La vie de mon jardin – Partie 1 : les alliés

Zelus luridus_2016
Punaise assassine qui était cachée sous la litière de feuilles
Zelus luridus_Automne 2015
Des feuilles enroulées inspectées l’automne dernier cachaient plusieurs invertébrés

Chaque printemps, je me fais un grand plaisir à « nettoyer » mes plates-bandes. Naturellement, vous aurez deviné que j’effectue cette « corvée » munie d’un appareil photo à mes côtés. Je finis habituellement par passer autant de temps à manipuler et photographier des invertébrés qu’à ramasser des feuilles. J’ai la chance – ou la malchance selon l’angle avec lequel on regarde la situation – d’avoir une forêt dans ma cour, faisant en sorte que mes plates-bandes sont recouvertes d’une épaisse couche de feuilles. Cette importante litière cache de nombreuses bêtes que je découvre une à une le printemps venu. Chaque nouvelle saison offre son lot de surprises : les espèces qui étaient dominantes l’année d’avant ne sont pas nécessairement les mêmes l’année suivante.

Cette année, je notai jusqu’à maintenant une dominance d’invertébrés dits bénéfiques – du moins du point de vue du jardinier. En effet, mes premières observations de l’année portaient toutes sur des invertébrés prédateurs : coccinelles à sept points, araignées-crabes et punaises assassines. Il ne m’en fallut pas plus pour décider de vous pondre une petite chronique faisant le portrait de ces individus… et de quelques autres insectes qui s’avèrent être de précieux alliés!

Première observation : la punaise assassine! J’avais fait la rencontre de ce sympathique insecte pour la toute première fois au printemps 2013 et j’en avais alors fait l’objet d’une chronique (celle-ci). Encore une fois cette année, ce sont des nymphes de l’espèce Zelus luridus que je découvris blotties sous les feuilles. J’avais également observé plusieurs nymphes l’automne dernier qui présentaient toutes le même comportement : elles se cachaient à l’intérieur de feuilles dont le bout avait été enroulé par un précédent insecte (possiblement une sorte de chenille). En inspectant les feuilles « enroulées » des arbres d’un secteur près de chez moi, je réalisai que bon nombre d’entre elles étaient peuplées par des nymphes de punaises assassines. J’ai pu prendre quelques photographies du phénomène, dont une en appui diffusée dans la présente chronique. Les punaises assassines sont considérées des alliées parce qu’elles sont des prédateurs : elles se nourrissent notamment d’insectes indésirables susceptibles d’endommager les plantes ornementales et les arbustes tels les chenilles, les asticots et les punaises phytophages.

Coccinelle à sept points 3
Coccinelle à sept points, qui venait elle aussi d’être délogée de sa cachette hivernale
Carabe bronzé_Mai 2014
Le carabe bronzé s’attaque notamment aux limaces

Deuxième cas : les coccinelles! En « jouant » dans mes plates-bandes, je dérangeai plusieurs coccinelles à sept points (Coccinella septempunctata) qui s’y étaient installées pour passer l’hiver. Tant les larves que les adultes de ce sympathique arthropode sont en mesure d’engloutir bon nombre de pucerons et autres insectes qui s’attaquent habituellement à nos plantes préférées. Je vous avais d’ailleurs parlé récemment de la coccinelle à sept points, dont l’adulte est en mesure de manger plusieurs dizaines de pucerons par jour. La larve n’en est pas moins efficace, ingérant quelque 200 à 600 pucerons tout au long de son développement qui prend une vingtaine de jours. Bref, en plus d’être jolis à regarder, ces petits bouts de coléoptères nous sont d’une grande aide pour préserver un jardin en santé!

Il n’y a pas que les coccinelles chez les coléoptères qui sont de redoutables prédateurs : les carabes bronzés (Carabus nemoralis) sillonnent aussi nos plates-bandes à l’affut d’une délicieuse collation invertébrée. Ces jolis et gros coléoptères sont notamment friands d’organismes à corps mou comme les limaces, les escargots et les chenilles, des bêtes qui transforment typiquement nos plantes en gruyère suisse tellement elles y font de trous! J’avais observé une quantité impressionnante de carabes bronzés chez ma belle-sœur dont les plates-bandes étaient également envahies par un nombre effarant d’escargots. J’ai présumé qu’il y avait un lien entre l’abondance des proies et des prédateurs respectivement. Avez-vous déjà fait une telle observation?

