner. Un coup de vent, une grosse vague au mauvais moment, qui sait?

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Métamorphose interrompue – l’individu semble être mort avant la fin

Revenons à nos Gomphus vastus. Les membres de la famille Gomphidae sont faciles à distinguer des autres familles de libellules : le bout de l’abdomen des adultes est renflé. C’est d’ailleurs cet attribut qui leur a donné leur nom anglais « Clubtail », dont la traduction instantanée serait « queue en forme de club de golf »! Chez les naïades, ce sont les antennes qui permettent l’identification à la famille : le troisième segment est plus long et apparent, alors que le quatrième est à peine perceptible – un tout petit point insignifiant tout au sommet!

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Mâle gomphe-cobra; le bout de l’abdomen ressemble à un cobra, d’où son nom!
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Les antennes des naïades de Gomphidae sont distinctes (ici sur une exuvie)

Pour ce qui est des gomphes-cobras en tant que tels, le gomphe fraternel (Gomphus fraternus) présent au sud-ouest du Québec lui ressemble passablement. Il faut être attentif aux motifs jaunes vers la fin de l’abdomen : le gomphe fraternel possède une tache jaune triangulaire sur le dessus du 8e segment (cette photo), alors que celui du gomphe-cobra est majoritairement noir. De même, le gomphe fraternel présente plus de jaune sur les côtés de ce segment, alors que cela se résume à une tache plus petite chez le gomphe-cobra.

Comme toutes les libellules, notre insecte de la semaine est un prédateur par excellence et il ne fait pas la fine bouche. Son menu comprend tout invertébré qui est de taille à être maîtrisé. Cela inclut les mouches piqueuses qui sont considérées comme étant indésirables : maringouins (Culicidae), mouches noires (Simuliidae), mouches à chevreuil ou à cheval (Tabanidae). Bref, les libellules sont nos alliées!

La naïade n’est pas en reste et se nourrit d’invertébrés de toutes tailles. Elle peut aussi s’attaquer à des petits poissons et têtards si le besoin se fait sentir. On retrouve cette espèce d’odonate dans les cours d’eau à substrat sablonneux ou graveleux où le courant s’avère faible à modéré. Elle s’observe également dans les lacs bordés de roches, selon Paulson (2011). Hutchinson et al. (2014), quant à eux, précisent que cette espèce est surtout rencontrée dans les grandes rivières. Pour ma part, c’est en bordure du fleuve Saint-Laurent à la hauteur de la ville de Québec que j’effectue mes observations chaque année – donc une grande rivière en effet! Le secteur où elles semblent être présentes en grand nombre est composé de sédiments mous probablement entraînés en large partie par la rivière du Cap-Rouge. Ce secteur est également caractérisé par des dépôts de galets et de blocs par endroits.

Gomphe-cobra lunch
C’est l’heure de la collation!

L’adulte émergé demeure à proximité du milieu aquatique où il a évolué. Les mâles vont souvent se percher dans les buissons et les arbres le long du littoral, ou encore sur les roches exposées dans les rivières à substrat plus grossier. Comme je l’ai mentionné plus tôt, nombreux d’entre eux s’observent le long du sentier pédestre qui borde le fleuve. Malheureusement, plusieurs individus s’aventurent trop près des piétons; il s’agit probablement d’adultes fraîchement émergés qui rampent encore au sol.

La copulation, quant à elle, a lieu dans la végétation, habituellement à hauteur de tête ou plus haut encore. Une fois fécondée, la femelle survole les milieux aquatiques environnants et y dépose ses œufs en tapant la surface de l’eau du bout de son abdomen.

Mon expérience des dernières années m’a permis de constater que cette espèce d’anisoptère se laisse approcher assez facilement. Si vous souhaitez l’observer ou encore la photographier, vous pouvez faire une incursion sur le bord du fleuve à Québec à compter de la mi-juin. G. vastus semble très ponctuel! J’ai pu, pour ma part, manipuler et photographier de nombreux individus depuis ma première observation en 2013. Il faut dire que, malgré leur nom, ces libellules ne se défilent pas comme un serpent!

