Le peuple de l’asclépiade

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Petite punaise de l’asclépiade dont j’ai parlé récemment
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Monarque – Photo soumise lors du concours amical de photographie DocBébitte par Ludovic Leclerc en 2014
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Arctiide de l’asclépiade

Dans une de mes dernières chroniques, j’écrivais au sujet d’un sympathique hémiptère : la petite punaise de l’asclépiade. J’expliquais notamment que plusieurs insectes se nourrissant d’asclépiades arboraient le noir et l’orange (ou rouge). Pourquoi donc? Simplement pour prévenir les prédateurs qu’ils ont un goût désagréable. En effet, l’asclépiade produit un latex blanchâtre qui contient des substances toxiques pour la majorité des animaux. Il confère toutefois aux espèces qui sont capables de s’en nourrir un mauvais goût.

Cette petite incursion me donna envie de vous parler davantage d’espèces d’insectes que l’on peut retrouver sur l’asclépiade. Celles-ci sont nombreuses!

Hormis notre petite punaise de l’asclépiade (Lygaeus kalmii) dont j’ai déjà discuté et sa consœur, la grande punaise de l’asclépiade (Oncopeltus fasciatus), on retrouve notamment deux lépidoptères et deux coléoptères étroitement associés à cette plante.

L’espèce la plus connue est sans contredit le monarque. Bien que l’adulte se nourrisse du nectar d’une vaste palette de plantes, la chenille a un menu plus limité basé majoritairement sur les asclépiades (diverses espèces). Les femelles pondent leurs œufs sur les plants en question, où évoluent les larves qui deviendront de jolies chenilles rayées de noir, jaune et blanc (voir cette photographie tirée de Bug Guide).

La chenille de l’arctiide de l’asclépiade se développe elle aussi – comme son nom le suggère – sur les plants d’asclépiades. Elle ne daigne pas, non plus, les feuilles d’apocyne. Ces jolies chenilles poilues sont capables de dévorer les feuilles de talles d’asclépiades, en particulier lors de leurs premiers (1 à 3) stades de vie, où elles sont grégaires. Il s’agit d’une espèce que j’observe régulièrement quand je m’amuse à regarder sous les feuilles d’asclépiades au mois d’août. Elle est visiblement commune, du moins dans la grande région de Québec où j’habite. Cela dit, Wikipédia suggère que les personnes plus sensibles pourraient réagir aux poils de ces petites chenilles. Pour ma part, j’en ai manipulé à plusieurs reprises sans aucune réaction.

Deux coléoptères fort colorés sont aussi fréquemment observés sur les plants d’asclépiades. La chrysomèle de l’asclépiade (Labidomera clivicollis) est un coléoptère très commun que je vois systématiquement chaque été lorsque j’arpente les champs et les rivages bordés de « mauvaises herbes ». Ce sont à la fois les adultes et les larves de cette chrysomèle qui se nourrissent des feuilles des différentes espèces d’asclépiades. Les premières photographies que j’ai de cette espèce remontent à l’automne 2006, alors que j’observais des larves et des adultes en bon nombre sur une colonie d’asclépiades au marais Léon-Provancher. J’étais intriguée par ces assez gros (8-11 mm) coléoptères qui sont plutôt tape-à-l’œil avec leur coloration orange et noir irisé (reflets parfois verts, parfois bleus) et leur forme toute ronde. Ils sont en effet fort jolis, ne trouvez-vous pas?

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Ma toute première observation documentée de chrysomèles de l’asclépiade (2006)
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Même moment en 2006 : on voit ici une larve de la chrysomèle de l’asclépiade

Le second coléoptère – le longicorne de l’asclépiade (Tetraopes tetrophthalmus) – est également fort mignon. Bien que Bug Guide indique que cette espèce est très commune là où l’on retrouve des asclépiades, je n’en ai pour ma part j’avais vu de mes propres yeux. Mon père m’a toutefois transmis une photo d’un individu qu’il a pu observer l’été dernier – le chanceux! L’individu se baladait tout simplement dans la cour de mes parents – qui est ornementée de bien des fleurs, mais pas d’asclépiades. Les larves de ce longicorne se nourrissent des racines d’asclépiades et d’apocynes. L’adulte, quant à lui, se délecte des feuilles. Tout comme j’ai pu le lire pour la chrysomèle de l’asclépiade et la chenille du monarque, le longicorne de l’asclépiade coupe d’abord les veines principales des feuilles avant de commencer à les dévorer, de sorte qu’il ne se retrouve pas submergé par le latex produit par les plants endommagés.