Lorsque j’enlève l’épaisse couche de feuilles recouvrant mes plates-bandes, j’ai aussi le plaisir de découvrir bon nombre de jolies araignées-crabes (Thomisidae). Elles sont à peine visibles, car elles se fondent bien au décor avec leurs couleurs beige et brun. Je retrouve en particulier plusieurs individus que j’avais identifiés dans le passé comme étant de l’espèce Xysticus elegans (voir cette chronique), une araignée dont le mâle arbore de jolis motifs sur son abdomen. Les araignées-crabe chassent à vue, sans l’aide d’une toile. Elles attendent patiemment, au sol ou sur la végétation, le passage d’une proie à laquelle elles s’agrippent le temps venu! Comme elles sont des prédateurs hors pair, elles contribuent à la régulation des populations d’espèces d’insectes qui pourraient autrement s’avérer néfastes. C’est d’ailleurs le cas de nombreux autres arachnides qui foulent nos plates-bandes ou qui y tissent leur toile : opilions, araignées-loup (Lycosidae), Agelenidae et j’en passe!

Thomisidae Printemps 2016
Araignée-crabe qui se cachait sous les feuilles ce printemps
Pélécinide 3
Pélécinide adulte qui nous aide dans la lutte aux « vers blancs »!

Les pélécinides (Pelecinus polyturator) constituent un dernier groupe – mais non le moindre – dont je voulais vous parler. Contrairement aux espèces citées plus haut qui sont davantage printanières, je retrouve les pélécinides adultes dans mes plates-bandes un peu plus tard en été. Ce qu’il faut dire, c’est que ce sont les larves qui jouent un rôle plus actif dans le contrôle d’une espèce indésirable en particulier : le fameux ver blanc (larve du hanneton). La femelle pélécinide est munie d’un très long ovipositeur dont elle se sert pour atteindre les larves de hanneton enfouies sous terre. C’est ce long appendice qui fait généralement peur aux observateurs, car l’on tend à penser qu’il sert à piquer! Une fois qu’elle a déniché des larves de hanneton, la femelle y pond ses œufs. Les larves du pélécinide font le reste du travail, dévorant les pauvres hannetons en devenir. Étant donné que les larves de hanneton sont reconnues pour les dommages qu’elles effectuent aux pelouses et à certains plants, le travail des pélécinides s’avère fort bénéfique.

Il existe bon nombre d’autres invertébrés qui sont nos alliés. Avant de chercher à vous débarrasser d’un insecte ou d’une araignée que vous trouvez dégoûtants, il pourrait valoir la peine de vous poser la question suivante : « cet invertébré est-il en train de m’aider »? Vous pourriez être surpris par la réponse! Si vous voulez en savoir plus sur les arthropodes bénéfiques, vous pouvez notamment consulter les sources citées dans la section « Pour en savoir plus ». Bon jardinage!

 

Vidéo 1. Punaise assassine trouvée ce printemps dans mes plates-bandes.

Vidéo 2. Carabe bronzé rescapé de ma piscine. On voit bien ses larges mandibules.

Pour en savoir plus

  • Brisson, J.D. et al. 1992. Les insectes prédateurs : des alliés dans nos jardins. Fleurs Plantes et Jardins : Collection no. 1. 44 p.
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Smeesters, E. et al. 2005. Solutions écologiques en horticulture. 198 p.

Escale nature dans le Sud-ouest américain – Partie 2

La semaine dernière, je vous parlais d’une première partie de voyage dans le Sud-ouest américain dans le cadre duquel j’avais eu la chance d’observer quelques insectes.

