Un bijou de libellule pour la 200e chronique DocBébitte!

demoiselle-bistree_signature
Femelle demoiselle bistrée photographiée sur le bord de mon étang à poissons
demoiselle-bistree_2
Autre plan de la même femelle

Les jeux sont faits! Lors d’une précédente chronique, je vous offrais de choisir l’invertébré qui allait faire l’objet de la 200e publication DocBébitte. Vous avez opté pour une jolie libellule nommée « demoiselle bistrée » ou « caloptéryx bistré ».

Les libellules ont la cote et la demoiselle bistrée (Calopteryx maculata) n’y échappe pas! Elle sait se faire remarquer avec sa robe vert métallique et ses ailes noires luisantes. La femelle se distingue du mâle par ses ailes légèrement plus pâles ponctuées d’une tache blanche bien visible. Les mâles sont faciles à reconnaître, car il s’agit de la seule espèce québécoise de caloptéryx dont le mâle possède des ailes entièrement noires. La femelle, par contre, peut être confondue avec la femelle du caloptéryx à taches apicales (Calopteryx aequabilis), une autre espèce que l’on retrouve au Québec. Toutefois, selon Paulson (2011), les ailes des individus femelles de cette deuxième espèce sont typiquement plus pâles, un peu moins larges et un peu plus longues.

Néanmoins, en furetant sur Internet (notamment Bug Guide), je dois avouer être tombée sur des photographies d’individus identifiés comme étant C. maculata qui ressemblaient davantage à C. aequabilis, selon les critères de Paulson… et vis-versa! Il semble donc y avoir des formes aux ailes plus ou moins foncées chez chaque espèce qui puissent confondre l’œil amateur. Après quelques échanges instructifs sur Photos d’insectes du Québec (merci à Roxanne S. Bernard et Gilles Arbour), il est probable que l’individu photographié soit bien une demoiselle bistrée. Une bonne façon de m’en assurer aurait été d’examiner la coloration des pièces buccales – ce que je ne vois malheureusement pas clairement sur mes photographies. Je saurai quels angles photographier la prochaine fois – en espérant que cela vous soit également aidant!

Cela dit, la demoiselle bistrée appartient à la famille Calopterygidae qui ne comprend que deux genres et 4 espèces au Québec selon les sources consultées. Les individus appartenant à ce groupe sont de relativement grande taille, ce qui contribue sans doute au fait qu’ils sont facilement remarqués!

demoiselle-bistree_cba
Mâle photographié dans la cour chez mes parents
Demoiselle_SB
Photo d’un mâle soumise lors du concours de photographie 2013

Étant donné que la naïade (stade juvénile) de cette libellule est aquatique, il n’est pas surprenant de retrouver les adultes à proximité des étangs et des cours d’eau. C’est justement aux abords de mon petit étang à poissons que j’ai eu le loisir d’observer, voire photographier, quelques individus au courant des dernières années. La demoiselle bistrée semble particulièrement attirée par les cours d’eau à courant lent et où la végétation aquatique est abondante. Il s’agit d’ailleurs d’un habitat propice à la ponte. En effet, la femelle, une fois fécondée, s’affairera à pondre ses œufs dans la végétation aquatique, sur les troncs submergés ou encore directement à la surface de l’eau. Paulson (2011) précise que certaines femelles peuvent se plonger entièrement sous l’eau afin de déposer leurs précieux œufs sur un substrat adéquat.

Les mâles, de leur côté, ne quittent pas leur territoire – ni leurs femelles – des yeux. À ce qu’il semble, un même mâle peut surveiller plusieurs femelles avec lesquelles il copulera. Il arrive par conséquent souvent de voir des congrégations de plusieurs de ces libellules affairées à la reproduction et à la ponte – habituellement un mâle et ses femelles.

