Un scorpion sous l’eau

Il est de ces bêtes qui semblent tout droit sorties d’un film de science-fiction. Je vous dirais que c’est le cas de notre insecte de la semaine : ressemblant à une anodine brindille, il est pourtant muni de pattes antérieures dignes d’un raptor et d’un petit rostre affilé comme un pieu… tous deux conçus pour tuer! Même son surnom ne laisse pas place à interprétation : c’est le scorpion d’eau!

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Étrange créature, que cette ranatre
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La ranatre a profité de son transit dans un grand bol plein d’autres insectes pour se remplir la panse

En fait, pour être plus précise, je compte vous entretenir au sujet d’un genre en particulier appartenant à la famille Nepidae (ordre des hémiptères), les ranatres (genre Ranatra). Toutefois, ce sont tous les genres de cette famille – Ranatra, Nepa et Curicta pour ceux retrouvés en Amérique du Nord – qui sont appelés scorpions d’eau.

Les ranatres se distinguent des autres genres par leur long corps filiforme qui, lorsqu’elles sont immobiles, ressemble à s’y méprendre aux branches et au feuillage des plantes aquatiques parmi lesquels elles se cachent. Les autres genres sont plus costauds et pourraient être confondus, si l’on ne s’avère pas suffisamment attentif, à une punaise d’eau géante (Belostomatidae). Une bonne façon d’éviter toute erreur d’identification est d’examiner l’abdomen des spécimens : les Nepidae – qu’il s’agisse ou non du genre Ranatra – possèdent deux longs tubes respiratoires parallèles disposés tout au bout de leur abdomen. Ceux-ci se comparent bien au tuba du plongeur et leur permettent de demeurer submerger sous l’eau, à l’affut d’une proie.

Je fis la rencontre d’une ranatre très récemment, à la fin du mois de juillet. Nous avions rendez-vous chez le cousin de mon conjoint pour une fête de famille. À mon grand bonheur, ce cousin possède un étang fort riche en biodiversité au bord duquel j’avais déjà photographié une vaste quantité de libellules lors de précédentes visites. Je savais donc que les eaux de l’étang cachaient sans aucun doute une myriade de naïades d’odonates et leurs proies. Cette fois-ci, cependant, j’avais prévu le coup et j’étais équipée d’un filet troubleau, de souliers d’eau, ainsi que de pots et de bols conçus pour examiner les espèces capturées. Comme je ne collecte aucun invertébré vivant (ma collection est faite de spécimens retrouvés déjà morts), mon objectif principal était de les observer et de prendre autant de photographies que mon appareil – ou plus souvent le temps – me le permet!

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Immobile, elle ressemble à une brindille

Les coups de filet que je donnai dans l’eau me permirent d’observer une vaste variété d’invertébrés : zooplancton, éphémères, odonates (anisoptères et zygoptères), dytiques, corises, etc. Or, c’est la vue d’une ranatre qui me fit m’exclamer « yahouuu » haut et fort! Pourquoi donc toute cette excitation? Ce que je dois vous dire, à ma défense, c’est que ce n’était que la deuxième fois que j’en voyais une sur le terrain – la première datant de mes cours d’écologie aquatique en 2000. Aussi, j’étais cette fois-ci armée d’un appareil photo! Bien que j’aie quelque 150 sites d’échantillonnage d’invertébrés aquatiques à mon actif (majoritairement lors de mes études universitaires), il importe de mentionner que j’ai toujours échantillonné dans les zones où le courant est rapide et où les roches affleurent. Cependant, les ranatres préfèrent les milieux où le courant est plus lent. On peut par conséquent les observer cachées parmi la végétation aquatique ou les débris ligneux en bordure des lacs, étangs et cours d’eau lentiques (courant lent), ainsi que dans les zones de déposition situées le long du littoral des rivières à courant plus rapide. La première fois que j’en observai une en 2000, c’était dans un petit ruisseau à courant moyen-faible bondé de plantes aquatiques et situé tout près de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal. Pour le spécimen de cette année, je m’affairais simplement à donner des coups de filet dans des herbiers et dans la vase en bordure d’un étang en banlieue de Sherbrooke.