Une myriade d’autres espèces sont également attirées par les fleurs des asclépiades, qui produisent un nectar alléchant (lequel n’est pas toxique, contrairement aux feuilles). Ainsi, papillons, abeilles, guêpes, mouches et coléoptères de toutes sortes peuvent être observés butinant sur ces plantes.

Finalement, qui dit insectes (et proies) en grand nombre dit aussi prédateurs abondants! Il n’est pas rare de trouver divers invertébrés prédateurs à l’affut sur les plants d’asclépiades. À titre d’exemple, punaises assassines, coléoptères prédateurs et araignées s’y installent avec l’espoir de dégoter un repas facile. L’été dernier, j’eus ainsi l’occasion de photographier un joli thomise variable (araignée-crabe de l’espèce Misumena vatia) qui attendait patiemment le passage d’une proie. En me documentant aux fins du présent billet, j’entrevis également quelques photographies de différentes espèces d’hémiptères prédateurs dévorant des chenilles de monarque (comme celle-ci).

En outre, les talles d’asclépiades constituent tout un trésor pour l’entomologiste à l’affut d’invertébrés de toutes sortes. Malheureusement, cette plante est malaimée et elle est considérée comme une « mauvaise herbe ». On tend à la bannir de nos plates-bandes, alors qu’elle nous permettrait d’observer une vaste variété d’insectes et même d’oiseaux – car, à ce qu’il semble, les asclépiades attirent aussi les colibris! L’éradication de l’asclépiade en milieu urbain (par exemple, le long des routes ou simplement pour faire place à un stationnement!) et agricole (à cause de l’usage des pesticides, notamment) serait même identifiée comme une cause des fluctuations récentes des populations de papillons monarques. Dans son livre publié en 2004, Schappert mentionnait déjà que les pronostics à l’égard de l’état de santé des populations du monarque nord-américain pour les 20 prochaines années ne sont pas très encourageants. La fragmentation de l’habitat et l’isolement des plants d’asclépiades étaient entre autres pointés du doigt.

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Longicorne de l’asclépiade que mon père a eu la chance de photographier
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Voyez-vous ce thomise variable à l’affut d’une proie?

Pour ma part, je continue de m’amuser chaque été à sillonner les champs de mauvaises herbes et d’asclépiades à la recherche de nouvelles observations. Aussi, je laisse maintenant pousser ça et là les quelques plants d’asclépiades qui se sont semés naturellement dans mes plates-bandes… dans l’espoir éventuel d’y photographier de sympathiques membres du grand peuple de l’asclépiade!

 

Pour en savoir plus

Petite, cette punaise de l’asclépiade!

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Quelle surprise! Une petite punaise de l’asclépiade… sur une feuille d’asclépiade!

Vous êtes plusieurs lecteurs à m’avoir répondu au sujet de la dernière devinette : eh oui, il s’agissait bien de la petite punaise de l’asclépiade (Lygaeus kalmii), un insecte que nombreux d’entre vous ont observé cet été.

En effet, cette sympathique punaise orange et noire n’est pas demeurée inaperçue cette année! Vous êtes notamment deux lecteurs à m’avoir transmis des photographies de cet insecte dans le cadre du concours annuel de photographie d’insectes DocBébitte (cette chronique). Par ailleurs, mes parents en ont trouvé trois noyées dans leur piscine, que j’ai pu récupérer pour ma collection. J’en ai observé moi-même à deux reprises… à mon grand bonheur, puisque je n’avais pas encore de photographies de cette espèce dans ma banque personnelle. C’est dire que je n’en avais pas observé les années dernières. En outre, il semble que cet été en était un où la petite punaise de l’asclépiade abondait.