Les rejetons, eux, évoluent entièrement sous l’eau. Les naïades préfèrent les eaux courantes où le débit n’est pas trop élevé. On les retrouve plus particulièrement accrochées aux débris végétaux et aux racines des arbres et arbustes bordant les cours d’eau, ou encore dans les herbiers de plantes aquatiques. Une bonne façon d’en collecter est donc de racler les bordures érodées des cours d’eau où les racines et les débris abondent. Toutefois, il faudra bien ouvrir l’œil, car les jeunes caloptéryx se confondent bien aux débris végétaux : filiformes et bruns, ils ressemblent à de petites brindilles.

Si vous réussissez à les capturer, il vous sera ensuite facile de les identifier. Ces odonates possèdent en effet des antennes distinctes des autres familles de zygoptères : le premier segment est très long et plutôt épais. On s’en aperçoit même à l’œil nu!

calopteryx-naiade
Naïade de Calopteryx sp. Notez le premier segment des antennes.

Comme les adultes, les naïades de la demoiselle bistrée sont des prédateurs hors pair. Elles se nourrissent d’une vaste palette d’insectes, qui peuvent inclure des larves de maringouins ou de mouches noires. C’est qu’elles sont utiles, ces naïades!

Voshell (2002) indique que les naïades de Calopterygidae sont plutôt tolérantes face à la pollution de leur milieu. Je me suis amusée à regarder où j’en avais capturé lors de mes études et il s’agissait de sites en rivière moyennement à assez fortement perturbés par des activités d’origine humaine (surtout de l’agriculture), mais où il y avait tout de même un courant continu (petites chutes à proximité). Aussi, j’avais observé à quelques reprises des congrégations de ces libellules le long de la rivière du Cap-Rouge à Québec, une autre rivière qui peut s’avérer moyennement à hautement perturbée (zones urbaines et agricoles) selon les secteurs.

En outre, notre jolie libellule qui brille comme un bijou ne semble pas trop difficile en matière d’habitat. Cela est sans doute une bonne nouvelle, puisqu’on peut ainsi profiter de sa présence le long de nos rivières urbaines et même la voir voleter dans nos cours. À noter effectivement que toutes les photographies de libellules adultes qui agrémentent la présente chronique ont été prises dans les cours des photographes! Pas besoin d’aller bien loin pour rencontrer ce bijou d’insecte!

 

Pour en savoir plus

Identifier les libellules en devenir : nouvelle clé québécoise!

cle-hutchinson-menard
Nouvelle clé québécoise d’identification!
naiades-identification_2
Diverses naïades d’odonates prêtes à être identifiées

Quoi de mieux pour vous faire patienter d’ici la 200e chronique DocBébitte (dont un vote est en cours) que de vous parler de libellules? Mieux encore, il sera ici question d’un ouvrage tout fraîchement concocté et mettant à contribution plusieurs entomologistes québécois! Il s’agit de « Naïades et exuvies des libellules du Québec : clé de détermination des genres » dont les principaux auteurs sont Messieurs Raymond Hutchinson et Benoît Ménard.

J’ai déjà parlé à quelques reprises des naïades d’odonates, que j’affectionne particulièrement (notamment dans cette chronique). Vous avez bien deviné : il s’agit d’insectes aquatiques, ce qui explique mon enthousiasme face à la publication de Hutchinson et Ménard.

Vous êtes peu familiers avec les termes utilisés pour désigner cette nouvelle clé? Sachez d’abord que le terme « libellule » englobe ici ce que nous appelons dans le jargon commun « libellules » (Anisoptères), mais aussi « demoiselles » (Zygoptères). Ce sont donc tous les groupes taxonomiques d’odonates qui sont visés. « Naïade » désigne la nymphe de la libellule; il constitue le stade de développement juvénile de la bête. En anglais, on tend à utiliser le mot « larva » (larve) – terme que vous allez sans doute voir dans quelques-unes de mes plus anciennes chroniques. À ma défense, je n’avais pas accès à de la documentation francophone comme il y en a maintenant au moment où j’ai effectué mes études et j’ai par conséquent pris de mauvais plis! Pour être plus précis, « Larve » s’emploie habituellement pour les insectes qui subissent une métamorphose complexe, comme le papillon, par exemple, dont la chenille se transforme en pupe (chrysalide) avant de devenir l’adulte ailé bien connu. Cela n’est pas le cas des odonates. Ainsi, lorsque l’on parle de libellules en devenir, le bon usage serait nymphe ou, encore mieux, naïade. Pour terminer, le terme « exuvie » réfère à la mue que laisse derrière la naïade lorsqu’elle émerge pour se métamorphoser en adulte. Voilà! Votre petit cours de français est terminé!

