La guêpe dominatrice

Détrompez-vous! Le titre de ma chronique ne fait pas référence au surnom que se serait donné une adepte d’un club S&M! Il porte plutôt sur une guêpe du genre Polistes, dont l’espèce « dominula » – nom qui laisse déjà présager une certaine dominance! – signifierait, selon les sources, « Maîtresse », « Petite maîtresse » ou « Femelle régnante ». Son nom français, quant à lui, réfère bien au contraire à un peuple qui ne se laissait franchement pas dominer, du moins si vous croyez aux fameuses histoires des séries Astérix : le poliste gaulois!

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Poliste gaulois mâle, vu de côté

J’ai décidé que je vous parlerais de cette espèce d’hyménoptère lorsque j’en observai bon nombre lors d’une visite chez mes parents au début du mois de septembre. Toute une colonie de ces arthropodes semblait avoir élu domicile dans un coin de leur remise. De nombreux individus se retrouvaient également en détresse dans leur piscine. Comme je ne recueille que les invertébrés déjà morts, je pus agrémenter ma collection de quelques-unes de ces guêpes qui s’étaient noyées et retrouvées dans le filtreur de la piscine. Certains individus furent plus chanceux : voyant qu’ils étaient en difficulté, je les rescapai à temps! Il y en a même deux qui se remirent à bouger alors qu’ils semblaient morts. C’est qu’elles sont faites fortes, ces guêpes! Ce fut d’ailleurs donnant-donnant, puisque les spécimens sauvés in extremis me permirent de les prendre en photo sous tous les angles possibles, le temps qu’ils se sèchent!

Ce n’est pas une surprise si nous avons observé tout un tas de P. dominula faisant l’aller-retour entre la corniche d’une remise et un quelconque lieu d’alimentation. Selon les sources consultées, cet hyménoptère a une vive préférence pour les supports d’origine anthropique, en particulier les toits et murs de nos demeures. Bref, il s’agit d’un arthropode qui vit en étroite proximité avec les humains. Bien que cette proximité puisse augmenter les probabilités de se faire piquer, les guêpes polistes sont – fort heureusement – reconnues comme étant moins agressives que leurs consœurs de la sous-famille Vespinae. Elles peuvent tout de même piquer, donc toute précaution est de mise!

Le poliste gaulois est une espèce récemment introduite en Amérique du Nord. Plus précisément, l’espèce a été introduite au Massachusetts vers la fin des années 1970 et a depuis largement étendu son aire de répartition. Les premières observations canadiennes notées dans le Canadien Journal of Arthropod Identification ne remontent qu’en 1997 pour l’Ontario et en 2003 pour la Nouvelle-Écosse et la Colombie-Britannique. Pour ce qui est du Québec, cette même source indiquait en 2008 qu’il était probable que la guêpe s’y retrouve déjà, mais il ne semblait pas encore, à ce moment, y avoir d’études le confirmant. Néanmoins, elle peuplerait maintenant l’entièreté des États-Unis et du Canada, selon une note récente (2016) inscrite sur Bug Guide.

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Poliste gaulois mâle, vu de dos
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L’on voit bien les antennes orange vif sur ce mâle

La capacité de cet insecte à peupler les milieux urbains et perturbés fait en sorte qu’il a remplacé, à certains endroits, les guêpes polistes indigènes. Il est notamment question de compétition avec Polistes fuscatus. À ce qu’il semble, P. dominula est plus compétitif, puisqu’il se nourrit d’une plus vaste palette d’aliments (plusieurs groupes d’insectes versus seulement des chenilles chez plusieurs autres Polistes sp.), possède un temps de développement plus court, est moins parasité et présente une plus forte productivité.

Son nom anglais « European paper wasp » illustre bien sa propension à ériger des nids en papier. Ces derniers sont construits à l’aide d’une mixture de salive et de fibres végétales (bois mort, tiges de plantes, etc.). Le terme « guêpe à papier » référerait d’ailleurs majoritairement aux guêpes de la sous-famille Polistinae, à laquelle appartient notre poliste gaulois. Toutefois, d’autres guêpes de la sous-famille Vespinae et Stenogastrinae sont également en mesure de bâtir de tels nids. Cela inclut deux espèces dont je vous ai déjà parlé : la guêpe à taches blanches (Dolichovespula maculata) et la guêpe commune (Vespula vulgaris). Fait intéressant, le nid des polistes gaulois ne possède pas d’enveloppe protectrice, faisant en sorte que l’on voit au premier coup d’œil les cellules dont le nid est constitué (voir les photos sur ce site de Guêpes et Frelons). C’est justement cette caractéristique qui expliquerait pourquoi ces hyménoptères affectionnent autant les dessous de corniches : le nid doit se situer dans un endroit chaud, car sa température est plus difficile à réguler.

