Chironomes, maîtres des eaux!

La semaine dernière, je vous offrais une capsule spéciale pour l’Halloween. Il y figurait un invertébré bien particulier, qui ressemblait à une momie arborant une tête squelettique. Pas de pattes, pas de traits distincts. Cela ne vous laissait pas beaucoup d’indices, n’est-ce pas?

Momie
L’invertébré mystère est une nymphe de chironome

L’apparence particulière de cet invertébré est due au stade de vie dans lequel il se retrouvait au moment où je l’ai photographié : il s’agit d’une nymphe. À mi chemin entre la larve et l’adulte, la nymphe de plusieurs insectes ressemble ni plus ni moins à une momie. Certains insectes fabriquent des cocons plus rigides, comme par exemple les chenilles qui forment une chrysalide avant de devenir un papillon. Toutefois, d’autres insectes semblent plutôt se métamorphoser à la vue de tous, sous une pellicule transparente composée de leur exosquelette légèrement durci.

C’est notamment le cas de notre insecte de la semaine : un diptère (ordre incluant les mouches et les moustiques), de la famille des chironomidae. On les appelle communément des chironomes. Les adultes sont, en fait, de toutes petites mouches que l’on peut observer régulièrement accrochées à nos moustiquaires, ou encore formant un « nuage » près des lacs et des rivières (voir cette photo ou celle-ci). Bien qu’elles puissent nous agresser par leur grand nombre (essayer de prendre une marche sur le bord de l’eau à travers des nuées de chironomes n’est pas la chose la plus agréable), elles ne piquent pas.

La raison pour laquelle on les retrouve en grande quantité près des milieux aquatiques, c’est que les larves évoluent dans l’eau. De taille pratiquement microscopique jusqu’à un maximum de 3 centimètres, ces larves ressemblent un peu à des chenilles. Elles sont toutefois dépourvues des six « vraies » pattes que possèdent les chenilles. Elles sont plutôt munies de deux paires de « fausses » pattes : une première sous la tête et une seconde tout au bout de l’abdomen (voir cette photo). Elles s’en servent pour ramper, bien qu’elles se déplacent aussi en réalisant des mouvements ondulatoires assez brusques les propulsant à travers la colonne d’eau.

Chironomes Trois
Quelques larves de chironomes provenant de mon étang

J’ai eu l’occasion de filmer quelques petites larves de chironomes vivantes que j’ai prélevées en grattant des plantes et des roches de mon étang à poissons. Ces larves étaient toutes petites (la plus grosse ayant un diamètre tout juste un peu plus grand qu’un cheveu et mesurant 3 millimètres de long), mais le fait de les regarder au microscope m’a permis de prendre quelques vidéos intéressantes, que j’ai insérées à la fin de la présente chronique (pensez à les afficher en haute résolution, pour mieux voir les détails!).

Les larves de chironomes sont ubiquistes. On les retrouve dans tous les milieux aquatiques : lacs, rivières, étangs… même les trous d’arbres remplis d’eau n’y échappent pas! Elles constituent plus de la moitié des espèces invertébrées retrouvées en eau douce, rien de moins! De plus, de nombreuses espèces s’avèrent très tolérantes à la pollution. Certains individus arborent d’ailleurs une superbe couleur rouge vif (photo) associée à l’hémoglobine contenue dans leur sang, qui leur permet de subsister dans les milieux très pauvres en oxygène. Habituellement, une trop forte dominance de chironomes par rapport aux autres organismes n’est pas un bon signe quant à l’état de santé du lac ou du cours d’eau examiné.

Bien que certains chironomes aiment porter le rouge, il importe de noter que les couleurs des membres de cette famille peuvent être très variables : teintes brunâtres, verdâtres, jaunâtres, orangées… J’ai même un livre qui parle de pigmentations incluant le bleu, le rose et le violet (ce que je n’ai pas encore eu l’occasion d’observer pour ma part).

On peut détecter la présence de larves de chironomes, même lorsqu’on ne les voit pas. En effet, ces dernières élaborent souvent des tubes composés d’algues, de sédiments fins et de détritus divers qu’elles agglomèrent à l’aide de soie qu’elles produisent. Elles s’y enroulent et s’y cachent afin de fuir les prédateurs. Ainsi, il m’est fréquent de retrouver de longs (~1 cm) tubes d’algues et de matières variables lorsque je nettoie des objets qui ont trempé dans mon étang ou mon aquarium, sans toutefois apercevoir les chironomes qui les ont construits.

Les préférences alimentaires des chironomes varient énormément, selon l’espèce. Les repas favoris incluent : détritus tels les feuilles en décomposition, algues, plantes vasculaires, fongus et autres animaux (prédation ou parasitisme). Les chironomes jouent un rôle particulièrement important dans les écosystèmes aquatiques. Comme ils sont fort abondants, ils constituent une source de nourriture considérable à la base des chaînes alimentaires. Ils entrent dans l’alimentation de nombreux organismes, vertébrés ou non. Les larves et les nymphes forment notamment une grande partie du régime de multiples espèces de poissons.