Cet hémiptère appartient à la famille Lygaeidae, qui comprend également une espèce nommée la grande punaise de l’asclépiade (Oncopeltus fasciatus). Cette dernière, comme son nom le suggère, est de taille un peu plus grande (13-18 mm) que la petite punaise de l’asclépiade (10-12 mm). Bien que colorées de noir et d’orange, les deux espèces se distinguent aisément : les ailes antérieures de la petite punaise de l’asclépiade sont marquées d’un X orange bien visible. Ce n’est pas le cas de la grande punaise de l’asclépiade (voir cette photographie tirée de Bug Guide). Par ailleurs, la petite punaise de l’asclépiade peut s’observer plus au nord que sa consœur, cette dernière n’étant pas en mesure de survivre aux rigueurs de l’hiver. Cela explique peut-être pourquoi aucun individu d’O. fasciatus n’avait été répertorié au Québec par Bug Guide au moment de la rédaction du présent billet, bien que Dubuc (2007) indique bel et bien sa présence dans son guide « Les insectes du Québec ».

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La petite punaise de l’asclépiade se retrouve sur d’autres herbacées
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Photo soumise lors du concours de photo 2016
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Autre photo soumise lors du concours de photo 2016

Les deux espèces de punaises marient l’orange (voire le rouge) et le noir, tout comme d’autres espèces se nourrissant de l’asclépiade : le monarque, la chrysomèle de l’asclépiade et le longicorne de l’asclépiade. Cela n’est pas un hasard! En effet, l’asclépiade confère aux espèces qui s’en nourrissent un goût désagréable. Par conséquent, les insectes adoptent un « code de couleurs » qui permet d’indiquer à tout prédateur en un coup d’œil que ce n’est pas une bonne idée de les croquer! Il s’agit d’une stratégie évolutive faisant en sorte que nos jolies punaises diminuent considérablement les risques de figurer au menu. Néanmoins, Marshall (2009) indique que certains individus ne se nourrissent pas d’asclépiade – ils préfèrent d’autres herbacées – et que ce ne sont ainsi pas toutes les petites punaises qui ont mauvais goût. Les prédateurs, eux, ne le savent cependant pas!

D’ailleurs, on peut lire que les adultes aiment bien déguster le nectar des fleurs appartenant à différentes variétés de plantes herbacées. Il semblerait même qu’ils apprécient, par moment, siroter les fluides d’autres insectes morts ou vifs. Ils peuvent donc être charognards ou même prédateurs à leurs heures!

En préparant la présente chronique, je suis tombée sur des photographies de nymphes de la petite punaise de l’asclépiade sur Bug Guide. À ce qu’il semble, ces dernières seraient assez facilement reconnaissables (quoiqu’il faille faire attention à la nymphe de la grande punaise de l’asclépiade qui présente plusieurs traits similaires). C’est en voyant cette photo en particulier que je réalisai que j’en avais déjà vu de similaires à la plage Jacques-Cartier, à Québec. Étant donné que j’ai beaucoup de retard dans l’identification et le classement de mes photos, je passai plus d’une heure à tenter de retrouver les photographies en question… pour réaliser qu’il était incertain qu’il s’agisse de L. kalmii. En effet, Bug Guide précise que le pronotum (face dorsale du premier segment situé immédiatement après la tête) est majoritairement rouge et ponctué de deux marques noires diagonales. Mon spécimen n’en possède pas, suggérant que ce ne serait pas L. kalmii. Toutefois, je n’étais pas en mesure lors de l’écriture du présent article de confirmer hors de tout doute quelle espèce, au juste, j’avais photographiée. Si vous en avez une idée, prière de me le signaler!