La morphologie des scorpions d’eau est adaptée à leur environnement et à leur mode de vie. Ce sont des prédateurs peu mobiles passés maîtres dans l’embusquage. Ils attendent patiemment le passage d’une proie et s’en saisissent à l’aide de leurs pattes antérieures qui ressemblent de près à celles des mantes religieuses. Une fois la victime maîtrisée, la ranatre y plonge son rostre et sécrète des sucs digestifs qui ont tôt fait de liquéfier les tissus de sa proie. Ne reste plus qu’à siroter ce délicieux mets! En me documentant aux fins de la présente chronique, je lus dans Voshell (2002) que les membres de la famille Nepidae ont un faible pour les corises (Corixidae). Belle coïncidence : l’individu que je capturai profita de sa proximité avec un tas de petits insectes dans mon bol pour justement se délecter d’une corise (voir les photos et vidéos qui en témoignent)!

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Le camouflage est parfait!
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Les pattes antérieures font penser à celles d’une mante religieuse
Étang 2016
Un habitat riche en invertébrés aquatiques

Excellents prédateurs, on ne peut pas en dire autant pour leurs capacités à se mouvoir sous l’eau. Les ranatres font de piètres nageuses et choisissent généralement de se déplacer lentement, en marchant, entre les feuilles et les branches. Après avoir relâché la ranatre, je pris plusieurs photos et vidéos de celle-ci se déplaçant à la surface de l’eau. Pas facile de naviguer dans un tas de débris lorsque l’on est long et rigide comme un bout de bois! Néanmoins, cette apparence lui permet de se fondre à merveille au reste de l’environnement. Qui plus est, Voshell (2002) mentionne que la ranatre est si peu mobile qu’il lui arrive d’être colonisée par des algues, des protozoaires… et même des œufs de quelques insectes aquatiques comme des trichoptères, des corises et des notonectes! Cela doit ajouter à ses capacités de se camoufler, n’est-ce pas?

Si vous portez attention aux photographies, vous noterez que je ne tiens pas la tête de la ranatre vis-à-vis ma main ou mes doigts. J’ai souvent entendu dire que les ranatres et les nèpes, tout comme les punaises d’eau géantes (Belostomatidae) étaient susceptibles d’infliger une morsure douloureuse à l’aide de leur rostre. Vous en serez avertis!

En documentant la présente chronique, j’ai peiné à trouver des renseignements me permettant de confirmer l’espèce croquée sur le vif. Mes livres d’identification d’invertébrés aquatiques s’arrêtent au genre; celui de Merritt et Cummins (1996) indiquait toutefois que 10 espèces de Ranatra pouvaient être rencontrées en Amérique du Nord. Or, plusieurs de ces espèces n’habitent qu’au sud des États-Unis selon Bug Guide et Discover Life. Plusieurs échanges respectifs avec Gilles Arbour, Ludovic Leclerc et différents collègues sur le site Photos d’insectes du Québec me firent réaliser que la réponse ne semblait pas aussi simple que je me l’étais imaginée. Une suggestion de Roxanne S. Bernard me conduisit à relire un précédent article de Jean-François Roch dans l’édition du printemps 2014 de Nouv’Ailes – le périodique de l’Association des entomologistes amateurs du Québec – où celui-ci précisait ce qui suit au sujet des ranatres : « Le Québec est représenté par trois espèces dont il faut examiner les petites antennes fixées sous la tête pour les identifier ». Néanmoins, plusieurs commentaires reçus et lectures effectuées suggèrent pour leur part que Ranatra fusca – la ranatre brune – est de loin l’espèce la plus souvent rencontrée dans nos secteurs. Je tiens d’ailleurs à remercier tous ceux qui m’ont donné des conseils et des pistes à suivre!