D’ailleurs, lors d’une journée de pêche mémorable datant de quelques années (mémorable à cause de l’anecdote qui suit), je m’étais amusée à examiner le contenu alimentaire de truites mouchées (ombles de fontaine) que nous avions capturées. C’était à la fête de la pêche et nous partagions le lieu de « dissection » avec d’autres pêcheurs amateurs que nous ne connaissions pas. J’étais très impressionnée de découvrir que les estomacs de nos truites étaient remplis de nymphes de chironomes (et je l’exprimais à voix haute). Toutefois, les autres pêcheurs environnants ne partageaient pas tout à fait mon enthousiasme. J’ai appris que certaines personnes sont dégoutées par le fait de connaître ce qu’il y a dans l’estomac des poissons qu’ils prévoient manger! Bref, je me fais encore taquiner à l’occasion par les amis avec qui j’étais à la pêche à l’effet que je « traumatise » les gens en leur parlant de contenu stomacal… Vous serez avertis si vous souhaitez m’amener à la pêche un jour!

 

Galerie vidéo

Larves de chironomes vivantes, sous mon microscope. Elles représentent différentes formes et colorations.

 

Ici, on voit une larve qui est cachée dans son fourreau. On peut voir les différents éléments constituant le fourreau (algues, sédiments, etc.).

 

Pour terminer, voici trois autres larves de chironomes, dont deux qui étaient cachées dans des fourreaux.

Pour en savoir plus

  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Bug Guide. Family Chironomidae – Midges. http://bugguide.net/node/view/3163
  • Troutnut. Chironomidae (Midges) True fly larva pictures. http://www.troutnut.com/specimen/455

Gagnante du concours amical de photographie 2013: La mante religieuse de Emmy Benoit!

Vous avez été plusieurs à me transmettre de superbes photos d’invertébrés pour cette première édition du concours de photographie d’invertébrés sur DocBebitte.com. Sachez que vos photographies ont été grandement appréciées des lecteurs. Or, comme tout concours ne peut avoir qu’un gagnant, voici la photo « coup de cœur » du public qui a remporté le plus grand nombre de votes: la mante religieuse. Bravo Emmy Benoit pour ce superbe cliché!

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Gagnante du concours de photographie 2013: Mante religieuse, par Emmy Benoit

Je souhaite également en profiter pour offrir une mention honorable à la photo de l’escargot, de Marie-Laure Tremblay, qui a donné une chaude lutte à notre mante religieuse! Vous avez été quelques uns à me préciser que vous appréciez tout particulièrement cette photo d’escargot, bien que vous n’aimiez pas les voir dans vos plates-bandes!

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Mention honorable: L’escargot de Marie-Laure Tremblay

Chose promise, chose due : je consacrerai la totalité de la présente chronique à l’invertébré représenté sur la photo gagnante : la mante religieuse. Il importe de noter que la photographie de Emmy ne sera pas accompagnée d’autres photos de mantes religieuses provenant de ma banque personnelle, puisque je n’ai pas encore eu la chance de capturer de clichés de cet insecte plutôt élusif. D’où également tout mon respect pour la photographie de Emmy… chanceuse!

Le fait que je n’aie pas l’occasion de voir souvent des mantes religieuses a peut-être quelque chose à voir avec ma situation géographique. Au Québec, les mantes religieuses sont surtout retrouvées à partir de la grande région de Montréal et en descendant vers le sud. Elles se font plus rares, semble-t-il, dans la région de Québec.

Comme vous vous en doutez, les mantes religieuses sont des prédateurs hors pair. Aussitôt sorties de leur oothèque – un fourreau arrondi dont les parois sont durcies et dans lequel se développent simultanément plusieurs dizaines d’œufs de mantes (voir cette vidéo) – les larves commencent à se nourrir de petits invertébrés, tels que des pucerons. Les adultes, eux, ne font vraiment pas la fine bouche. Ils mangent pratiquement tout ce qui bouge : chenilles, papillons, mouches, abeilles, criquets, araignées, etc. Vous pouvez visionner de nombreuses vidéos sur Youtube où l’on voit des mantes à l’œuvre (notamment cette vidéo).

Les mantes religieuses peuvent présenter différentes colorations. Les individus verts sont habituellement ceux qui nous viennent à l’esprit. Toutefois, on retrouve aussi des individus de forme brune (voire brun grisé), comme celui qui est en vedette sur la photo de Emmy.

Fait intéressant, il ne s’agit pas d’une espèce indigène. Elle a été introduite en Amérique du Nord il y a de nombreuses années. Les sources que j’ai consultées ne concordent cependant pas en matière de date (varie entre le début des années 1600 et la fin des années 1800) et de raison pour laquelle elles auraient été introduites. À certains endroits, on mentionne qu’elles auraient été introduites intentionnellement pour des fins de lutte biologique, alors que d’autres sources indiquent que leur introduction aurait été accidentelle. Dans ce dernier cas, toutefois, l’intérêt des mantes pour contrôler certaines espèces d’insectes indésirables aurait été rapidement reconnu. En effet, leur appétit insatiable a fait d’elles de bonnes compagnes, fort appréciées des jardiniers!