exuvies-odonates-et-cle
Quelques exuvies collectées cet été
epitheca-sp
Même cette exuvie plutôt mal en point fut identifiable!

Revenons à la clé de Hutchinson et Ménard (2016). Celle-ci a l’avantage d’être accessible aux néophytes qui désirent se lancer dans l’identification. En effet, elle est bien illustrée et les descriptions sont relativement simples (il faut toutefois prendre soin de lire les premières pages du livre pour bien se familiariser avec les termes anatomiques). De plus, divers trucs et astuces sont fournis au début du guide au sujet de la collecte et de la préservation des spécimens.

Je me suis amusée à comparer les instructions de la clé avec mon guide favori d’identification depuis mes études, soit Merritt et Cummins (1996), Aquatic insects of North America. Je me sens personnellement à l’aise avec les deux clés, bien que l’ouvrage de Merritt et Cummins soit en anglais et comporte de nombreux ordres d’insectes. C’est une plus grosse clé qui est, proportionnellement, plus dispendieuse. Par conséquent, elle peut s’avérer moins attrayante pour les débutants ou encore pour ceux qui ne s’intéressent qu’aux libellules.

De même, la clé de Hutchinson et Ménard permet l’identification des exuvies. Le livre de Merritt et Cummins se consacre aux naïades matures et nous conduit parfois à devoir examiner des critères qui sont peu visibles, voire figés sur une exuvie. En simplifiant certains critères à examiner, Hutchinson et Ménard nous permettent d’identifier plus aisément les exuvies. C’est ce que je pus noter en tentant d’identifier une exuvie mal en point dont je n’étais pas parvenue à déterminer le genre à l’aide de mes outils habituels. Ce fut nettement plus facile avec notre nouvelle clé québécoise!

Finalement, je me suis bien amusée à amorcer l’identification de naïades qui me furent données par des collègues de bureau, ainsi que d’un amas d’exuvies que j’ai collectées moi-même tout au long de l’été. Fait intéressant, la collecte d’exuvies constitue une méthode non destructive permettant d’apprendre sur le comportement et la distribution des espèces, puisqu’on ne collecte que des mues que les insectes ont laissées derrière eux. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à vous procurer ce sympathique guide disponible sur le site d’Entomofaune Québec. Amusez-vous bien à identifier vos spécimens!

 

Pour en savoir plus

  • Hutchinson, R. et B. Ménard. 2016. Naïades et exuvies des libellules du Québec: clé de détermination des genres. 71 pages.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.

Un scorpion sous l’eau

Il est de ces bêtes qui semblent tout droit sorties d’un film de science-fiction. Je vous dirais que c’est le cas de notre insecte de la semaine : ressemblant à une anodine brindille, il est pourtant muni de pattes antérieures dignes d’un raptor et d’un petit rostre affilé comme un pieu… tous deux conçus pour tuer! Même son surnom ne laisse pas place à interprétation : c’est le scorpion d’eau!

Ranatra 1b
Étrange créature, que cette ranatre
Ranatra 2b
La ranatre a profité de son transit dans un grand bol plein d’autres insectes pour se remplir la panse

En fait, pour être plus précise, je compte vous entretenir au sujet d’un genre en particulier appartenant à la famille Nepidae (ordre des hémiptères), les ranatres (genre Ranatra). Toutefois, ce sont tous les genres de cette famille – Ranatra, Nepa et Curicta pour ceux retrouvés en Amérique du Nord – qui sont appelés scorpions d’eau.