N’ayant pas de photos suffisamment précises pour voir les antennes et ayant relâché le spécimen, je demeure prudente et ne pourrai par conséquent vous confirmer hors de tout doute l’identité de l’espèce observée. Qu’à cela ne tienne! Les ranatres constituent des insectes intrigants dont la morphologie et les mœurs n’auront pas fini de nous surprendre! Pour en savoir plus – j’aurais pu vous en écrire davantage, notamment à l’effet que les ranatres émettent des stridulations! –, n’hésitez pas à consulter les sources citées ci-dessous.

 

Vidéo 1. Ranatre capturée en juillet dernier. On voit que celle-ci en a profité pour se payer un petit repas (un Corixidae).

 

Vidéo 2. Aspect de la ranatre dans ma main, puis dans un bol rempli d’eau.

 

Vidéo 3. Ranatre relâchée dans l’étang. Celle-ci se déplace lentement, n’étant pas adaptée à la nage.

 

Pour en savoir plus

Une sympathique chenille, livrée pour vous!

Cette année, bon nombre d’entomologistes amateurs ont eu la chance d’observer de jolies chenilles bleues et poilues qui arpentaient – voire dévoraient – les arbres et arbustes croissant près de leurs demeures. Sur le site Facebook Photos d’insectes du Québec, plusieurs photographes ont effectivement fait part de clichés comprenant de tels insectes. Ces chenilles s’avéraient être, pour la plupart, des livrées des forêts (Malacosoma disstria). Il s’agit de notre insecte-mystère de la devinette de la semaine dernière.

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Cette belle chenille bleue est une livrée des forêts

Je fis quelques observations moi-même au courant du mois de juin : la première fois dans un parc urbain à proximité du travail et les fois subséquentes dans ma propre cour, qui est bordée par une forêt. Je fus d’abord surprise de tomber sur des dizaines de spécimens dans un parc près du Complexe-G, où je travaille, et qui se situe en pleine ville de Québec! Non seulement de nombreuses chenilles étaient visibles, mais je pus également photographier des mues desdites chenilles présentes en amas sur plusieurs arbres. J’en récoltai quelques-unes que je pris ensuite le temps d’examiner sous la loupe de mon stéréomicroscope. Des photographies jointes à la présente chronique vous permettront d’apprécier ces dernières.

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Livrée des forêts au milieu d’un amas de mues et de soie
M. disstria Chenille 3
Autre angle sur les exuvies multiples
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Exuvies dans l’œil de mon stéréomicroscope!

Ces chenilles sont grégaires pendant les premiers stades de leur vie, expliquant pourquoi je trouvai des exuvies amassées en aussi grand nombre. Cela suggère qu’elles ont mué à proximité les unes des autres avant de se disperser. Malgré leur nom anglais « Forest tent caterpillars », les livrées des forêts ne construisent pas de toiles en forme de tente pour s’y regrouper. Néanmoins, j’appris en consultant des documents aux fins de la présente chronique qu’elles tissent un nid de soie – un peu à l’instar d’un matelas moelleux – où elles s’attroupent, en particulier lorsque vient le temps de muer. Elles s’y éloignent pour s’alimenter. Fait intéressant, ce lieu de rencontre serait imprégné de phéromones, facilitant le retour des chenilles vers celui-ci une fois qu’elles sont repues.

Une autre espèce de Lasiocampidae, Malacosoma americana (Livrée d’Amérique), elle aussi fort commune, est très connue pour sa propension à fabriquer des tentes. Ce serait d’ailleurs cette dernière qui serait à l’origine des nombreuses toiles que l’on peut voir défiler le long des routes au début de l’été. Elle arbore des teintes bleutées faisant en sorte qu’on peut la confondre avec la livrée des forêts. Toutefois, sa robe possède généralement des teintes plus orangées ou plus sombres (voir cet exemple). Les motifs parcourant la face dorsale de son abdomen sont également différents : ils forment une fine ligne blanche qui traverse, de façon ininterrompue, tout le centre du dos. En revanche, les motifs blancs sur le dos de la livrée des forêts s’apparentent à des « traces de pas » selon Marshall (2009). Si vous regardez attentivement, vous pourriez même y déceler un animal – fait qui a été souligné par Yves Dubuc sur le site Facebook Lesinsectes Duquebec. En effet, n’y voyez-vous pas… des pingouins?