Coquerelle Nevada
Coquerelle mal en point retrouvée sur le sol
Coquerelle Disneyland
Cette photographie médiocre est simplement pour témoigner de mon observation d’une coquerelle à Disneyland

Je commence par une petite rectification : on m’a informée que le criquet que j’avais observé était vraisemblablement un individu du genre Anconia (possiblement même A. integra, mais à confirmer) plutôt que T. pallidipennis. Bien que les motifs et la coloration soient similaires, ce sont les yeux et la forme de la tête entre ces deux individus qui présentent quelques différences. Les yeux du genre Anconia sont de plus grande taille, alors que la tête de T. pallidipennis est plus large et ne présente pas, ou peu, de déclivité (merci à Jean-Philippe pour ces précisions!).

Refermons cette petite parenthèse et poursuivons notre périple!

La seconde partie de notre voyage s’est effectuée en milieu plus urbain. En fait, nous avons passé du temps en banlieue de Las Vegas, ainsi qu’en Californie, à Disneyland. Nous n’étions pas en pleine nature, visiblement. Cela ne m’a pas empêchée d’observer quelques invertébrés dont un groupe en particulier qu’il m’était surprenant de voir ainsi aussi facilement en plein air : des coquerelles! De très grosses coquerelles.

Ma première rencontre fut à un endroit inattendu. Près d’un manège à Disneyland alors que nous n’étions pas encore aux heures de pointe, j’entendis un de mes neveux s’exclamer et m’appeler immédiatement pour venir voir ce qu’il avait trouvé. Il s’agissait d’une grosse coquerelle qui déambulait sur le bord d’une clôture dans un secteur muni de jeux divers. Je dois avouer que je ne m’y attendais pas! La photo que je pris avec mon iPhone n’est vraiment pas terrible, mais je vous la présente tout de même. La coquerelle faisait au moins 3 centimètres de long! Moi qui croyais que ces bêtes se cachaient dans des petits recoins reculés pour ne sortir que la nuit! Je ne pensais pas voir une coquerelle en plein jour dans un parc d’attractions majeur!

Ma seconde observation se fit dans une rue près d’où nos neveux demeurent. La coquerelle en question avait dû être blessée et gisait sur le dos, bougeant lentement des pattes. Je pris une vidéo que vous pourrez visionner ci-dessous. Encore une fois, la bête était de bonne taille. J’ai rapporté cette observation à ma belle-sœur qui m’indiqua que les coquerelles sont tellement communes qu’elles sont facilement visibles : dès que le soleil se couche, elles ne se gênent pas pour ramper à côté de vous si vous êtes confortablement installés à l’extérieur. Malheureusement, ces insectes cherchent également à entrer dans les maisons lors des changements de saison. À ce qu’il semble, les exterminateurs sont bien occupés dans ce coin de pays au printemps et à l’automne.

Veuve noire
Le plus près que j’ai été (du moins consciemment) d’une veuve noire
Mygale Nevada
Mygales et autres araignées peuvent être examinées en sécurité pour ceux qui préfèrent éviter les morsures!

Ce ne sont pas toutes les espèces de coquerelles qui cherchent à entrer dans les maisons. Bien au contraire, la majorité des coquerelles nord-américaines seraient plutôt associées aux régions boisées et non habitées et ne seraient donc pas considérées comme des pestes. Les coquerelles sont des omnivores opportunistes et vont par conséquent se nourrir d’une très vaste variété d’aliments. C’est malheureusement aussi ce qui en fait des vecteurs de maladies lorsqu’elles se retrouvent étroitement associées aux humains. En effet, celles-ci peuvent se nourrir de restes en décomposition, incluant des cadavres d’animaux et des déchets variés. Ainsi, quand elles entrent dans nos demeures, elles peuvent transporter avec elles divers pathogènes, surtout si elles se retrouvent à proximité de nos propres sources de nourriture. Selon Stewart (2011), les coquerelles liées aux habitations humaines sont susceptibles d’être vecteur d’une vaste quantité de pathogènes incluant l’E. coli, la salmonellose, la lèpre, la fièvre typhoïde, la dysenterie, la peste, les ankylostomes, l’hépatite, les staphylocoques et les streptocoques. Oui oui, « beurk » semble une réaction appropriée en réponse à cette énumération! En outre, c’est la raison pour laquelle vous aurez noté que je ne manipule pas l’individu que j’ai filmé sur la vidéo!