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Nymphe d’hémiptère qui porte le rouge et le noir, mais il ne s’agirait pas de L. kalmii si je me fie aux critères de Bug Guide

Pour terminer, certains se demanderont si cette jolie punaise colorée est un insecte bénéfique ou néfaste. Une des sources consultées la décrit comme un « phytophage des mauvaises herbes ». C’est donc dire que cette punaise peut s’avérer une alliée… à condition que vous ne cherchiez pas à cultiver des plantes herbacées habituellement identifiées comme étant des mauvaises herbes!

 

Pour en savoir plus

Un scorpion sous l’eau

Il est de ces bêtes qui semblent tout droit sorties d’un film de science-fiction. Je vous dirais que c’est le cas de notre insecte de la semaine : ressemblant à une anodine brindille, il est pourtant muni de pattes antérieures dignes d’un raptor et d’un petit rostre affilé comme un pieu… tous deux conçus pour tuer! Même son surnom ne laisse pas place à interprétation : c’est le scorpion d’eau!

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Étrange créature, que cette ranatre
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La ranatre a profité de son transit dans un grand bol plein d’autres insectes pour se remplir la panse

En fait, pour être plus précise, je compte vous entretenir au sujet d’un genre en particulier appartenant à la famille Nepidae (ordre des hémiptères), les ranatres (genre Ranatra). Toutefois, ce sont tous les genres de cette famille – Ranatra, Nepa et Curicta pour ceux retrouvés en Amérique du Nord – qui sont appelés scorpions d’eau.

Les ranatres se distinguent des autres genres par leur long corps filiforme qui, lorsqu’elles sont immobiles, ressemble à s’y méprendre aux branches et au feuillage des plantes aquatiques parmi lesquels elles se cachent. Les autres genres sont plus costauds et pourraient être confondus, si l’on ne s’avère pas suffisamment attentif, à une punaise d’eau géante (Belostomatidae). Une bonne façon d’éviter toute erreur d’identification est d’examiner l’abdomen des spécimens : les Nepidae – qu’il s’agisse ou non du genre Ranatra – possèdent deux longs tubes respiratoires parallèles disposés tout au bout de leur abdomen. Ceux-ci se comparent bien au tuba du plongeur et leur permettent de demeurer submerger sous l’eau, à l’affut d’une proie.

Je fis la rencontre d’une ranatre très récemment, à la fin du mois de juillet. Nous avions rendez-vous chez le cousin de mon conjoint pour une fête de famille. À mon grand bonheur, ce cousin possède un étang fort riche en biodiversité au bord duquel j’avais déjà photographié une vaste quantité de libellules lors de précédentes visites. Je savais donc que les eaux de l’étang cachaient sans aucun doute une myriade de naïades d’odonates et leurs proies. Cette fois-ci, cependant, j’avais prévu le coup et j’étais équipée d’un filet troubleau, de souliers d’eau, ainsi que de pots et de bols conçus pour examiner les espèces capturées. Comme je ne collecte aucun invertébré vivant (ma collection est faite de spécimens retrouvés déjà morts), mon objectif principal était de les observer et de prendre autant de photographies que mon appareil – ou plus souvent le temps – me le permet!

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Immobile, elle ressemble à une brindille

Les coups de filet que je donnai dans l’eau me permirent d’observer une vaste variété d’invertébrés : zooplancton, éphémères, odonates (anisoptères et zygoptères), dytiques, corises, etc. Or, c’est la vue d’une ranatre qui me fit m’exclamer « yahouuu » haut et fort! Pourquoi donc toute cette excitation? Ce que je dois vous dire, à ma défense, c’est que ce n’était que la deuxième fois que j’en voyais une sur le terrain – la première datant de mes cours d’écologie aquatique en 2000. Aussi, j’étais cette fois-ci armée d’un appareil photo! Bien que j’aie quelque 150 sites d’échantillonnage d’invertébrés aquatiques à mon actif (majoritairement lors de mes études universitaires), il importe de mentionner que j’ai toujours échantillonné dans les zones où le courant est rapide et où les roches affleurent. Cependant, les ranatres préfèrent les milieux où le courant est plus lent. On peut par conséquent les observer cachées parmi la végétation aquatique ou les débris ligneux en bordure des lacs, étangs et cours d’eau lentiques (courant lent), ainsi que dans les zones de déposition situées le long du littoral des rivières à courant plus rapide. La première fois que j’en observai une en 2000, c’était dans un petit ruisseau à courant moyen-faible bondé de plantes aquatiques et situé tout près de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal. Pour le spécimen de cette année, je m’affairais simplement à donner des coups de filet dans des herbiers et dans la vase en bordure d’un étang en banlieue de Sherbrooke.