Le poliste gaulois est facile à distinguer des autres espèces que l’on peut retrouver au Québec. Après avoir récolté mes spécimens, j’utilisai le guide électronique du Canadian Journal of Arthropod Identification portant sur les Vespidae afin de les identifier correctement. Toutefois, j’appris qu’un critère bien précis – facilement visible sur une photographie d’amateur et ne nécessitant pas d’avoir recours à un guide – permettait de confirmer l’espèce : la disposition des couleurs sur les antennes. Effectivement, P. dominula arbore des antennes dont la base est orange et noire, alors que les trois quarts restants, environ, sont d’un orange vif (voir cette photographie). Selon les sources consultées, aucun autre Vespidae ne possèderait de telles antennes!

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Vue de face d’un mâle au stéréomicroscope – spécimen retrouvé noyé

Dans le cas des individus que j’observai (photos, vidéos et individus retrouvés noyés), il s’agissait tous de mâles. Cela n’est pas surprenant puisque, selon les sources consultées, c’est à la fin de l’été que la colonie s’affaire surtout à produire des mâles et des futures reines pour la prochaine génération. Pourquoi est-ce que je sais qu’il s’agit de mâles? Non, je n’ai pas regardé sous les jupons, je vous le jure! En fait, ce sont les motifs du visage qui nous indiquent rapidement le sexe! Les mâles ont le visage entièrement jaune, comme c’est le cas sur mes photographies (voir aussi ce cliché). Les femelles, quant à elles, affichent des motifs jaunes et noirs (cette photo). Ces derniers font un peu penser à une tête de mort – petit truc qui pourrait vous être utile! Et pour ceux qui me croyaient brave de manipuler ces guêpes à mains nues, il faut savoir que les mâles ne piquent pas! Remarquez que je sauve régulièrement des femelles hyménoptères de la noyade à mains nues; les individus en détresse semblent plus concentrés à se sauver de la noyade qu’à piquer la main qui les sort de là!

Quoiqu’on en dise, le poliste gaulois constitue une fort jolie guêpe avec ses antennes orange vif. Dominatrice ou non, il s’agit d’une espèce qui sait se faire remarquer! Qu’en dites-vous?

 

Vidéo 1. Poliste gaulois mâle rescapé de la piscine chez mes parents.

 

Pour en savoir plus

DocBébitte en bref : (Encore) des insectes dans ma bouffe!

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Nitidule à quatre points, vivant, dans mon chou-fleur

Il y a de cela quelques années déjà, je vous entretenais sur le fait que l’on mange quotidiennement plusieurs invertébrés à notre insu (cette chronique). Pire encore, je vous expliquais que les normes canadiennes et américaines tolèrent une assez vaste palette d’arthropodes dans les aliments qui nous sont vendus. En outre, la quantité de ces petites bêtes que l’on engouffre accidentellement chaque année se chiffre entre 1 à 2 livres, rien de moins!

Au courant des deux dernières semaines, j’eus l’opportunité moi-même de contribuer à cette statistique… et de voir comment il était facile d’ingurgiter des invertébrés sans vraiment le vouloir.

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Limace, elle aussi cachée dans le même chou-fleur

Première observation : après avoir entamé un chou-fleur frais acheté du marché public, j’observai plusieurs invertébrés morts ou vivants qui parsemaient ce dernier. Ma première découverte fut un nitidule à quatre points bien vivant qui aurait été difficile à rater. Après avoir remis le chou-fleur au frigo, je notai lors d’une deuxième utilisation que celui-ci abritait également une sympathique limace, qui s’activa à la chaleur de la pièce, ainsi que plusieurs petites mouches mortes. Outre les petites mouches,  il est probable que j’aurais vu le nitidule et la limace à temps avant de les consommer. Or, ce ne fut pas le cas de ma seconde observation…

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Deux larves de mouches (diptères) trouvées dans mes bleuets