Ce qui m’amène à vous parler de quelques invertébrés venimeux retrouvés dans ce secteur de l’Amérique du Nord. Contrairement à ce que je fais quand je suis au Québec, je m’abstiens de soulever des roches et de manipuler trop abondamment toutes sortes d’espèces d’invertébrés lorsque nous allons visiter le Sud-ouest américain. Cette portion de l’Amérique du Nord (Nevada, Arizona, Utah et compagnie!) recèle de bons nombres de créatures venimeuses susceptibles d’infliger des morsures douloureuses, voire dangereuses pour les humains. Au menu figurent notamment scorpions, veuves noires, mygales et serpents à sonnettes. Bref, en tant que simple entomologiste amateur qui ne connaît pas en profondeur toutes ces espèces, je préfère m’abstenir et laisser la manipulation aux professionnels!

De toutes les visites effectuées dans ce secteur, je n’ai pas encore eu la chance – ou la malchance – de faire la rencontre de tels individus en pleine nature. Bien sûr, les centres nature du coin permettent de voir en toute sécurité la majorité de ces animaux. Pour les plus téméraires, il serait sans doute facile de soulever quelques roches ici et là pour voir ce qui s’y cache. Pour ma part, je préfère réaliser mes observations sagement en toute sécurité et garder le soulèvement de roches pour « mes » rivières québécoises!

Abeille flaque eau_Nevada
Les points d’eau comme les piscines ou les flaques attirent toujours abeilles, guêpes et mouches

Finalement, comme plusieurs plantes du désert étaient en fleur à cette époque de l’année, je pus voir plusieurs hyménoptères (abeilles et guêpes), ainsi que des mouches en pleine séance de pollinisation. Nous observâmes également ces mêmes groupes d’insectes près de points d’eau, comme la piscine du quartier où de jolies grosses guêpes venaient s’abreuver à la surface de l’eau. Je n’avais malheureusement pas mon appareil photo à ce moment (j’avais prévu me baigner!), mais je pus tout de même photographier un peu plus tard quelques autres individus dans une flaque d’eau qui semblait provenir d’une toute petite résurgence souterraine.

Pour terminer, les invertébrés n’étaient pas les seuls au rendez-vous, comme je l’ai précisé dans la chronique de la semaine dernière. Oiseaux, reptiles et quelques petits rongeurs du désert se sont présenté le bout du nez. Par ailleurs, le Sud-ouest américain recèle d’une vaste quantité de parcs nationaux tout aussi beaux les uns que les autres. Je recommande au moins une escale dans ce coin de pays à ceux d’entre vous qui aiment voyager!

 

Vidéo 1. Coquerelle mal en point qui s’agitait sur le sol. C’était ma deuxième observation et j’étais surprise par la taille des individus – voir mon pied en comparaison dans la vidéo.


Pour en savoir plus

  • Alden, P. et P. Friederici. 2012. National Audubon Society Field Guide to the Southwestern States. 447 p.
  • Bug Guide. Order Blattodea – Cockroaches and Termites. http://bugguide.net/node/view/342386
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Stewart, A. 2011. Wicked bugs. 272 p.
  • Wikipedia. Cockroach. https://en.wikipedia.org/wiki/Cockroach

L’araignée qui se prend pour une fourmi

Aviez-vous deviné ce qui figurait sur la photographie-mystère de la semaine dernière? Un abdomen de fourmi, certains diront-ils? Si tel est le cas, vous avez été dupés par une araignée qui appartient à une famille habile dans les déguisements : les Corinnidae.

C. cingulata
Castianeira cingulata femelle sous la loupe de mon stéréomicroscope
C. cingulata_2
C. cingulata que j’avais retrouvé dans mon sous-sol; je l’ai libéré dans ma cour

En particulier, l’araignée en question est dite myrmécomorphe, c’est-à-dire qu’elle adopte une apparence qui ressemble à une fourmi. Comme l’indique Paquin et Dupérré (2003), c’est le cas des Corinnidae du genre Castianeira, dont fait partie l’invertébré examiné cette semaine.