Pour terminer cette chronique, j’aborde une dernière question qui vous brûle sans doute les lèvres. Mythe ou réalité : les femelles mantes religieuses mangent-elles les mâles? Et bien, chers Messieurs, sachez que Mesdames les mantes ne se gênent effectivement pas pour se nourrir de leurs compagnons. Que ce soit avant, pendant ou après la copulation, rien ne les arrête. Il arrive, justement, que la femelle se délecte de la tête de sa « douce moitié » en pleine séance de copulation. Dans ce cas, elle a la « délicatesse » de rompre un nerf faisant en sorte que l’abdomen du mâle poursuit ses « mouvements » de copulation, même s’il n’a plus de tête!

Une petite prière avant de manger?

 

Pour en savoir plus

Fascinantes chenilles

La semaine dernière, je vous présentais une photographie – vue par l’œil de mon microscope – qui mettait en vedette un individu bien particulier : une chenille de sphinx ondulé (famille des sphingidae). Il s’agit d’une gigantesque chenille verte qui se métamorphose en un gros papillon de nuit brunâtre.

Sphinx ondulé ventre
Les « ventouses » de la semaine passée appartiennent à une chenille de sphinx ondulé

Je comptais initialement vous parler du sphinx ondulé de façon spécifique, mais j’ai tellement eu de plaisir à observer les différentes caractéristiques de la chenille que j’ai plutôt décidé de vous parler des étonnants attributs morphologiques des chenilles. Bien sûr, la chenille de sphinx ondulé demeure mon modèle pour cette chronique!

Lorsque l’on contemple une chenille, on peut remarquer que son corps se divise en trois grandes parties : la tête, le thorax et l’abdomen (voir cette image).

Sphinx ondulé Face 2
On voit la tête (les points bruns près des mandibules sont les yeux) et le thorax

Les deux grands lobes qui forment la tête de la chenille ne sont pas, comme certains pourraient le croire, des yeux. Les yeux sont, en fait, beaucoup plus petits. Ils sont au nombre de six de chaque côté de la tête et forment approximativement un demi-cercle. Les antennes, quant à elles, sont très courtes et on peut tout juste les voir.

L’autre caractéristique-clé de la tête d’une chenille est sans contredit ses mandibules. Vous ne serez pas surpris si je vous dis que les chenilles sont de vraies machines à broyer! J’en avais d’ailleurs déjà parlé dans cette chronique.

Viennent ensuite le thorax et l’abdomen. Le thorax est la partie supérieure du corps de la chenille, celle située tout juste sous la tête. Elle se caractérise par trois paires de pattes « articulées », qui sont en fait les « vraies » pattes de la chenille. Elles seront préservées au stade adulte.

En revanche, l’abdomen comporte plusieurs paires de « fausses » pattes (aussi appelées pseudo-pattes). Selon l’espèce concernée, ce sont de une à quatre paires de « pattes-ventouses » (autre appellation que j’ai trouvée dans mes guides) que l’on peut retrouver le long de l’abdomen. Elles sont accompagnées d’une paire de pattes anales, située à l’extrémité antérieure de la chenille (là où elle éjecte les feuilles digérées, comme le nom le suggère)!

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Pattes anales de la chenille

Ces fausses pattes sont munies de petits crochets qui permettent à la chenille de s’agripper aux branches et aux feuilles dont elle se nourrit. On voit toutefois, sur une de mes vidéos ci-dessous, que ces crochets n’agrippent pas toujours bien à la peau humaine! PS – La chenille ne s’est pas blessée à la suite de cette mésaventure!

Autre élément morphologique intéressant : tout le long de ma jolie chenille de sphinx s’affichent une série de « picots » de forme arrondie. Il s’agit de stigmates (on voit aussi souvent le terme spiracles en anglais), des endroits par où les chenilles respirent. Celles-ci sont effectivement dépourvues de poumons et les stigmates permettent donc à l’oxygène de se diffuser vers les tissus corporels.

Pour terminer cette chronique en beauté, je vous laisse sur une série de photographies et de courtes vidéos mettant en vedette toutes ces fascinantes caractéristiques des chenilles. À noter que deux chenilles ont servi de modèle : une chenille vivante et une chenille que j’ai retrouvée morte dans ma piscine et qui fait partie de ma collection « éco-responsable » (basée sur des invertébrés retrouvés morts uniquement). Bon visionnement!

Dans cette première vidéo, on voit une chenille de sphinx ondulé qui se remet à bouger après que je l’aie sauvée de la noyade.

Même chenille de sphinx que j’ai remise sur une branche. On voit bien comment elle utilise ses « pattes-ventouses »!

Sphinx ondulé Face
Vue sur les mandibules (mâchoires) de la chenille; notez les antennes de chaque côté
Sphinx ondulé microscope4
Vue des mandibules (dessous) au microscope
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Yeux de la chenille (points brunâtres)
Ventouses
Photo de la semaine dernière: ce sont les pattes-ventouses de la chenille

Pour en savoir plus