En effet, la semaine dernière, je me délectais de façon distraite de bleuets frais tout en travaillant. À un certain moment, je m’aperçus de la présence d’une petite larve de mouche qui déambulait sur ma collation. Je la mis de côté afin de l’observer au stéréomicroscope une fois de retour à la maison, en tâchant de la garder vivante. Je poursuivis ma collation en examinant plus attentivement la surface de mes bleuets, jusqu’à ce qu’il me vienne à l’esprit que les larves n’étaient pas nécessairement SUR les bleuets, mais DANS ceux-ci. Immédiatement, j’ouvrir un premier bleuet – au lieu de le croquer… et devinez ce qui s’y trouvait? Eh oui, il y avait une seconde larve. Ou bien j’avais la main chanceuse pour trouver une larve du premier coup, ou bien suffisamment de mes bleuets contenaient des larves pour que je tombe sur l’une d’entre elles. Comme j’avais déjà mangé une vaste quantité de ces bleuets, j’aurais préféré la première option. D’un point de vue purement statistique, cependant, la seconde option était bien plus plausible. Bref, j’avais probablement avalé beaucoup de petites larves… Et moi qui croyais qu’une collation de fruits comportait peu de protéines!

Et vous, chers lecteurs, avez-vous quelques anecdotes croustillantes du même genre? Qu’on le veuille ou non, les arthropodes se retrouvent partout… même dans notre assiette!

Vidéo 1. Cette jolie limace était bien cachée dans mon chou-fleur. Il était déjà bien entamé quand je l’aperçus sur les restes du feuillage. Aurait-elle pu se retrouver dans mon assiette?

Vidéo 2. Cette larve de diptère (mouche) a été retrouvée dans mes bleuets… Et elle n’était pas seule! (Mettre en HD pour une meilleure définition)

Photo gagnante du concours amical 2016 : le syrphe, par Julie Cusson

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Grande gagnante : Julie Cusson avec ce joli syrphe

Cette année, j’appris quelle était la photographie gagnante uniquement à la fermeture du concours. Deux photos s’étaient menées une chaude lutte au courant de la première semaine, mais les deux derniers jours furent caractérisés par une hausse phénoménale des votes. Ce sont finalement cinq photographies qui se sont hissées au peloton de tête afin de se disputer la victoire.

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Mention d’honneur : le méloé marginé de Mireille Dagenais
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Mention d’honneur : la rhysse canelle de Marie-Andrée Fallu

Je vous dirais personnellement que tous les candidats sont gagnants. Quelles belles photographies qui témoignent tantôt d’individus colorés, tantôt de spécimens étranges! Toutefois, une photo franchi le fil d’arrivée en premier : le syrphe, par Julie Cusson! Chose promise, chose due, la présente chronique fera l’éloge de l’insecte photographié par Mme Cusson! Mais avant de débuter, j’aimerais aussi offrir une mention d’honneur à deux photographies qui se sont retrouvées sur la deuxième et troisième marche du podium : le méloé marginé de Mme Mireille Dagenais, ainsi que la rhysse canelle par Marie-Andrée Fallu. Bravo à tous!

J’ai trouvé amusant que la photographie gagnante porte sur un syrphe. En fait, une des toutes premières chroniques que j’avais concoctées pour DocBébitte portait sur cette famille d’insectes (cette chronique publiée en février 2013). J’étais fascinée par le fait que ces sympathiques mouches puissent ressembler aux hyménoptères (guêpes, abeilles et compagnie) – qui peuvent parfois être nettement moins sympathiques, surtout si vous venez de vous faire piquer! À l’époque de cette chronique, j’avais peu de photographies de syrphes en banque et nettement moins de livres spécialisés… c’est donc avec plaisir que je me lance dans les prochains paragraphes sur des anecdotes qui m’étaient inconnues à l’hiver 2013!

Première anecdote : je vous avais déjà raconté que les larves de certaines espèces de syrphes sont aquatiques. Celles-ci possèdent un long siphon (cette photo) qu’elles utilisent pour respirer, étant donné quelles peuplent les milieux pauvres en oxygène. Toutefois, les milieux aqueux qu’elles sont susceptibles de peupler sont parfois loin de pouvoir être qualifiés d’aquatiques… Par exemple, les bassins de recueillement de lisier fourmilleraient souvent de larves de syrphes, ces dernières demeurant bien enfouies sous la surface. C’est ce qu’on appelle être dans… (Oui, je m’autocensure un brin, ici! Avouez que le jeu de mots était tentant!)