L’individu observé sous la loupe de mon stéréomicroscope s’avère plus spécifiquement être une femelle de l’espèce Castianeira cingulata que j’ai trouvée morte dans ma piscine. Cette espèce peut également se reconnaître facilement à partir de photographies, sans examen détaillé sous le microscope. En effet, la première partie de son abdomen, située immédiatement après le céphalothorax, est munie de deux bandes blanches, alors que les autres espèces en portent plus de deux ou aucune. Son nom anglais est d’ailleurs le Twobanded antmimic, soit l’imitateur de fourmis à deux bandes (traduction maison)! C’est ainsi que j’ai pu confirmer que j’avais aussi quelques clichés de spécimens de C. cingulata dans ma banque – tous observés également dans ma cour. Visiblement, il semble que ma cour soit un environnement d’intérêt pour cette espèce!

Cela n’est pas surprenant pour deux raisons : la première concerne l’habitat et la seconde, le fait que j’ai beaucoup de fourmis sur mon terrain… l’une n’excluant sans doute pas l’autre!

Côté habitat, la documentation que j’ai consultée indique que les Castianeira se retrouvent au sol, dans les forêts et les champs, arpentant la litière de feuilles et les pierres. Étant donné que nous avons un boisé dans notre cour et que les parois de nos plates-bandes sont faites de centaines de pierres naturelles empilées les unes sur les autres, il semble que cet habitat soit tout à fait convenable pour nos jolies araignées.

C. cingulata_3
C. cingulata rescapé de ma piscine – dans ma main, pour un ordre de grandeur
C. cingulata_4
Autre vue sur C. cingulata rescapé de ma piscine

Par ailleurs, nous retrouverons beaucoup de nids de fourmis dans nos plates-bandes et notre terrain est constamment sillonné par ces dernières. Difficile de se faire dorer au soleil, couchés au sol, sans se faire chatouiller par d’innombrables petites fourmis! Selon Paquin et Dupérré (2003), les Castianeira sont fréquemment observés en compagnie de fourmis. Ils ne se contentent pas de les imiter sur le plan morphologique : ils adoptent aussi un comportement faisant penser à des fourmis. En effet, nos arachnides imitent même les faits et gestes des fourmis : ils effectuent des déplacements rapides et saccadés, en changeant brusquement de direction, à la manière d’une fourmi. De plus, ils poussent la ruse jusqu’à étirer et onduler leurs pattes au-dessus de leur tête, de sorte qu’elles ressemblent à des antennes!

Pourquoi, vous demandez-vous sans doute, est-ce que ces araignées ont « choisi » de ressembler à des fourmis? L’hypothèse la plus probable, selon Paquin et Dupérré (2003), est que les araignées diminuent ainsi le risque de prédation. Selon l’espèce en cause, les fourmis peuvent mordre, piquer ou encore éjecter un acide – appelé acide formique – qui n’a pas particulièrement bon goût. Bref, c’est une bonne idée de ressembler à une fourmi si l’on ne veut pas se retrouver sur le menu d’un prédateur!

En regardant les photographies que j’ai prises de ce groupe d’araignées, je n’ai pas l’impression qu’elles ressemblent tant à des fourmis. Toutefois, en effectuant des recherches sur Internet, je suis tombée sur quelques clichés de Corinnidae (pas nécessairement C. cingulata, cependant) qui étaient plutôt éloquents. Voir notamment cette photographie tirée de PBase. L’araignée se mêle fort bien aux fourmis, ne trouvez-vous pas?

Dernier fait intéressant : en 2003, Paquin et Dupérré écrivaient que C. cingulata était une espèce connue seulement de l’extrême sud de la province de Québec. Je ne sais pas si « l’extrême sud » signifiait aussi loin que la région de Québec, mais je peux confirmer que, en 2014 (date de collecte et de prise de mes photos), il y avait déjà plusieurs individus sillonnant une cour boisée dans le secteur ouest de la ville de Québec! Peut-être, après la lecture de la présente chronique, réaliserez-vous également que vous avez observé, près de chez vous, cette jolie araignée qui se prend pour une fourmi!

 

Vidéo 1. Courte vidéo d’un individu C. cingulata que j’ai rescapé de ma piscine. Si vous êtes fins observateurs, vous noterez que la vidéo s’arrête brusquement lorsque je réalise que l’araignée court très vite pour remonter le long de mon bras vers mon cou. Je l’avoue, bien que j’aime manipuler ces bêtes, je souffre d’une arachnophobie modérée et je les préfère quand je suis en mesure de les voir!