La livrée des forêts ne fait pas la fine bouche et avale les feuilles d’un bon nombre d’arbres et d’arbustes : peupliers faux-tremble (serait son essence préférée), érables à sucre, saules, chênes, aulnes, autres espèces de peupliers, bouleaux, amélanchiers, etc. Ce lépidoptère peut s’avérer être un ravageur important et est par conséquent considéré comme une peste en période de forte abondance. Des épidémies de livrées des forêts ont d’ailleurs été recensées au Québec dans le passé. En particulier, Handfield (2011) relate une épidémie ayant eu lieu en Abitibi qui fut si intense que les routes se retrouvèrent couvertes de milliers de chenilles. Ces dernières, une fois écrasées par les voitures, rendirent les routes glissantes à un point tel qu’elles engendrèrent de nombreuses sorties de route!

M. disstria Chenille Close-up
Pingouins ou traces de pas?
M. disstria Chenille 4
Vue latérale – qui de la chenille ou de la personne qui la tient est la plus poilue?
M. disstria adulte
Fort probablement un adulte de la livrée des forêts

Les habitats privilégiés par cette espèce sont variés. Malgré son nom, la livrée des forêts se rencontre non seulement en forêt, mais aussi partout où ses plantes-hôtes croissent. Cela inclut les boisés urbains, ainsi que les parcs flanqués de quelques arbres ornementaux comme j’ai pu le constater près de mon lieu de travail.

La livrée des forêts se transforme en joli papillon de nuit brun de taille moyenne (25-45 millimètres d’envergure), dont l’abdomen est passablement poilu. C’est lors d’une chasse de nuit réalisée pendant le dernier congrès de l’AEAQ (Association des entomologistes amateurs du Québec) en juillet 2016 que j’observai plusieurs individus. Lors de la préparation de la présente chronique, je lus dans Handfield (2011) que l’adulte d’une autre espèce, la livrée du Nord (M. californica), peut être confondue avec la livrée des forêts. En effet, certaines formes des deux espèces se ressemblent à un point tel qu’il faudrait, selon Handfield, les disséquer afin de confirmer l’identité hors de tout doute. Toutefois, M. californica semble très rare au Québec, ce qui nous laisse croire que les individus aperçus en grand nombre étaient des livrées des forêts.

Les adultes sont attirés par les lumières, faisant en sorte qu’il est possible de les observer lors de chasses nocturnes (pour les entomologistes!) ou à proximité de nos demeures. Au printemps, ce sont d’abord les mâles qui sont rencontrés. Ces derniers s’affairent à dénicher une femelle – souvent encore dans son cocon. Les sources consultées suggèrent qu’elles émettraient déjà, à ce stade, des phéromones. Ainsi, les femelles s’assurent d’avoir un mâle à portée de main dès qu’elles émergent de leur cocon!

Une fois fécondées, les femelles pondent leurs œufs – jusqu’à 300 – en amas qu’elles recouvrent d’une matière visqueuse qui les protégera de la sécheresse et du froid. En effet, ces œufs devront survivre au froid hivernal avant d’éclore au retour du temps plus chaud. Les hivers très froids peuvent donc réduire les populations de livrées des forêts, alors que les hivers plus cléments pourraient favoriser de fortes abondances.

Selon le taux de survie, ce sont quelques dizaines à quelques centaines de petites chenilles qui verront le jour le printemps venu. Ces toutes petites larves ne tarderont pas à devenir les jolies chenilles bleues et poilues dont nous sommes plusieurs à avoir fait connaissance cette année!

 

Vidéo 1. Cette jolie chenille bleue et poilue est une livrée des forêts.

 

Vidéo 2. Livrée des forêts trouvée dans ma cour. Je l’ai amenée dans mon bureau afin de l’observer quelques instants sous mon microscope Celestron InfiniView. Elle fut remise en liberté sans heurts!