La morphologie des scorpions d’eau est adaptée à leur environnement et à leur mode de vie. Ce sont des prédateurs peu mobiles passés maîtres dans l’embusquage. Ils attendent patiemment le passage d’une proie et s’en saisissent à l’aide de leurs pattes antérieures qui ressemblent de près à celles des mantes religieuses. Une fois la victime maîtrisée, la ranatre y plonge son rostre et sécrète des sucs digestifs qui ont tôt fait de liquéfier les tissus de sa proie. Ne reste plus qu’à siroter ce délicieux mets! En me documentant aux fins de la présente chronique, je lus dans Voshell (2002) que les membres de la famille Nepidae ont un faible pour les corises (Corixidae). Belle coïncidence : l’individu que je capturai profita de sa proximité avec un tas de petits insectes dans mon bol pour justement se délecter d’une corise (voir les photos et vidéos qui en témoignent)!

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Le camouflage est parfait!
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Les pattes antérieures font penser à celles d’une mante religieuse
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Un habitat riche en invertébrés aquatiques

Excellents prédateurs, on ne peut pas en dire autant pour leurs capacités à se mouvoir sous l’eau. Les ranatres font de piètres nageuses et choisissent généralement de se déplacer lentement, en marchant, entre les feuilles et les branches. Après avoir relâché la ranatre, je pris plusieurs photos et vidéos de celle-ci se déplaçant à la surface de l’eau. Pas facile de naviguer dans un tas de débris lorsque l’on est long et rigide comme un bout de bois! Néanmoins, cette apparence lui permet de se fondre à merveille au reste de l’environnement. Qui plus est, Voshell (2002) mentionne que la ranatre est si peu mobile qu’il lui arrive d’être colonisée par des algues, des protozoaires… et même des œufs de quelques insectes aquatiques comme des trichoptères, des corises et des notonectes! Cela doit ajouter à ses capacités de se camoufler, n’est-ce pas?

Si vous portez attention aux photographies, vous noterez que je ne tiens pas la tête de la ranatre vis-à-vis ma main ou mes doigts. J’ai souvent entendu dire que les ranatres et les nèpes, tout comme les punaises d’eau géantes (Belostomatidae) étaient susceptibles d’infliger une morsure douloureuse à l’aide de leur rostre. Vous en serez avertis!

En documentant la présente chronique, j’ai peiné à trouver des renseignements me permettant de confirmer l’espèce croquée sur le vif. Mes livres d’identification d’invertébrés aquatiques s’arrêtent au genre; celui de Merritt et Cummins (1996) indiquait toutefois que 10 espèces de Ranatra pouvaient être rencontrées en Amérique du Nord. Or, plusieurs de ces espèces n’habitent qu’au sud des États-Unis selon Bug Guide et Discover Life. Plusieurs échanges respectifs avec Gilles Arbour, Ludovic Leclerc et différents collègues sur le site Photos d’insectes du Québec me firent réaliser que la réponse ne semblait pas aussi simple que je me l’étais imaginée. Une suggestion de Roxanne S. Bernard me conduisit à relire un précédent article de Jean-François Roch dans l’édition du printemps 2014 de Nouv’Ailes – le périodique de l’Association des entomologistes amateurs du Québec – où celui-ci précisait ce qui suit au sujet des ranatres : « Le Québec est représenté par trois espèces dont il faut examiner les petites antennes fixées sous la tête pour les identifier ». Néanmoins, plusieurs commentaires reçus et lectures effectuées suggèrent pour leur part que Ranatra fusca – la ranatre brune – est de loin l’espèce la plus souvent rencontrée dans nos secteurs. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui m’ont donné des conseils et des pistes à suivre!