 

Pour en savoir plus

  • Bradley, R.A. 2013. Common spiders of North America. 271 p.
  • Bug Guide. Species Castianeira cingulata – Twobanded Antmimic. http://bugguide.net/node/view/39889
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Paquin, P. et N. Dupérré. 2003. Guide d’identification des araignées (Araneae) du Québec. 251 p.
  • Wikipédia. Castianeirahttps://fr.wikipedia.org/wiki/Castianeira

Un monstre discret

Ce n’est pas un secret pour vous, le monde des invertébrés recèle de bêtes plus étranges les unes que les autres. Munies d’épines, de pinces ou de pièces buccales acérées, certaines semblent tout droit sorties d’un film d’horreur. C’est le cas des amblypyges, d’étranges créatures invertébrées que j’ai eu le plaisir de rencontrer pour la toute première fois lors de la dernière conférence de l’AEAQ à Québec, donnée par M. Simon Landry.

Amblypyge_1
Amblypyge photographié lors de la conférence de décembre de l’AEAQ à Québec

Les amblypyges sont des arachnides appartenant à l’ordre Amblypygi que l’on retrouve dans les régions tropicales et subtropicales du globe. Le terme amblypyge – un mot qui procurerait sans doute un pointage impressionnant au Scrabble – signifie, selon le site anglais de Wikipedia, « blunt rump », ce que je traduirais par « arrière-train abrupt »! Ce nom provient du fait que le bout de l’abdomen de ces sympathiques créatures se termine de façon arrondie, contrairement aux Uropyges – de proches semblables – dont l’abdomen se termine par une longue « queue » en fouet (voir cette photographie tirée de Wikipédia).

Comme leurs cousins araignées et scorpions, les amblypyges possèdent quatre paires de pattes. Toutefois, deux de ces pattes sont très fines et élancées et ressemblent davantage à des antennes qu’à des pattes. Elles servent d’ailleurs non pas à la locomotion, mais à « sentir » leur environnement, tout comme le feraient des antennes. On voit l’usage qu’ils font de ces délicates pattes sur la vidéo que j’ai prise lors de la conférence et qui est présentée à la fin de la présente chronique. Les pattes sont en mouvement continuel, touchant et étudiant attentivement la structure du milieu environnant.

Si les amblypyges se fient sur leurs pattes plutôt qu’à leurs yeux, c’est qu’il s’agit à la base d’organismes nocturnes qui tendent à fuir la lumière. On les retrouve notamment sous les roches, les troncs et la litière au sol. Certaines espèces habitent également les cavernes, des milieux où la vue n’est sans doute pas aussi efficace que le toucher. Détrompez-vous, cependant! Ils n’en sont pas pour autant des chasseurs moins efficaces! En effet, ces arachnides sont d’habiles prédateurs et leur menu se compose de divers invertébrés qu’ils parviennent à capturer à l’aide de leurs pédipalpes acérés. Les pauvres victimes se retrouvent d’ailleurs littéralement empalées entre les nombreuses épines ornant les pédipalpes. La vue de ces derniers a de quoi à faire frémir toute bête de taille à être maîtrisée!

Amblypyge_2
Même Amblypyge

À cet impressionnant arsenal s’ajoutent des chélicères prêtes à déchiqueter les proies. Les amblypyges ne se nourrissent effectivement pas de proies solides et vont plutôt les déchirer en de petits morceaux et aspirer les fluides associés. Appétissant, n’est-ce pas?

Malgré leur apparence menaçante, les amblypyges femelles sont de bonnes mamans. La femelle, fécondée après avoir récupéré un spermatophore qu’un mâle a laissé au sol, s’occupera de ses œufs et des jeunes, une fois éclos, pendant un certain laps de temps. Selon Evans (2008), les jeunes resteraient cramponnés au dos de leur mère pour une durée s’échelonnant d’une semaine à un mois, jusqu’à leur seconde mue (la première s’opérant juste avant que les jeunes ne se perchent sur le dos de leur mère). J’ai eu l’occasion de voir des photographies de rejetons amblygypes récemment, que vous pouvez aussi visionner si vous êtes abonnés à la page Facebook de N-Tomo tenue par Simon Landry (suivre ce lien). Ces rejetons sont d’une coloration vert lime pâle et donc d’apparence presque fluorescente. Sur le dos de leur mère, l’on dirait un petit tas de pattes et de corps entremêlés… ce qui ne semble pas plaire à tous!