 

Galerie photo et vidéo 

Vidéo 1. Naïade de gomphe observée à marée basse : ce pourrait être un gomphe-cobra, puisqu’elle fut observée en période d’émergence de cette espèce, mais je ne suis pas en mesure de confirmer cette affirmation hors de tout doute.

Gomphe-Cobra Métamorphose ratée 1
La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu
Gomphe-Cobra exosquelettes
Lors de l’émergence des gomphes-cobras, beaucoup d’exuvies sont visibles le long de la plage Jacques-Cartier
Gomphe-cobra mâle_dos
Mâle vu de dos

Pour en savoir plus

 

Queue mouchetée et face blanche!

Certains insectes possèdent des attributs qui les rendent facilement identifiables, même pour les néophytes. Leur nom commun reflète parfois ces caractéristiques, ce qui est d’autant plus aidant. C’est le cas de la Leucorrhine mouchetée (Leucorrhinia intacta), une libellule dont le nom commun anglais est Dot-tailed whiteface – littéralement face blanche à queue mouchetée.

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Mâle Leucorrhine mouchetée photographié à l’été 2013

Vous l’aurez deviné, l’abdomen de la bête est ponctué d’un point jaune très visible, alors que sa face (hormis les yeux) est toute blanche. Le reste de son corps, cependant, est entièrement noir.

C’est en visitant à deux reprises un cousin de mon conjoint, qui a un joli étang sur sa propriété (tout plein de bestioles!), que je fis la connaissance de cette charmante libellule dont l’aire de répartition couvre une bonne partie de l’Amérique du Nord, incluant le Québec méridional.

Comme ses consœurs libellules, la Leucorrhine mouchetée est un redoutable prédateur et se délecte d’à peu près tout ce qui est de taille à être maîtrisé : moustiques, papillons, éphémères et j’en passe! Je l’ai d’ailleurs vue en pleine action, chassant une des (trop) nombreuses mouches à chevreuil (Tabanidae : Chrysops lateralis) qui sillonnaient les environs de l’étang à la recherche de proies vulnérables… comme une entomologiste amateur concentrée à prendre des photographies de libellules!

Cet odonate préfère les milieux d’eaux calmes comme les étangs et les lacs où la végétation aquatique est abondante. La larve, comme toutes les larves de libellules, vit sous l’eau et attend patiemment qu’une proie passe à proximité pour la dévorer. Il s’agit également d’un vorace prédateur qui se satisfait non seulement d’invertébrés, mais aussi de petits poissons et de têtards.

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Autre mâle, même endroit, mais cette fois en 2014!

Au Québec, les larves émergent vers la fin du printemps. La saison où les adultes peuvent être observés s’étend, quant à elle, de mai à août. Pour ma part, les deux fois où j’ai pu observer des individus de cette espèce, c’était en plein milieu du mois de juillet.

En période de reproduction, les mâles se promènent à la recherche d’une partenaire. Ils peuvent passer de 15 minutes à 6 heures au même endroit en attente de Madame Parfaite. Selon Paulson 2011, ils ne défendent pas de territoire fixe comme le font d’autres espèces. La copulation dure entre 5 à 25 minutes, ce qui est nettement plus long que la libellule lydienne avec son… trois secondes! Après ces ébats amoureux, la femelle déposera ses œufs en vol, en donnant de petits coups rapides du bout de son abdomen à la surface de l’eau, de préférence dans des secteurs où la végétation aquatique est abondante.

Les femelles matures ressemblent plutôt aux mâles, mais les femelles immatures, quant à elles, sont un peu plus difficiles à identifier (voir cette photo). Qu’à cela ne tienne! Cela ne devrait pas vous empêcher d’apprécier leur grâce! Et rappelez-vous : si vous apercevez une libellule à la face blanche et à la queue mouchetée, vous faites sans aucun doute face à un mâle ou une femelle mature Leucorrhine mouchetée! Bonne observation!

 

Pour en savoir plus

Respirer sous l’eau

Je vous fais une confidence. Quand j’étais petite (entre 8 et 12 ans, environ), je pouvais passer des journées presque entières à me baigner. Je m’amusais à plonger ma tête sous l’eau et à « renifler ». Je m’imaginais que j’étais capable de respirer un tout petit peu sous l’eau. Bon, d’accord, c’était à l’époque du film Splash mettant en vedette Daryl Hannah et Tom Hanks. J’étais sans doute un peu trop inspirée par ces histoires de sirènes (bien que je devais pour ma part avoir davantage la grâce d’un lamantin!).