 

Pour en savoir plus

  • Beadle, D. et S. Leckie. 2012. Peterson field guide to moths of Northeastern North America. 611 p.
  • Bug Guide. Species Malacosoma disstria – Forest Tent Caterpillar Moth. http://bugguide.net/node/view/560
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Handfield, L. 2011. Guide d’identification – Les papillons du Québec. 672 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Wagner, D.L. 2005. Caterpillars of Eastern North America. 512 p.
  • Wikipedia. Forest tent caterpillar moth. https://en.wikipedia.org/wiki/Forest_tent_caterpillar_moth

Le gomphe-cobra : loin d’être une vipère!

Gomphe-cobra 1
Femelle gomphe-cobra
Gomphidae
Naïade de gomphe observée lors des émergences (possiblement un gomphe-cobra, mais non confirmé)

Au mois de juin 2013, lors d’une de mes marches routinières à la plage Jacques-Cartier, sur le bord du fleuve Saint-Laurent à Québec, je remarquai une émergence massive d’une jolie libellule de la famille des Gomphidae : le gomphe-cobra (Gomphus vastus). Il y avait tellement d’individus que bon nombre d’entre eux s’étaient retrouvés écrasés dans le sentier pédestre bordant le fleuve, d’où ils émergeaient. Depuis, je remarque annuellement l’émergence de cette espèce au même endroit.

La date à laquelle les naïades (stade larvaire) de gomphes-cobras se transforment en adultes est très similaire d’une année à l’autre : entre le 13 et le 19 juin pour mes quatre années d’observation (2013 à 2016). D’ailleurs, pendant cette période, j’observe non seulement des adultes, mais aussi des naïades se promenant à marée basse, ainsi qu’une très grande abondance d’exosquelettes demeurés accrochés aux murets artificiels et aux rochers longeant la plage.

Il faut dire que les libellules subissent une métamorphose dite simple où l’adulte s’extirpe de sa carcasse de naïade – l’exosquelette ou l’exuvie – sans passer par le stade de pupe, contrairement par exemple à la chenille qui forme une chrysalide avant de devenir un papillon. En observant attentivement les exuvies que les libellules laissent derrière elles lors d’une émergence importante, on peut dénicher quelques cas où la métamorphose s’est arrêtée subitement, l’adulte semblant s’être figé dans le temps, telle une statue, alors qu’il émergeait (voir mes photos plus bas). On peut observer également plusieurs individus mal formés. C’est ainsi que je gonflai ma collection d’insectes, étant donné que je ne préserve que des individus que je trouve déjà morts : à chaque émergence annuelle, je croise plusieurs individus déformés qui n’ont pas survécu. Visiblement, la métamorphose demande beaucoup d’énergie et peut mal tourner. Un coup de vent, une grosse vague au mauvais moment, qui sait?

Gomphe-Cobra Métamorphose ratée 2
Métamorphose interrompue – l’individu semble être mort avant la fin

Revenons à nos Gomphus vastus. Les membres de la famille Gomphidae sont faciles à distinguer des autres familles de libellules : le bout de l’abdomen des adultes est renflé. C’est d’ailleurs cet attribut qui leur a donné leur nom anglais « Clubtail », dont la traduction instantanée serait « queue en forme de club de golf »! Chez les naïades, ce sont les antennes qui permettent l’identification à la famille : le troisième segment est plus long et apparent, alors que le quatrième est à peine perceptible – un tout petit point insignifiant tout au sommet!

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Mâle gomphe-cobra; le bout de l’abdomen ressemble à un cobra, d’où son nom!
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Les antennes des naïades de Gomphidae sont distinctes (ici sur une exuvie)

Pour ce qui est des gomphes-cobras en tant que tels, le gomphe fraternel (Gomphus fraternus) présent au sud-ouest du Québec lui ressemble passablement. Il faut être attentif aux motifs jaunes vers la fin de l’abdomen : le gomphe fraternel possède une tache jaune triangulaire sur le dessus du 8e segment (cette photo), alors que celui du gomphe-cobra est majoritairement noir. De même, le gomphe fraternel présente plus de jaune sur les côtés de ce segment, alors que cela se résume à une tache plus petite chez le gomphe-cobra.