Les ranatres se distinguent des autres genres par leur long corps filiforme qui, lorsqu’elles sont immobiles, ressemble à s’y méprendre aux branches et au feuillage des plantes aquatiques parmi lesquels elles se cachent. Les autres genres sont plus costauds et pourraient être confondus, si l’on ne s’avère pas suffisamment attentif, à une punaise d’eau géante (Belostomatidae). Une bonne façon d’éviter toute erreur d’identification est d’examiner l’abdomen des spécimens : les Nepidae – qu’il s’agisse ou non du genre Ranatra – possèdent deux longs tubes respiratoires parallèles disposés tout au bout de leur abdomen. Ceux-ci se comparent bien au tuba du plongeur et leur permettent de demeurer submerger sous l’eau, à l’affut d’une proie.

Je fis la rencontre d’une ranatre très récemment, à la fin du mois de juillet. Nous avions rendez-vous chez le cousin de mon conjoint pour une fête de famille. À mon grand bonheur, ce cousin possède un étang fort riche en biodiversité au bord duquel j’avais déjà photographié une vaste quantité de libellules lors de précédentes visites. Je savais donc que les eaux de l’étang cachaient sans aucun doute une myriade de naïades d’odonates et leurs proies. Cette fois-ci, cependant, j’avais prévu le coup et j’étais équipée d’un filet troubleau, de souliers d’eau, ainsi que de pots et de bols conçus pour examiner les espèces capturées. Comme je ne collecte aucun invertébré vivant (ma collection est faite de spécimens retrouvés déjà morts), mon objectif principal était de les observer et de prendre autant de photographies que mon appareil – ou plus souvent le temps – me le permet!

Ranatra 3c
Immobile, elle ressemble à une brindille

Les coups de filet que je donnai dans l’eau me permirent d’observer une vaste variété d’invertébrés : zooplancton, éphémères, odonates (anisoptères et zygoptères), dytiques, corises, etc. Or, c’est la vue d’une ranatre qui me fit m’exclamer « yahouuu » haut et fort! Pourquoi donc toute cette excitation? Ce que je dois vous dire, à ma défense, c’est que ce n’était que la deuxième fois que j’en voyais une sur le terrain – la première datant de mes cours d’écologie aquatique en 2000. Aussi, j’étais cette fois-ci armée d’un appareil photo! Bien que j’aie quelque 150 sites d’échantillonnage d’invertébrés aquatiques à mon actif (majoritairement lors de mes études universitaires), il importe de mentionner que j’ai toujours échantillonné dans les zones où le courant est rapide et où les roches affleurent. Cependant, les ranatres préfèrent les milieux où le courant est plus lent. On peut par conséquent les observer cachées parmi la végétation aquatique ou les débris ligneux en bordure des lacs, étangs et cours d’eau lentiques (courant lent), ainsi que dans les zones de déposition situées le long du littoral des rivières à courant plus rapide. La première fois que j’en observai une en 2000, c’était dans un petit ruisseau à courant moyen-faible bondé de plantes aquatiques et situé tout près de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal. Pour le spécimen de cette année, je m’affairais simplement à donner des coups de filet dans des herbiers et dans la vase en bordure d’un étang en banlieue de Sherbrooke.

La morphologie des scorpions d’eau est adaptée à leur environnement et à leur mode de vie. Ce sont des prédateurs peu mobiles passés maîtres dans l’embusquage. Ils attendent patiemment le passage d’une proie et s’en saisissent à l’aide de leurs pattes antérieures qui ressemblent de près à celles des mantes religieuses. Une fois la victime maîtrisée, la ranatre y plonge son rostre et sécrète des sucs digestifs qui ont tôt fait de liquéfier les tissus de sa proie. Ne reste plus qu’à siroter ce délicieux mets! En me documentant aux fins de la présente chronique, je lus dans Voshell (2002) que les membres de la famille Nepidae ont un faible pour les corises (Corixidae). Belle coïncidence : l’individu que je capturai profita de sa proximité avec un tas de petits insectes dans mon bol pour justement se délecter d’une corise (voir les photos et vidéos qui en témoignent)!