Notonecte
Le notonecte peut faire le « plein d’air » en sortant le bout de son abdomen de l’eau
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Les chironomes rouges respirent par leur « peau » et peuvent emmagasiner l’oxygène

Ce n’est donc pas une surprise si je vous dis que je suis fascinée par cette capacité de plusieurs espèces d’invertébrés à respirer sous l’eau. Les stratégies pour ce faire sont fort variées et je vais tenter d’en effectuer un petit survol – aussi modeste soit-il face à toute cette diversité!

Premièrement, il importe de mentionner que certains insectes ne respirent pas « réellement » sous l’eau. Ils transportent plutôt avec eux leur réserve d’air, comme un plongeur qui charrie sa bombonne d’oxygène. C’est le cas par exemple des dytiques (Dytiscidae), des coléoptères qui forment une bulle d’air au bout de leur abdomen dans laquelle ils puisent leur oxygène. Les notonectes ont également adopté une méthode similaire. Ces insectes, qui vivent tête vers le bas, n’ont qu’à transpercer la surface de l’eau du bout de leur abdomen afin de renouveler leurs réserves d’air. Les gerridés, quant à eux, sont munis de petits poils imperméables qui capturent l’air tout autour de leur corps avant de plonger. Vous aurez compris que ces insectes ne respirent pas « par le nez » comme nous le faisons, puisque leurs réserves d’oxygène sont souvent situées au bout de l’abdomen. La respiration chez les insectes pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une chronique en soi, puisqu’il y en a passablement à dire! D’ici à ce que j’écrive à cet effet, vous pouvez toutefois consulter certaines des sources citées dans les références ci-dessous (section « Pour en savoir plus »).

D’autres insectes ont aussi adopté des tactiques ne nécessitant pas de branchies, bien qu’ils vivent à temps plein sous l’eau et qu’ils ne se constituent pas de réserves d’air telles quelles. À titre d’exemple, les larves de syrphes – surnommées asticots à queue de rat – sont munies d’un long appendice qui ressemble en effet à une queue de rongeur. Elles s’en servent pour aspirer l’air présent à la surface de l’eau tout en demeurant ensevelies plus en profondeur, à l’abri des prédateurs. Elles ont un système respiratoire dit « ouvert », tout comme les insectes terrestres (c’est-à-dire que les stigmates, par lesquels elles respirent, ne sont pas recouverts d’une membrane comme certains insectes que je mentionnerai plus tard). Un tel système ouvert n’est pas la règle chez les insectes aquatiques qui demeurent complètement immergés, bien que l’on dénombre des groupes qui y font appel, particulièrement chez les diptères (tipules et maringouins, notamment).

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Cet Hydropsychidae possède des branchies visibles sur l’abdomen
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Les plécoptères comme ce Pteronarcyidae ont des branchies sur la face ventrale de leur abdomen

Certaines espèces, quant à elles, prélèvent majoritairement leur oxygène par diffusion à travers leurs tissus corporels mous. Il s’agit également d’une stratégie d’appoint souvent utilisée par les insectes qui ont un système respiratoire ouvert, ainsi que par ceux qui portent des branchies. Un cas notoire est celui des chironomes rouges : ils sont caractérisés par la présence d’hémoglobine qui leur permet de séquestrer une partie de l’oxygène obtenue par diffusion à la surface de leur corps et de l’utiliser en période d’anoxie (déficit en oxygène).

En revanche, de nombreuses larves d’insectes aquatiques sont dotées de branchies. Ces dernières prennent des formes variées : filaments touffus, filaments uniques, branchies aplaties en forme de feuille, etc. La raison d’être d’une branchie est fort simple : elle augmente la surface de contact du corps de l’insecte avec son milieu, contribuant à la capture d’une plus grande quantité d’oxygène. Les branchies constituent un système de respiration fermé (par opposition au système ouvert discuté plus haut). Cela signifie que les stigmates sont recouverts d’une membrane au travers de laquelle l’oxygène est diffusé.