Soyez cependant rassurés : ces bêtes, bien qu’elles puissent atteindre 4,5 centimètres de long une fois matures, ne sont pas dangereuses pour les humains. Elles semblent même plutôt discrètes et, selon McGavin (2000) ne seraient susceptibles ni de mordre ni de piquer. Avec leurs pédipalpes et leurs chélicères acérés, comptons-nous néanmoins chanceux qu’elles ne fassent pas notre taille… et reléguons cette pensée aux films d’horreur!

 

Vidéo 1. Amblypyge filmé lors de la conférence de l’AEAQ en décembre 2015


Pour en savoir plus

Saute, saute, saute, petite araignée!

Eris militaris microscope
L’invertébré de la semaine dernière était une araignée sauteuse de l’espèce Eris militaris (mâle).
Eris militaris femelle
Eris militaris femelle : elle me regarde droit dans les yeux!

Lors de la dernière publication, je vous offrais une devinette au sujet d’un invertébré possédant de grands et jolis yeux. Aviez-vous deviné qu’il s’agissait d’une araignée et, plus particulièrement, d’une araignée sauteuse (Salticidae)?

Les salticides ou saltiques constituent une famille bien connue tant des profanes que des entomologistes plus aguerris. Elles sont communes et sont habituellement considérées comme étant plutôt jolies… pour des araignées! Leur corps compact, leur petite taille, ainsi que leurs grands yeux charmeurs y sont sans doute pour quelque chose.

D’ailleurs, la taille et la disposition des yeux sont uniques à cette famille. C’est par conséquent un attribut qui vous permettra de les distinguer sans faute des autres familles. Plus spécifiquement, parmi les huit yeux qui couronnent la tête des saltiques, les deux yeux antérieurs médians sont très grands et positionnés bien à l’avant de la capsule céphalique, là où on s’y attendrait pour d’autres types d’animaux comme des mammifères. C’est peut-être d’ailleurs cette similarité avec nous qui les rend si sympathiques? La paire d’yeux postérieurs médians, quant à elle, est à peine visible et située entre les deux autres paires d’yeux restants. J’ai trouvé ce schéma sur Internet qui illustre la disposition des yeux de cette famille. Êtes-vous en mesure d’identifier tous ces yeux sur la première photo de la présente chronique (mâle Eris militaris sous mon
stéréomicroscope)? Regardez attentivement!

La question que vous vous posez sans doute est « pourquoi possèdent-elles d’aussi grands yeux comparativement à d’autres familles d’araignées ? ». C’est pour mieux voir leurs proies, bien sûr! En effet, les araignées sauteuses sont des chasseuses hors pair. Contrairement à d’autres araignées qui attendent patiemment qu’une proie s’empêtre dans leur toile, les salticides chassent activement, que ce soit au sol, sur les murs de nos demeures ou sur tout autre support approprié. Une vue exceptionnelle est donc de mise si elles souhaitent viser juste et bondir sur la proie qui est dans leur mire.

Salticus scenicus femelle
La Salticus scenicus (ici une femelle) est couramment observée autours des maisons.
Naphrys pulex probable 1
Femelle Naphrys pulex. Quels jolis yeux!

Ce qui m’amène à vous parler d’un autre de leurs attributs : les salticides sont championnes dans les sauts en hauteur et en longueur. Si vous avez déjà pris le temps d’observer ces dernières se déplacer, ne serait-ce que quelques instants, il est certain que vous les avez vues bondir. Pour ma part, j’éprouve même de la difficulté à les photographier, car elles finissent toujours par sauter sur l’objectif de mon appareil. Mon hypothèse est qu’elles y voient leur reflet et qu’elles viennent enquêter de plus près, mais je n’en ai pas la certitude. Toutefois, cela m’arrive tellement souvent (au moins le deux tiers des individus que j’ai photographiés) que je serais curieuse d’en connaître la réponse. En auriez-vous une idée, chers lecteurs?