Ranatra 4b
Le camouflage est parfait!
Ranatra 5
Les pattes antérieures font penser à celles d’une mante religieuse
Étang 2016
Un habitat riche en invertébrés aquatiques

Excellents prédateurs, on ne peut pas en dire autant pour leurs capacités à se mouvoir sous l’eau. Les ranatres font de piètres nageuses et choisissent généralement de se déplacer lentement, en marchant, entre les feuilles et les branches. Après avoir relâché la ranatre, je pris plusieurs photos et vidéos de celle-ci se déplaçant à la surface de l’eau. Pas facile de naviguer dans un tas de débris lorsque l’on est long et rigide comme un bout de bois! Néanmoins, cette apparence lui permet de se fondre à merveille au reste de l’environnement. Qui plus est, Voshell (2002) mentionne que la ranatre est si peu mobile qu’il lui arrive d’être colonisée par des algues, des protozoaires… et même des œufs de quelques insectes aquatiques comme des trichoptères, des corises et des notonectes! Cela doit ajouter à ses capacités de se camoufler, n’est-ce pas?

Si vous portez attention aux photographies, vous noterez que je ne tiens pas la tête de la ranatre vis-à-vis ma main ou mes doigts. J’ai souvent entendu dire que les ranatres et les nèpes, tout comme les punaises d’eau géantes (Belostomatidae) étaient susceptibles d’infliger une morsure douloureuse à l’aide de leur rostre. Vous en serez avertis!

En documentant la présente chronique, j’ai peiné à trouver des renseignements me permettant de confirmer l’espèce croquée sur le vif. Mes livres d’identification d’invertébrés aquatiques s’arrêtent au genre; celui de Merritt et Cummins (1996) indiquait toutefois que 10 espèces de Ranatra pouvaient être rencontrées en Amérique du Nord. Or, plusieurs de ces espèces n’habitent qu’au sud des États-Unis selon Bug Guide et Discover Life. Plusieurs échanges respectifs avec Gilles Arbour, Ludovic Leclerc et différents collègues sur le site Photos d’insectes du Québec me firent réaliser que la réponse ne semblait pas aussi simple que je me l’étais imaginée. Une suggestion de Roxanne S. Bernard me conduisit à relire un précédent article de Jean-François Roch dans l’édition du printemps 2014 de Nouv’Ailes – le périodique de l’Association des entomologistes amateurs du Québec – où celui-ci précisait ce qui suit au sujet des ranatres : « Le Québec est représenté par trois espèces dont il faut examiner les petites antennes fixées sous la tête pour les identifier ». Néanmoins, plusieurs commentaires reçus et lectures effectuées suggèrent pour leur part que Ranatra fusca – la ranatre brune – est de loin l’espèce la plus souvent rencontrée dans nos secteurs. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui m’ont donné des conseils et des pistes à suivre!

N’ayant pas de photos suffisamment précises pour voir les antennes et ayant relâché le spécimen, je demeure prudente et ne pourrai par conséquent vous confirmer hors de tout doute l’identité de l’espèce observée. Qu’à cela ne tienne! Les ranatres constituent des insectes intrigants dont la morphologie et les mœurs n’auront pas fini de nous surprendre! Pour en savoir plus – j’aurais pu vous en écrire davantage, notamment à l’effet que les ranatres émettent des stridulations! –, n’hésitez pas à consulter les sources citées ci-dessous.

 

Vidéo 1. Ranatre capturée en juillet dernier. On voit que celle-ci en a profité pour se payer un petit repas (un Corixidae).

 

Vidéo 2. Aspect de la ranatre dans ma main, puis dans un bol rempli d’eau.

 

Vidéo 3. Ranatre relâchée dans l’étang. Celle-ci se déplace lentement, n’étant pas adaptée à la nage.