Plusieurs larves de trichoptères et de plécoptères, par exemple, possèdent des branchies touffues apparentes sur la face ventrale de leur thorax et/ou de leur abdomen. Je pense plus précisément aux individus des familles Hydropsychidae (trichoptère), Perlidae (plécoptère) et Pteronarcyidae (plécoptère) sur lesquels les branchies sont facilement observables. Il s’agit d’ailleurs d’un critère utilisé dans l’identification de ces familles.

Chez les larves de mégaloptères, les branchies ont plutôt l’apparence de longs filaments disposés tout le long du corps. De plus, les larves ne se contentent pas que de ces filaments pour être alimentées en oxygène et sont en mesure d’assimiler l’oxygène dissous par diffusion à travers leurs tissus. Certaines espèces de mégaloptères nord-américaines possèdent aussi quelques branchies touffues à la base des plus longs filaments pour favoriser une meilleure captation de l’oxygène. Bref, toutes les techniques sont bonnes!

Corydalidae
Les filaments de chaque côté de ce mégaloptère (Corydalidae) sont des branchies
Aeshnidae Larve 2014
Les larves de libellules (ici une Aeshnidae) sont dotées de branchies internes

Pour ce qui est des éphémères, les branchies, bien visibles, sont disposées en deux rangées situées de chaque côté de l’abdomen (face dorsolatérale). Ils les agitent rapidement de sorte à y faire circuler l’eau, fait que l’on peut observer si l’on tient une larve d’éphémère vivante dans sa main et qu’on y ajoute un peu d’eau (voir la vidéo à la fin de la présente chronique pour un aperçu). Les branchies des éphémères ressemblent à des feuilles, prenant des formes très variées. Certaines sont de forme allongée, d’autres, plus rondes. Elles varient suffisamment en forme et en taille d’une famille à l’autre qu’elles peuvent servir à l’identification des individus. Les branchies des larves de demoiselles (sous-ordre Zygoptera), qui sont au nombre de trois, ressemblent également à de longues feuilles. Les demoiselles gardent ces branchies, situées tout au bout de leur abdomen, séparées de sorte à absorber le plus d’oxygène possible. Si cela ne s’avère pas suffisant, elles balancent leur abdomen de gauche à droite pour garder leurs branchies constamment en contact avec de l’eau saturée en oxygène.

Bien que les larves de demoiselles soient dotées de branchies externes, leurs proches parentes, les larves de libellules (sous-ordre Anisoptera), sont munies de branchies internes situées dans une chambre localisée au bout de leur abdomen. Par conséquent, elles doivent pomper l’eau par leur rectum afin de la faire circuler dans cette chambre interne où l’oxygène est extrait. Cela comporte un avantage : éviter que les branchies, souvent fragiles, soient endommagées.

Ce qui est étonnant, c’est que ces adaptations à la vie aquatique disparaissent complètement lorsque les larves d’insectes émergent et se transforment en adultes ailés. Croyez-vous que ces adultes gardent un souvenir de leur vie passée dans un tout autre milieu? Peut-être rêvent-ils encore de temps en temps, tout comme moi lorsque j’étais plus jeune, de pouvoir respirer sous l’eau?

 

Vidéo : Larve d’éphémère (Famille : Ephemerellidae) dont les branchies sont en mouvement (visionnez en haute définition).

 

 

Pour en savoir plus

100e publication de DocBébitte : La libellule gracieuse

Qui aurait cru, lorsque j’ai amorcé l’écriture du blogue DocBébitte, que je me rendrais à 100 publications? Aujourd’hui, ceci est chose faite. Je ne peux passer sous silence le fait que ce sont vos commentaires intéressés et constructifs qui me donnent la motivation de poursuivre!

Afin de vous remercier pour votre fidélité, je souhaitais que la 100e publication porte sur un sujet que vous avez choisi. Je vous avais offert quelques choix et la majorité d’entre vous a opté pour la libellule gracieuse.