De façon similaire, les restes gluants et liquides de carcasses en décomposition peuvent également s’avérer être des demeures de choix pour les larves de syrphes. À ce qu’il semble, cette propension à habiter ce type de milieu serait à l’origine d’une ancienne recette Grecque voulant que l’on puisse fabriquer des abeilles à partir de la carcasse d’un bœuf. Il est probable que nos anciens aient observé l’apparition soudaine d’un bon nombre « d’abeilles » à proximité d’animaux en décomposition qui, en fait, étaient des syrphes adultes émergeant de leurs pupes.

Et si l’on parlait d’anecdotes plus ragoûtantes? Les larves des syrphes n’ont pas toutes un si mauvais goût en matière de milieu de vie! En effet, certaines espèces pondent leurs œufs dans la végétation, à proximité de colonies de pucerons. Les larves, une fois sorties de l’œuf, s’affairent à dévorer les pucerons en question. Selon Marshall (2009), il suffit d’examiner attentivement toute colonie de pucerons pour trouver une ou des larves de syrphes à proximité. Ces dernières demeureraient immobiles de jour et s’activeraient la nuit. Fait intéressant : elles ressemblent à de petites limaces ou sangsues verdâtres, selon les sources… à un point tel que la première personne qui les découvrit les prit non pas pour des insectes, mais pour des mollusques! Vous pouvez jeter un coup d’œil à cette photographie provenant de Bug Guide. Drôle d’allure, n’est-ce pas?

Si l’on revient plus spécifiquement à la photographie gagnante, j’aurais aimé être en mesure de vous indiquer de quelle espèce il s’agit exactement. Vous avais-je déjà mentionné que l’univers des diptères (mouches) est vaste et varié? Chez les quelque 20 000 espèces de diptères recensées au Canada et aux États-Unis, les syrphes comptent pas moins de 813 espèces. Je ne suis malheureusement pas habilitée à les toutes les identifier, ce qui inclut l’individu pris en photo. N’étant qu’une simple entomologiste amateur, j’aurais eu besoin d’examiner bien plus de détails – qu’un professionnel n’aurait peut-être pas requis – pour confirmer l’identité de l’espèce en photo.

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Les syrphes possèdent une fausse veine bien visible (cliquer pour agrandir)

D’ailleurs, vous vous demandez peut-être comment séparer syrphes et autres diptères? Cette tâche est plus facile que de procéder à une identification à l’espèce! À l’œil nu, il est déjà souvent facile de reconnaître les syrphes. Leur patron de vol – faire du surplace comme un oiseau-mouche – ou encore le fait qu’ils marient fréquemment le noir et le jaune à l’instar des guêpes et des abeilles, tout en ne possédant qu’une seule paire d’ailes, est fort aidant. Aussi, si vous êtes armés de caméras ou de loupes binoculaires, vous aurez la certitude de faire face à un syrphe en examinant ses ailes. Ces dernières sont caractérisées par la présence d’une fausse veine qui n’est pas retrouvée chez les autres diptères. J’ai d’ailleurs pris une photographie à partir de mon stéréomicroscope d’une aile de syrphe afin de vous en faire la démonstration. Elle agrémente la présente chronique. Ainsi, vous aurez une meilleure idée quel attribut examiner ou encore prendre en photographie afin d’identifier vos spécimens sans avoir l’ombre d’un doute!

Je termine cette chronique en vous remerciant de nouveaux d’avoir participé au concours amical de photographie DocBébitte pour une quatrième année consécutive – que ce soit en soumettant des photos, en votant pour ces dernières, ou encore simplement en faisant partie des fidèles lecteurs! Vous êtes une source certaine de motivation! À bientôt!

 

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Family Syrphidae – Syrphid Flies. http://bugguide.net/node/view/196
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Loiselle, R. et D.J. Leprince. 1987. L’entomologiste amateur. 143 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • McGavin, G. 2000. Insectes – Araignées et autres arthropodes terrestres. 255p.
  • Wikipedia. Syrphidae. https://fr.wikipedia.org/wiki/Syrphidae

La mouche-scorpion : ni une mouche, ni un scorpion!

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Première panorpe observée en 2013… dans une voiture!