 

Pour en savoir plus

Un monstre discret

Ce n’est pas un secret pour vous, le monde des invertébrés recèle de bêtes plus étranges les unes que les autres. Munies d’épines, de pinces ou de pièces buccales acérées, certaines semblent tout droit sorties d’un film d’horreur. C’est le cas des amblypyges, d’étranges créatures invertébrées que j’ai eu le plaisir de rencontrer pour la toute première fois lors de la dernière conférence de l’AEAQ à Québec, donnée par M. Simon Landry.

Amblypyge_1
Amblypyge photographié lors de la conférence de décembre de l’AEAQ à Québec

Les amblypyges sont des arachnides appartenant à l’ordre Amblypygi que l’on retrouve dans les régions tropicales et subtropicales du globe. Le terme amblypyge – un mot qui procurerait sans doute un pointage impressionnant au Scrabble – signifie, selon le site anglais de Wikipedia, « blunt rump », ce que je traduirais par « arrière-train abrupt »! Ce nom provient du fait que le bout de l’abdomen de ces sympathiques créatures se termine de façon arrondie, contrairement aux Uropyges – de proches semblables – dont l’abdomen se termine par une longue « queue » en fouet (voir cette photographie tirée de Wikipédia).

Comme leurs cousins araignées et scorpions, les amblypyges possèdent quatre paires de pattes. Toutefois, deux de ces pattes sont très fines et élancées et ressemblent davantage à des antennes qu’à des pattes. Elles servent d’ailleurs non pas à la locomotion, mais à « sentir » leur environnement, tout comme le feraient des antennes. On voit l’usage qu’ils font de ces délicates pattes sur la vidéo que j’ai prise lors de la conférence et qui est présentée à la fin de la présente chronique. Les pattes sont en mouvement continuel, touchant et étudiant attentivement la structure du milieu environnant.

Si les amblypyges se fient sur leurs pattes plutôt qu’à leurs yeux, c’est qu’il s’agit à la base d’organismes nocturnes qui tendent à fuir la lumière. On les retrouve notamment sous les roches, les troncs et la litière au sol. Certaines espèces habitent également les cavernes, des milieux où la vue n’est sans doute pas aussi efficace que le toucher. Détrompez-vous, cependant! Ils n’en sont pas pour autant des chasseurs moins efficaces! En effet, ces arachnides sont d’habiles prédateurs et leur menu se compose de divers invertébrés qu’ils parviennent à capturer à l’aide de leurs pédipalpes acérés. Les pauvres victimes se retrouvent d’ailleurs littéralement empalées entre les nombreuses épines ornant les pédipalpes. La vue de ces derniers a de quoi à faire frémir toute bête de taille à être maîtrisée!

Amblypyge_2
Même Amblypyge

À cet impressionnant arsenal s’ajoutent des chélicères prêtes à déchiqueter les proies. Les amblypyges ne se nourrissent effectivement pas de proies solides et vont plutôt les déchirer en de petits morceaux et aspirer les fluides associés. Appétissant, n’est-ce pas?

Malgré leur apparence menaçante, les amblypyges femelles sont de bonnes mamans. La femelle, fécondée après avoir récupéré un spermatophore qu’un mâle a laissé au sol, s’occupera de ses œufs et des jeunes, une fois éclos, pendant un certain laps de temps. Selon Evans (2008), les jeunes resteraient cramponnés au dos de leur mère pour une durée s’échelonnant d’une semaine à un mois, jusqu’à leur seconde mue (la première s’opérant juste avant que les jeunes ne se perchent sur le dos de leur mère). J’ai eu l’occasion de voir des photographies de rejetons amblygypes récemment, que vous pouvez aussi visionner si vous êtes abonnés à la page Facebook de N-Tomo tenue par Simon Landry (suivre ce lien). Ces rejetons sont d’une coloration vert lime pâle et donc d’apparence presque fluorescente. Sur le dos de leur mère, l’on dirait un petit tas de pattes et de corps entremêlés… ce qui ne semble pas plaire à tous!