Libellule gracieuse
Libellule gracieuse mâle (Libellula pulchella)

 

Toutes les libellules sont gracieuses, me direz-vous! Vous avez bien raison : ce sont des êtres fabuleux! D’ailleurs, vous êtes quelques-uns à m’avoir indiqué vouloir en savoir plus sur ce groupe comme un tout. Toutefois, dans le cadre de la présente chronique, je vais vous entretenir spécifiquement sur la libellule gracieuse (libellula pulchella). Pour ceux d’entre vous qui veulent en connaitre davantage sur les libellules en général, je vous recommande ces précédents articles (simplement cliquer sur le titre pour accéder aux chroniques en question) :

Comme pour plusieurs autres espèces de libellules, la libellule gracieuse semble mieux porter son nom anglophone : « Twelve-spotted skimmer ». En effet, on la reconnaît aisément par la présence de trois taches foncées équidistantes sur chacune de ses quatre ailes… pour un total de douze, vous avez bien compté! Les ailes du mâle mature – et, semble-t-il, d’un petit pourcentage des femelles – comportent aussi des taches plus pâles (bleu gris) qui s’insèrent entre les taches sombres. Le résultat est superbe… et facile à reconnaître!

Bien que l’abdomen du mâle mature soit également coloré (d’un bleu gris pâle similaire aux taches alaires), celui de la femelle est plus sobre, quoique bordé de lignes jaunes (voir cette photo). On pourrait la confondre avec la femelle de la libellule lydienne dont j’ai parlé récemment (cette photo). Cependant, les lignes jaunes de la libellule gracieuse femelle sont continues, comme une ligne que l’on aurait peinte à l’aide d’un petit pinceau. En revanche, celles de la libellule lydienne femelle sont discontinues et s’apparentent davantage à une série de points allongés. Il s’agit d’une des façons de les distinguer. Si vous voulez être sûrs de votre coup, vous pouvez aussi comparer les bandes jaunâtres sur le côté de leur thorax. Les libellules lydiennes possèdent un « point » de plus tout au bout de l’une de ces bandes (voir cette photo comparative). Encore une fois, donc, si vous prenez des photos de libellules – ou de tout autre invertébré – tâchez de couvrir le maximum d’angles possibles. Non seulement c’est amusant de prendre un million de clichés d’une bête (c’est ce que je fais, moi, au désespoir des gens qui m’accompagnent lors de ballades), mais cela pourrait vous garantir une identification fructueuse une fois de retour à la maison!

Libellule gracieuse 2
Libellule gracieuse dévorant un insecte (restes jaune-orangé)

Les habitats de prédilection de cette jolie libellule sont les étangs et les lacs où la végétation aquatique est abondante. C’est d’ailleurs aux abords d’un étang appartenant à un cousin de mon conjoint que j’ai eu l’occasion de prendre plusieurs clichés de cette espèce. En particulier, j’ai eu une interaction fort sympathique avec un de ces individus. Alors qu’il était perché sur un conifère, au repos, je m’approchai de plus en plus d’un mâle pour le photographier. Malheureusement, j’étais harcelée par tout un tas de mouches à chevreuil (Tabanidae; voir cette chronique) qui menaçaient de jeter ma séance de photo à l’eau. Quelle ne fut pas ma chance de réaliser que mon nouvel ami, lui, avait faim. Il faut dire que les Odonates, ordre auquel les libellules et les demoiselles appartiennent, sont de voraces prédateurs. Ainsi, « ma » libellule se mit à faire des rondes d’inspections autour de ma tête, quittant sa branche de façon sporadique, dans l’espoir d’y capturer un repas. Je pris ce comportement en vidéo, que vous pourrez visionner ci-dessous.

Au Québec, on retrouve la libellule gracieuse principalement dans le sud de la province. Son aire de répartition, selon Paulson (2011), se situe un peu au nord du fleuve Saint-Laurent. Sous nos latitudes, on peut communément l’observer du mois de juin jusqu’en septembre. Les mâles s’affairent alors à effectuer des patrouilles sur un territoire qui peut changer d’une journée à l’autre et s’étaler sur une superficie d’environ 100 mètres carrés. Les femelles fécondées, quant à elles, se chargent de déposer leurs œufs près de la végétation aquatique. S’ensuivra la naissance de jolies larves qui se métamorphoseront quelques années plus tard en de gracieuses libellules. Ou en des libellules gracieuses? Qu’importe! Pourvu qu’elles demeurent aussi agréables à observer!