Certains insectes d’allure étrange sont baptisés en fonction de caractéristiques morphologiques qui s’apparentent à d’autres invertébrés mieux connus. C’est le cas des mouches-scorpions, qui n’appartiennent pourtant ni à l’ordre des diptères (mouches) ni à l’ordre des Scorpiones (scorpions). Ces curieux insectes font partie de l’ordre des mécoptères (Mecoptera). Pourquoi alors les qualifier à la fois de mouche et de scorpion, me direz-vous?

Ce qu’il faut savoir, c’est que les mâles de certaines espèces de mécoptères appartenant à la famille Panorpidae possèdent un appendice ressemblant à s’y méprendre au dard des scorpions. Par ailleurs, bon nombre d’espèces de mécoptères font penser à des mouches – hormis le fait qu’elles sont munies quatre ailes plutôt que deux. C’est notamment le cas des Bittacidae qui pourraient être confondus pour des tipules avec leur long corps et leur long museau (rostre).

Pour ma part, j’ai fait la rencontre d’une panorpe (Panorpidae) pour la première fois en 2013 alors que nous étions en vacances au parc de la Yamaska avec nos neveux. Comme nos neveux viennent du Nevada (voir cette chronique, ainsi que celle-ci), le plus vieux des deux devînt nerveux lorsque je m’exclamai qu’il s’agissait d’une mouche-scorpion… Il faut dire qu’au Nevada, les scorpions sont fréquents et constituent un danger réel. Bref, il ne voulait pas que je m’approche trop de la bête, qui s’était retrouvée coincée dans notre voiture. Je me doutais bien que l’arthropode ne m’injecterait pas de venin mortel, mais je ne savais pas au juste à l’époque à quoi pouvait bien servir ce « dard ». Il s’est avéré que l’appendice en question est l’organe reproducteur du mâle et qu’il ne constitue aucun danger… sauf si vous êtes une femelle panorpe, bien sûr!

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Panorpe attirée par un piège lumineux d’un collègue de l’AEAQ à l’été 2016 – on voit bien son étrange museau au bout duquel on retrouve des pièces buccales

Cela dit, les mâles panorpes courtisent les femelles en leur offrant de la nourriture. Il s’agit habituellement d’insectes morts ou encore de salive que les mâles épandent sur des feuilles – cette dernière prenant une consistance gélatineuse présumément savoureuse  en séchant. À chacun ses goûts! Une fois occupées à s’alimenter, Mesdames se laissent gentiment approcher; les mâles en profitent alors pour copuler. Ces derniers mettent parfois bien des efforts à la recherche de nourriture : certains vont jusqu’à voler les insectes qui se sont retrouvés enchevêtrés dans les toiles d’araignées, y laissant parfois leur peau! À ce qu’il semble, les mâles qui n’arrivent pas à trouver de nourriture ou encore à produire suffisamment de salive se retrouvent penauds… Quelques-uns parviendraient tout de même à attirer des femelles à l’aide de phéromones, mais d’autres prendraient des moyens plus radicaux pour parvenir à disséminer leurs gènes. Ceux-ci se serviraient des pinces situées au bout de leur abdomen pour agripper une femelle et la maintenir en place alors qu’ils s’adonnent à la chose. C’est que Monsieur n’a pas toujours de bonnes manières avec la gent féminine!

Les panorpes se rencontrent principalement dans des milieux boisés caractérisés par un dense couvert végétal près du sol. D’ailleurs, selon Dubuc (2007), ces insectes peuvent être capturés au filet dans les lieux ombragés munis de fougères. Cet été, je pus observer plusieurs panorpes à un piège lumineux lors du congrès annuel de l’Association des entomologistes amateurs du Québec (voir la seconde vidéo ci-dessous). Nous étions situés dans un secteur boisé où l’on retrouvait un mélange d’arbres matures et de pousses végétales (herbacées et jeunes arbres) au sol. C’était seulement la seconde fois que je voyais ce type d’arthropode qui semble pourtant relativement commun si je me fie aux sources consultées aux fins de la présente chronique.

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Autre panorpe au même piège lumineux

Les panorpes subissent une métamorphose complexe, c’est-à-dire que la larve qui s’extirpe de l’œuf se transformera d’abord en pupe avant de devenir un adulte ailé (par opposition à la métamorphose simple où la larve – appelée nymphe – se transforme directement en adulte sans former de pupe ou de chrysalide). Dans le cas de la métamorphose complexe, la larve ressemble très peu à l’adulte. Ainsi, à l’instar des papillons qui subissent également une métamorphose complexe, les jeunes panorpes prennent d’abord l’allure de « chenilles », comme en témoigne cette photo dénichée sur Bug Guide et prise au Québec!