Soyez cependant rassurés : ces bêtes, bien qu’elles puissent atteindre 4,5 centimètres de long une fois matures, ne sont pas dangereuses pour les humains. Elles semblent même plutôt discrètes et, selon McGavin (2000) ne seraient susceptibles ni de mordre ni de piquer. Avec leurs pédipalpes et leurs chélicères acérés, comptons-nous néanmoins chanceux qu’elles ne fassent pas notre taille… et reléguons cette pensée aux films d’horreur!

 

Vidéo 1. Amblypyge filmé lors de la conférence de l’AEAQ en décembre 2015


Pour en savoir plus

Saute, saute, saute, petite araignée!

Eris militaris microscope
L’invertébré de la semaine dernière était une araignée sauteuse de l’espèce Eris militaris (mâle).
Eris militaris femelle
Eris militaris femelle : elle me regarde droit dans les yeux!

Lors de la dernière publication, je vous offrais une devinette au sujet d’un invertébré possédant de grands et jolis yeux. Aviez-vous deviné qu’il s’agissait d’une araignée et, plus particulièrement, d’une araignée sauteuse (Salticidae)?

Les salticides ou saltiques constituent une famille bien connue tant des profanes que des entomologistes plus aguerris. Elles sont communes et sont habituellement considérées comme étant plutôt jolies… pour des araignées! Leur corps compact, leur petite taille, ainsi que leurs grands yeux charmeurs y sont sans doute pour quelque chose.

D’ailleurs, la taille et la disposition des yeux sont uniques à cette famille. C’est par conséquent un attribut qui vous permettra de les distinguer sans faute des autres familles. Plus spécifiquement, parmi les huit yeux qui couronnent la tête des saltiques, les deux yeux antérieurs médians sont très grands et positionnés bien à l’avant de la capsule céphalique, là où on s’y attendrait pour d’autres types d’animaux comme des mammifères. C’est peut-être d’ailleurs cette similarité avec nous qui les rend si sympathiques? La paire d’yeux postérieurs médians, quant à elle, est à peine visible et située entre les deux autres paires d’yeux restants. J’ai trouvé ce schéma sur Internet qui illustre la disposition des yeux de cette famille. Êtes-vous en mesure d’identifier tous ces yeux sur la première photo de la présente chronique (mâle Eris militaris sous mon
stéréomicroscope)? Regardez attentivement!

La question que vous vous posez sans doute est « pourquoi possèdent-elles d’aussi grands yeux comparativement à d’autres familles d’araignées ? ». C’est pour mieux voir leurs proies, bien sûr! En effet, les araignées sauteuses sont des chasseuses hors pair. Contrairement à d’autres araignées qui attendent patiemment qu’une proie s’empêtre dans leur toile, les salticides chassent activement, que ce soit au sol, sur les murs de nos demeures ou sur tout autre support approprié. Une vue exceptionnelle est donc de mise si elles souhaitent viser juste et bondir sur la proie qui est dans leur mire.

Salticus scenicus femelle
La Salticus scenicus (ici une femelle) est couramment observée autours des maisons.
Naphrys pulex probable 1
Femelle Naphrys pulex. Quels jolis yeux!

Ce qui m’amène à vous parler d’un autre de leurs attributs : les salticides sont championnes dans les sauts en hauteur et en longueur. Si vous avez déjà pris le temps d’observer ces dernières se déplacer, ne serait-ce que quelques instants, il est certain que vous les avez vues bondir. Pour ma part, j’éprouve même de la difficulté à les photographier, car elles finissent toujours par sauter sur l’objectif de mon appareil. Mon hypothèse est qu’elles y voient leur reflet et qu’elles viennent enquêter de plus près, mais je n’en ai pas la certitude. Toutefois, cela m’arrive tellement souvent (au moins le deux tiers des individus que j’ai photographiés) que je serais curieuse d’en connaître la réponse. En auriez-vous une idée, chers lecteurs?