Bonne fin de 100e lecture, chers lecteurs. J’espère avoir l’énergie pour me rendre, qui sait, à une 200e publication!

 

Vidéo. Libellule gracieuse mâle qui tente gentiment de me débarrasser d’un nuage de mouches à chevreuil! Observez bien : 1) les mouches qui passent devant l’objectif; 2) le bruit des ailes de la libellule lorsqu’elle passe près de ma tête.

 

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Bug Guide. Species Libellula pulchella – Twelve-spotted Skimmer. http://bugguide.net/node/view/3407
  • Wikipédia. Libellule gracieuse. http://fr.wikipedia.org/wiki/Libellule_gracieuse

Commune, cette libellule lydienne!

Au courant des deux dernières années, depuis que j’ai amorcé l’écriture du blogue DocBébitte, vous êtes quelques lecteurs à m’avoir envoyé des photographies d’une jolie libellule à l’abdomen blanc bleuté pour identification. Il s’agissait de clichés de la libellule lydienne (Plathemis lydia, famille Libellulidae), une libellule commune au Québec. D’ailleurs, son nom anglais « Common Whitetail » lui sied parfaitement!

Libellule lydienne
Mâle sur une roche, à l’affut d’une proie
Libellule lydienne femelle
La femelle, plus sobre, se camoufle bien

Ce sont les mâles de cette espèce qui font en particulier l’objet d’observations fréquentes. Bien que quelques autres espèces lui ressemblent, l’agencement des ailes tachetées et de la coloration pâle de l’abdomen rend la libellule lydienne mâle facilement reconnaissable. La femelle, de son côté, porte une robe plus discrète. Elle est presque entièrement brune. Toutefois, le motif présent sur ses ailes (trois taches distancées de façon égale) et les lignes blanchâtres (peuvent être d’apparence un peu jaunâtre) présentes sur le côté de son abdomen permettent de la distinguer des autres espèces. Il s’agit également d’un gros insecte, mesurant entre 42 et 48 millimètres de longueur.

Aussi, vous êtes nombreux à avoir en main des clichés de cette libellule, car son comportement la rend facile à observer. En effet, contrairement à d’autres libellules plus discrètes, la libellule lydienne aime se percher dans des endroits découverts et bas où l’on peut la voir facilement : roches, buches et branches basses font de bons perchoirs. Si on l’observe attentivement, l’on verra qu’elle ne fait pas que se reposer! Elle attend, sans bouger, qu’une proie lui passe au-dessus de la tête. Et hop, quelques coups de ses ailes et la proie se retrouve rapidement transformée en dîner!

Les mâles sont territoriaux et gardent farouchement leur site de reproduction. Ils patrouillent un assez vaste territoire s’étalant sur un rayon d’environ 4 mètres autour du site. De plus, ils peuvent y passer plusieurs heures par jour, jusqu’à un total de 18 jours. Pour un insecte dont la durée de vie maximale adulte (les larves de libellules vivent plusieurs années sous l’eau) s’élève à 36 jours, cela fait beaucoup de temps alloué à la reproduction!

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Mâle qui se prélasse au soleil – photographie soumise au concours de photographie en 2013

L’acte de copulation, quant à lui, ne durerait que trois secondes! Une fois fécondée, la femelle dépose ses œufs sur l’eau, près de la végétation aquatique, ou encore dans la boue ou les végétaux mouillés. Elle pond quelque 1000 œufs, à une vitesse approximative de 25 par seconde!

Selon Paulson (2011), on peut observer cette libellule en vol au Québec du mois de mai au mois de septembre. De plus, on peut la retrouver dans plusieurs provinces canadiennes, ainsi que dans tous les états américains (sauf quelques absences notées dans les régions arides).

La prochaine fois que vous verrez une grosse libellule bien installée au soleil sur une roche, tentez de remarquer la coloration de son abdomen et de ses ailes. Il pourrait bien s’agir de la commune libellule lydienne à l’affut d’une proie ou tout simplement en train de se faire « chauffer la couenne » au soleil!

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Bug Guide. Species Plathemis lydia – Common Whitetail. http://bugguide.net/node/view/603
  • Wikipédia (français). Plathemis lydia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Plathemis_lydia