N’ayant pas de photos suffisamment précises pour voir les antennes et ayant relâché le spécimen, je demeure prudente et ne pourrai par conséquent vous confirmer hors de tout doute l’identité de l’espèce observée. Qu’à cela ne tienne! Les ranatres constituent des insectes intrigants dont la morphologie et les mœurs n’auront pas fini de nous surprendre! Pour en savoir plus – j’aurais pu vous en écrire davantage, notamment à l’effet que les ranatres émettent des stridulations! –, n’hésitez pas à consulter les sources citées ci-dessous.

 

Vidéo 1. Ranatre capturée en juillet dernier. On voit que celle-ci en a profité pour se payer un petit repas (un Corixidae).

 

Vidéo 2. Aspect de la ranatre dans ma main, puis dans un bol rempli d’eau.

 

Vidéo 3. Ranatre relâchée dans l’étang. Celle-ci se déplace lentement, n’étant pas adaptée à la nage.

 

Pour en savoir plus

Une punaise pas si plate que ça!

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A. robustus au creux de ma main

L’observation des insectes nous conduit inéluctablement à faire de nouvelles découvertes. L’été dernier, je rescapais de ma piscine un insecte qui ressemblait à s’y méprendre à un petit bout d’écorce plat.

Ce dernier était en effet étonnamment plat et, de toute évidence, il s’agissait d’un hémiptère – ordre qui comprend les punaises. Je mis mes photos sur Facebook afin d’avoir un coup de main pour l’identification de l’étrange petite bête. En parallèle, j’effectuai quelques recherches sur Internet qui me conduisirent rapidement à une intéressante trouvaille : il s’agissait d’une punaise plate (de l’anglais « flat bug »), de la famille Aradidae. Un insecte qui porte bien son nom, quoi!

Ce constat fut corroboré par des collègues entomologistes chevronnés (je vous rappelle bien humblement que je suis entomologiste amateur pour ma part), qui allèrent même jusqu’à confirmer l’espèce en question : Aradus robustus.

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A. robustus sur mon doigt – il s’agit d’un petit insecte
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Même punaise sur une feuille – on peut apprécier sa forme très aplatie

C’était la première fois que j’observais ce groupe d’hémiptères. Il semble que de nombreux individus appartenant à cette famille soient rares, car ils possèdent des besoins très pointus : essences végétales dont l’aire de distribution peut être restreinte, arbres brûlés, stades précis de succession, etc. Par ailleurs, les espèces plus communes comme notre Aradus robustus se font tout de même discrètes, car elles se fondent à l’écorce des arbres et à la litière. Cela explique sans doute pourquoi on ne les voit pas couramment.

Ces punaises ne ressemblent pas à l’écorce des arbres par pur hasard : elles y vivent! Plus spécifiquement, elles se meuvent sous l’écorce des arbres malades ou morts à la recherche de succulents mycéliums (et parfois de leurs fruits, les champignons) dont elles se délectent. Étant donné que l’espace voué à la circulation entre l’arbre et l’écorce est plutôt exigu, le fait d’avoir une forme plate s’avère fort utile (l’un explique l’autre!). La longueur totale des individus n’est également pas très élevée : de 3 à 11 millimètres. Il s’agit donc d’assez petits insectes en général.

Fait intéressant : A. robustus est associé aux chênes et il y a un gros chêne qui surplombe ma piscine, endroit où j’ai découvert ladite bête! Marshall (2009) suggère d’ailleurs de chercher cette espèce commune en Amérique du Nord sous l’écorce de chênes morts. Vous pouvez compter sur moi, une fois l’été venu, pour aller sillonner le bois derrière ma demeure à la recherche de troncs morts jonchant le sol!