Les araignées sauteuses sont généralement de petite taille, soit aux environs de 3 à 7 millimètres. Cependant, je fus surprise de rencontrer l’été dernier un membre d’un genre de grande taille : l’araignée devait bien faire huit fois la taille en volume des individus communément rencontrés. Il s’agissait du genre Phidippus, le genre incluant la plus grosse espèce retrouvée au Québec selon Paquin et Dupérré (2003), P. purpuratus, d’une taille se chiffrant à plus de un centimètre. Selon les vérifications subséquentes que j’ai effectuées, mon spécimen serait justement une femelle de cette espèce. Aussi, comme à l’habitude, cette dernière jugea bon de bondir sur mon appareil photo lorsque je la pris en cliché et décida qu’elle y était bien à l’aise. J’eus de la difficulté à la déloger et décidai finalement de photographier ma caméra « assiégée » à l’aide de mon iPhone pour en témoigner! Ce cliché permet également d’apprécier la taille de la bête par rapport à l’objectif de ma caméra. Jolie, n’est-ce pas?

Phidippus purpuratus femelle
La Phidippus purpuratus (ici une femelle) est la plus grosse saltique du Québec. Je me sens jaugée!
Phidippus purpuratus femelle_2
Oh non, pas encore! Les Salticidae ont cette étrange manie de sauter sur mon appareil photo.
Phidippus purpuratus femelle_3
Même femelle P. purpuratus qui ne veut pas « lâcher » mon appareil photo.

Comme toutes les araignées, nos sympathiques saltiques sont des invertébrés bénéfiques : elles se nourrissent des autres insectes et invertébrés néfastes qui habitent autour de nos demeures. Leur menu est tellement vaste que je n’ai trouvé aucun détail à cet effet dans les sources consultées – comme si on les considérait comme des prédateurs, point final! Sans doute sont-elles en mesure de se nourrir de n’importe quel invertébré de taille à être maîtrisé!

Bien qu’elles ne tissent pas de toile comme les araignées tisseuses (toiles orbiculaires, en entonnoir, etc.; voir cette chronique), elles produisent tout de même de la soie. Elles s’ancrent généralement à leur support à l’aide d’un fil de soie avant de s’élancer. De même, j’ai été témoin à deux reprises de l’évasion d’un salticidé qui, pour échapper de mes mains, expulsa un fil de soie dans lequel le vent prit. Dans les deux cas, les individus s’échappèrent en s’envolant à l’aide de leur « parachute »! Bref, ils devaient en avoir assez de mes grands doigts inquisiteurs! Enfin, les saltiques utilisent leur soie pour se tisser des retraites où elles s’abritent pendant la nuit ou encore pour y pondre leurs œufs.

L’acuité visuelle des saltiques est telle qu’elles détecteraient même les mouvements exercés derrière elles. Elles auraient une vue de 360 degrés, rien de moins! C’est pour cette raison, comme le disent si bien Paquin et Dupérré (2003), qu’elles tendent à faire face à leur observateur et, par conséquent, qu’elles nous donnent l’impression qu’elles nous suivent des yeux. Je dois avouer que j’aime particulièrement ce comportement des araignées sauteuses. J’ai l’impression qu’elles sont intelligentes et qu’elles me jaugent… ou encore qu’elles m’écoutent quand je leur parle (oui, je fais cela)!

Pour terminer, la famille Salticidae est celle qui comprend le plus grand nombre d’espèces autour du globe. Au Québec, 43 espèces étaient répertoriées en 2003 par Paquin et Dupérré. Plusieurs de ces espèces sont très communes autour de nos demeures et affectionnent les murs et les fenêtres, comme par exemple Salticus scenicus, l’araignée sauteuse zébrée (traduction libre du nom anglais « zebra jumper »). Profitez-en pour les observer… et vous pourrez les voir vous observer en retour!

 

Vidéo 1. Femelle Naphrys pulex. On la voit bien regarder autour d’elle, utilisant ses yeux aiguisés et bougeant sa tête pour évaluer son environnement.


Pour en savoir plus