Comme toutes les libellules, notre insecte de la semaine est un prédateur par excellence et il ne fait pas la fine bouche. Son menu comprend tout invertébré qui est de taille à être maîtrisé. Cela inclut les mouches piqueuses qui sont considérées comme étant indésirables : maringouins (Culicidae), mouches noires (Simuliidae), mouches à chevreuil ou à cheval (Tabanidae). Bref, les libellules sont nos alliées!

La naïade n’est pas en reste et se nourrit d’invertébrés de toutes tailles. Elle peut aussi s’attaquer à des petits poissons et têtards si le besoin se fait sentir. On retrouve cette espèce d’odonate dans les cours d’eau à substrat sablonneux ou graveleux où le courant s’avère faible à modéré. Elle s’observe également dans les lacs bordés de roches, selon Paulson (2011). Hutchinson et al. (2014), quant à eux, précisent que cette espèce est surtout rencontrée dans les grandes rivières. Pour ma part, c’est en bordure du fleuve Saint-Laurent à la hauteur de la ville de Québec que j’effectue mes observations chaque année – donc une grande rivière en effet! Le secteur où elles semblent être présentes en grand nombre est composé de sédiments mous probablement entraînés en large partie par la rivière du Cap-Rouge. Ce secteur est également caractérisé par des dépôts de galets et de blocs par endroits.

Gomphe-cobra lunch
C’est l’heure de la collation!

L’adulte émergé demeure à proximité du milieu aquatique où il a évolué. Les mâles vont souvent se percher dans les buissons et les arbres le long du littoral, ou encore sur les roches exposées dans les rivières à substrat plus grossier. Comme je l’ai mentionné plus tôt, nombreux d’entre eux s’observent le long du sentier pédestre qui borde le fleuve. Malheureusement, plusieurs individus s’aventurent trop près des piétons; il s’agit probablement d’adultes fraîchement émergés qui rampent encore au sol.

La copulation, quant à elle, a lieu dans la végétation, habituellement à hauteur de tête ou plus haut encore. Une fois fécondée, la femelle survole les milieux aquatiques environnants et y dépose ses œufs en tapant la surface de l’eau du bout de son abdomen.

Mon expérience des dernières années m’a permis de constater que cette espèce d’anisoptère se laisse approcher assez facilement. Si vous souhaitez l’observer ou encore la photographier, vous pouvez faire une incursion sur le bord du fleuve à Québec à compter de la mi-juin. G. vastus semble très ponctuel! J’ai pu, pour ma part, manipuler et photographier de nombreux individus depuis ma première observation en 2013. Il faut dire que, malgré leur nom, ces libellules ne se défilent pas comme un serpent!

 

Galerie photo et vidéo 

Vidéo 1. Naïade de gomphe observée à marée basse : ce pourrait être un gomphe-cobra, puisqu’elle fut observée en période d’émergence de cette espèce, mais je ne suis pas en mesure de confirmer cette affirmation hors de tout doute.

Gomphe-Cobra Métamorphose ratée 1
La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu
Gomphe-Cobra exosquelettes
Lors de l’émergence des gomphes-cobras, beaucoup d’exuvies sont visibles le long de la plage Jacques-Cartier
Gomphe-cobra mâle_dos
Mâle vu de dos

Pour en savoir plus

 

Des papillons plein la tête!

La fin de semaine dernière avait lieu le 43e congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec sous le thème « Papillonnant! ». Ce dernier, qui prenait place à Contrecœur en Montérégie, fut riche en observations et en apprentissages. Au menu : ateliers, conférences, soirées d’identification et d’échanges, ainsi que « chasse » de jour et de nuit (que ce soit pour la collecte ou pour la prise de photographies, selon les goûts).

Malgré le thème du congrès, les papillons n’étaient pas les seuls au rendez-vous comme en témoignent les quelques photographies-souvenirs que je vous offre ci-dessous. Merci aux gens impliqués dans l’organisation et à l’année prochaine!