Pour terminer, si vous avez la chance d’observer ce discret hémiptère, dites-vous que, malgré son apparence, cette punaise est loin d’être « plate »!

 

Pour en savoir plus

 

Gagnants du concours de photo 2014 – Partie 3 : Duo d’hémiptères par Jean Soucy

La chronique de cette semaine porte sur la dernière – mais non la moindre – des trois photographies élues comme étant les « coups de cœur » des lecteurs de DocBébitte dans le cadre du concours de photographie 2014.

Il s’agit d’un fort joli cliché de deux hémiptères pris par Jean Soucy. Les deux individus en interaction constituent non seulement deux espèces différentes, mais ils appartiennent également à deux familles complètement distinctes. Je décrirai ces dernières un peu plus loin.

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Quel beau duo croqué sur le vif par Jean Soucy!

Pour commencer, il faut savoir que l’ordre des hémiptères représente un groupe d’invertébrés passablement diversifié avec plus de 80 000 espèces sur la planète, dont quelque 12 000 espèces en Amérique du Nord au nord du Mexique. Plusieurs individus très communs y appartiennent, dont les pentatomes (punaises vertes, par exemple), les cigales, les cercopes ou encore les cicadelles. Cela inclut, bien sûr, les fameuses punaises de lit dont le nom seul est suffisant pour nous faire frémir!

Les hémiptères possèdent des caractéristiques-clés qui permettent même à un œil amateur de les distinguer des autres ordres – en particulier des coléoptères dont certains individus se rapprochent en apparence. En effet, les hémiptères possèdent un rostre en guise de pièce buccale. Il s’agit d’un long appendice dont l’utilité pourrait grossièrement se comparer à celle d’une paille. Ils s’en servent pour aspirer les fluides de différents organismes, qu’il s’agisse de plantes ou d’autres invertébrés. En revanche, les coléoptères sont munis de mandibules. Ces dernières sont au nombre de deux. Elles sont articulées et servent à prendre ou à broyer divers objets ou organismes. Comme on peut le voir dans de précédentes chroniques, les carabes et les cicindèles sont deux groupes de coléoptères qui possèdent des mandibules particulièrement protubérantes.

Revenons maintenant à nos moutons et parlons plus précisément des insectes représentés sur la photographie en vedette. Le plus gros des deux individus (Homaemus aeneifrons – identification fournie par le photographe) ressemble à s’y méprendre à un membre de la famille Pentatomidae (dont fait partie la punaise verte, entre autres). Toutefois, il n’en est pas un. Il s’agit plutôt d’un organisme appartenant à la famille Scutelleridae (porte-bouclier). Les membres de ce groupe font partie de la même super-famille que les Pentatomidae (Pentatomoidea), ce qui peut expliquer les airs de famille! Ils s’en distinguent cependant par le fait que la dernière portion de leur thorax est élargie de sorte à recouvrir la totalité de l’abdomen, comme le ferait un bouclier.

Le plus petit hémiptère, quant à lui, fait partie de la famille Miridae (punaises des plantes). Les membres de cette famille sont généralement de forme ovale ou allongée par opposition à d’autres hémiptères comme les Scutelleridae et les Pentatomidae qui sont de forme plus arrondie. De plus, cette famille est vaste et comprend de nombreuses espèces (environ 1 800 en Amérique du Nord), dont la commune punaise terne (Lygus lineolaris). L’espèce croquée sur le vif (Stenotus binotatus – identification fournie par le photographe) constitue une espèce introduite. Elle provient à l’origine d’Europe. Aussi, elle est connue comme étant une peste de certaines cultures céréalières. Selon Wikipédia, on la retrouverait régulièrement sur des inflorescences de gazon… Exactement comme sur la photographie!

De la même façon, notre premier individu – Homaemus aeneifrons – se nourrit des fluides de différentes plantes. Il n’est donc pas surprenant de retrouver ces deux insectes côte à côte sur la même plante! Quel beau duo, n’est-ce pas!

 

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