Les araignées sauteuses sont généralement de petite taille, soit aux environs de 3 à 7 millimètres. Cependant, je fus surprise de rencontrer l’été dernier un membre d’un genre de grande taille : l’araignée devait bien faire huit fois la taille en volume des individus communément rencontrés. Il s’agissait du genre Phidippus, le genre incluant la plus grosse espèce retrouvée au Québec selon Paquin et Dupérré (2003), P. purpuratus, d’une taille se chiffrant à plus de un centimètre. Selon les vérifications subséquentes que j’ai effectuées, mon spécimen serait justement une femelle de cette espèce. Aussi, comme à l’habitude, cette dernière jugea bon de bondir sur mon appareil photo lorsque je la pris en cliché et décida qu’elle y était bien à l’aise. J’eus de la difficulté à la déloger et décidai finalement de photographier ma caméra « assiégée » à l’aide de mon iPhone pour en témoigner! Ce cliché permet également d’apprécier la taille de la bête par rapport à l’objectif de ma caméra. Jolie, n’est-ce pas?

Phidippus purpuratus femelle
La Phidippus purpuratus (ici une femelle) est la plus grosse saltique du Québec. Je me sens jaugée!
Phidippus purpuratus femelle_2
Oh non, pas encore! Les Salticidae ont cette étrange manie de sauter sur mon appareil photo.
Phidippus purpuratus femelle_3
Même femelle P. purpuratus qui ne veut pas « lâcher » mon appareil photo.

Comme toutes les araignées, nos sympathiques saltiques sont des invertébrés bénéfiques : elles se nourrissent des autres insectes et invertébrés néfastes qui habitent autour de nos demeures. Leur menu est tellement vaste que je n’ai trouvé aucun détail à cet effet dans les sources consultées – comme si on les considérait comme des prédateurs, point final! Sans doute sont-elles en mesure de se nourrir de n’importe quel invertébré de taille à être maîtrisé!

Bien qu’elles ne tissent pas de toile comme les araignées tisseuses (toiles orbiculaires, en entonnoir, etc.; voir cette chronique), elles produisent tout de même de la soie. Elles s’ancrent généralement à leur support à l’aide d’un fil de soie avant de s’élancer. De même, j’ai été témoin à deux reprises de l’évasion d’un salticidé qui, pour échapper de mes mains, expulsa un fil de soie dans lequel le vent prit. Dans les deux cas, les individus s’échappèrent en s’envolant à l’aide de leur « parachute »! Bref, ils devaient en avoir assez de mes grands doigts inquisiteurs! Enfin, les saltiques utilisent leur soie pour se tisser des retraites où elles s’abritent pendant la nuit ou encore pour y pondre leurs œufs.

L’acuité visuelle des saltiques est telle qu’elles détecteraient même les mouvements exercés derrière elles. Elles auraient une vue de 360 degrés, rien de moins! C’est pour cette raison, comme le disent si bien Paquin et Dupérré (2003), qu’elles tendent à faire face à leur observateur et, par conséquent, qu’elles nous donnent l’impression qu’elles nous suivent des yeux. Je dois avouer que j’aime particulièrement ce comportement des araignées sauteuses. J’ai l’impression qu’elles sont intelligentes et qu’elles me jaugent… ou encore qu’elles m’écoutent quand je leur parle (oui, je fais cela)!

Pour terminer, la famille Salticidae est celle qui comprend le plus grand nombre d’espèces autour du globe. Au Québec, 43 espèces étaient répertoriées en 2003 par Paquin et Dupérré. Plusieurs de ces espèces sont très communes autour de nos demeures et affectionnent les murs et les fenêtres, comme par exemple Salticus scenicus, l’araignée sauteuse zébrée (traduction libre du nom anglais « zebra jumper »). Profitez-en pour les observer… et vous pourrez les voir vous observer en retour!

 

Vidéo 1. Femelle Naphrys pulex. On la voit bien regarder autour d’elle, utilisant ses yeux aiguisés et bougeant sa tête pour évaluer son environnement.


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