S. notatus_1
J’eus la chance d’observer plusieurs libellules de l’espèce Stylurus notatus (gomphe marqué) en émergence
S. notatus_2
Autre gomphe marqué fraîchement émergé
E. Unio
Eudryas unio observé à un piège lumineux
Éphémère_Contrecoeur
Éphémère observé à un piège lumineux
Panorpe
Panorpe (mouche scorpion) : plusieurs individus étaient attirés par les lumières
E. cuspidea
Euclidia cuspidea au repos
Scarabées rosier accouplement
Les scarabées du rosier étaient visiblement en période de reproduction
Charançon deux points aulne
Ce gros charançon à deux points de l’aulne se laissait prendre en photo

Un beau gros papillon

Au début du mois de juin, je partageais avec vous sur la page Facebook DocBébitte quelques photographies d’une saturnie cécropia qui venait tout juste d’émerger d’un cocon que j’avais en ma possession. Chose promise, chose due, j’en suis maintenant à vous raconter l’histoire derrière le fort beau et gros lépidoptère présenté sur ces clichés.

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Une surprise m’attendait à mon retour du boulot le 2 juin dernier
Cécropia 2
Un aquarium vide et quelques éléments de plus suffisent pour former un habitat d’émergence
Cécropia 3
Ce papillon est docile et s’est laissé manipuler abondamment

L’histoire commence au Salon des insectes de Montréal le 31 octobre dernier, où je me fis offrir un cocon de saturnie cécropia (Hyalophora cecropia) par M. Dave Clermont de la ferme Gaïa Nature, accompagné d’une fiche « FAQ sur les trousses d’émergences – Saturniidaes ». C’était la première fois que j’avais l’occasion « d’élever » – en toute petite partie, certes – un papillon. Le cocon en main, il ne me restait plus qu’à entreposer ce dernier au froid, dans ma remise, et d’attendre que le printemps revienne pour pouvoir assister à la « naissance » du papillon en question.

Je mis le cocon dans un pot Masson, lui-même disposé dans une poubelle en métal où je garde les graines d’oiseaux, étant donné que ma remise est assiégée l’hiver par des souris. Mignonnes… mais dévastatrices! À ce qu’il paraît, mon cocon aurait pu servir de repas à ces dernières s’il n’avait pas été protégé.

Le cocon des saturnies cécropia est de couleur brunâtre et il se camoufle bien avec la végétation hivernale (branches et brindilles). D’ailleurs, il est habituellement bien fixé aux branches d’une plante-hôte. Ceci est visible sur la photographie du cocon que j’ai prise (galerie photo et vidéo ci-dessous). Pour ce qui est du contenu du cocon, il est surprenant… Outre l’exosquelette de la chrysalide que le papillon a laissé derrière lui, on retrouve aussi sa vieille peau de chenille. Celle-ci est écrasée en un petit disque, un peu à l’instar d’une pièce de vêtement qu’on aurait laissé s’échouer par terre après l’avoir enlevée. C’est en fait ce qui s’est passé : la vieille peau a été délaissée!

Une fois le printemps venu, je m’affairai à préparer une petite volière dans laquelle mon papillon allait pouvoir émerger. Suivant quelques recommandations de collègues entomologistes, je préparai la petite habitation de mon futur colocataire. Essentiellement, il me fallait attacher le cocon afin de permettre au papillon de s’accrocher et de se faire sécher les ailes convenablement, recouvrir le fond de l’habitat avec du papier journal, puis m’assurer que le papillon était en mesure de remonter vers le haut de la « cage » s’il tombait au fond de cette dernière – ce que je fis en insérant trois branches allant du fond de l’abri jusqu’au grillage qui lui servait de couvercle. Le papier journal, quant à lui, servait à recevoir les fluides éjectés par le papillon après son émergence. Ceux-ci se nomment le « méconium ». Selon Gaïa Nature, il s’agit du liquide résiduel de la transformation complexe du papillon alors qu’il est dans sa chrysalide. Une fois émergé, donc, le papillon éjecte de son arrière-train ce liquide en surplus.