La femelle dépose ses œufs dans le bois pourri, la mousse ou encore la litière de feuilles et les débris au sol. Les larves qui en découlent poursuivent leur évolution dans ces milieux. Ce sont des charognards qui ne daignent pas les invertébrés à corps mou morts. Les adultes, quant à eux, se nourrissent également d’invertébrés morts ou moribonds. Ils peuvent aussi occasionnellement se délecter de nectar ou de fruits. Fait intéressant, le comportement alimentaire des panorpes – larves et adultes – fait d’eux d’intéressants sujets d’étude dans le domaine de l’entomologie judiciaire. D’ailleurs, en furetant sur Internet pour me documenter sur les panorpes, je suis tombée sur une photographie où plusieurs panorpes adultes avaient été observées se nourrissant des fluides d’une grenouille morte (ici). Ces derniers sont donc sans doute susceptibles de s’intéresser à d’autres organismes morts hormis les invertébrés.

En résumé, si vous observez un drôle d’insecte qui ressemble à une mouche au long museau, mais qui possède aussi ce qui semble être un dard de scorpion, vous ne faites pas erreur! Il s’agit bel et bien d’une mouche-scorpion… qui, en fin de compte, n’est ni une mouche ni un scorpion!

 

Vidéo 1. La toute première mouche-scorpion que je pus observer. C’était lors d’une averse et l’individu (un mâle) s’était retrouvé coincé dans la voiture.

 

Vidéo 2. À l’été 2016, lors d’une chasse nocturne avec des collègues de l’AEAQ, je filmai ces différents mâles panorpes attirés par les lumières.

 

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Family Panorpidae – Common Scorpionflies. http://bugguide.net/node/view/9216
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Loiselle, R. et D.J. Leprince. 1987. L’entomologiste amateur. 143 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • McGavin, G. 2000. Insectes – Araignées et autres arthropodes terrestres. 255p.
  • Wikipedia. Panorpa. https://en.wikipedia.org/wiki/Panorpa

DocBébitte en bref : le chant de la sauterelle septentrionale

S. septentrionalis 2016
Premier mâle S. septentrionalis observé cette année

À pareille date l’an dernier, je vous entretenais au sujet d’un mâle scuddérie (Scudderia septentrionalis) que j’eus le plaisir d’entendre chanter et de manipuler. La semaine dernière, alors que les lumières extérieures étaient allumées dans ma cour, j’entendis à nouveau le refrain d’un mâle de cette espèce. Celui-ci se rapprochait peu à peu de la lumière par vols courts, me permettant de le repérer et de l’observer de plus près. Cette fois-ci, contrairement à l’an dernier, je pus cependant prendre quelques vidéos de l’individu en question alors qu’il était en train se produire en spectacle.

Étonnamment, j’entendis peu après un second mâle s’approcher, émettant lui aussi sa mélodie. Je pus prendre quelques photographies de ce dernier, qui décida toutefois de se taire lors des séances de manipulation. Peut-être était-il plus intimidé par des spectateurs humains?

Les vidéos ci-dessous présentent le premier spécimen en action. Ce ne sont pas des vidéos phénoménales, ayant été prises à l’aide d’un appareil photo et de soir, mais vous pourrez néanmoins apprécier le chant de cette sympathique sauterelle. Qui sait, peut-être cela vous permettra-t-il de comparer ce chant à ceux que vous entendez présentement autour de vos demeures et d’identifier l’émetteur en question!

 

Vidéo 1. Le chant de la sauterelle septentrionale consiste en plusieurs « clicks » suivis de ce qui semble être une série de « tsréé, tsréé, tsréé ».

 

Vidéo 2. Ici, le mâle émet surtout des « clicks » sonores, avant de chanter un peu plus longuement vers la fin de la vidéo. Il se déplace vers la lumière et on peut ainsi le voir davantage. Vous remarquerez que Monsieur daigne même se nettoyer les pieds pendant sa performance! Point de trac!

 

Vidéo 3. Après sa performance, notre sauterelle a bondi dans une toile d’araignée. Elle s’en est sortie indemne – elle est un peu grosse pour nos araignées qui ne semblent pas être une menace pour elle – et tente ici de se défaire des nombreux fils de soie demeurés collés à ses membres.