Deux semaines et demie se sont écoulées entre le moment où je sortis le cocon de la remise et celui où le papillon fit son apparition. C’est le jeudi 2 juin que j’eus le loisir de constater, une fois de retour du travail, que j’avais un beau papillon tout neuf à la maison! Ce dernier se faisait sécher les ailes; on peut d’ailleurs voir sur la première vidéo ci-dessous une gouttelette rougeâtre perler sur ses ailes encore un peu fripées. Afin d’éviter de l’abîmer, j’attendis au lendemain avant de le manipuler. C’est le surlendemain, un samedi de congé, que je pus me charger de relâcher l’individu à la brunante. Je pus ainsi voir « mon » cécropia prendre son envol et disparaître derrière le boisé qui borde ma cour.

Cécropia 4
La saturnie cécropia est de bonne taille
Cécropia 5
Antennes plumeuses et absence de rostre sont ici visibles
Cécropia mue chenille
La vieille « peau » de la chenille était présente dans le cocon

Selon Gaïa Nature, les papillons Saturniidae ont une durée de vie moyenne de deux à trois semaines. Je peux donc espérer que ma saturnie cécropia aura eu le temps de se trouver une femelle à proximité afin de compléter son cycle de vie! Fait intéressant, les individus appartenant à cette famille ne se nourrissent pas après s’être métamorphosés. Ils utilisent plutôt les réserves qu’ils se sont constituées alors qu’ils étaient encore des chenilles. On voit d’ailleurs sur les photographies que le papillon ne possède pas de rostre – l’appendice qui ressemble à une trompe – comme c’est le cas chez les autres groupes de lépidoptères.

L’individu que j’ai eu le plaisir de voir évoluer était un mâle. On le reconnaît sur les photographies par ses grandes antennes plumeuses. La femelle possède également des antennes plumeuses, mais ces dernières sont de moins grande envergure. Les larges antennes des mâles leur servent à capter les phéromones émises par les femelles. Ces dernières « appellent » typiquement les mâles entre 3h30 et 5h du matin. C’est qu’elles sont matinales, ces dames! Aussi, les mâles parviennent à capter ces signaux d’une distance allant d’un demi à un kilomètre à la ronde. Quel flair!

La chenille de la saturnie cécropia ne fait pas la fine bouche et se nourrit d’une vaste palette d’arbustes et d’arbres décidus : érable, bouleau, tremble, chêne, saule, frêne, peuplier, amélanchier, arbres à fruits divers, etc.! Elle est spectaculaire : faisant de 8 à 10 cm de longueur, elle est munie de protubérances colorées ornées de petites épines noires (voir ces photos sur LesinsectesduQuébec.com). Elle marie à merveille le vert, le bleu, le jaune et l’orange.

Ce n’est pas une surprise si la chenille devient aussi grosse : elle se fait précurseure du plus gros papillon retrouvé en Amérique du Nord! Avec son envergure maximale de 15,2 centimètres, notre saturnie cécropia écrase effectivement toute compétition. Bien sûr, quelques collègues Saturniidae s’en approchent, comme le Polyphème d’Amérique (jusqu’à 15 cm selon Beadle et Leckie 2012). Il n’en demeure pas moins que notre sympathique cécropia sait se faire remarquer!

Selon les sources consultées, beaucoup de chenilles et de chrysalides sont parasitées et ne se rendent pas au stade adulte. Selon Wagner (2005), c’est en particulier une mouche de la famille Tachinidae (Compsilura concinnata), initialement introduite pour contrôler la spongieuse (Lymantria dispar – voir cette chronique), qui fait beaucoup de dommages. Ce dernier relate un taux de parasitisme de 82% dans une étude conduite dans une forêt du Massachusetts. Toujours selon ce dernier, les cécropias seraient en déclin pour cette raison.

Malgré cette tache plus sombre au tableau, notre insecte-vedette serait encore un papillon relativement commun, quoique généralement observé en faible nombre à la fois. Il ne craint pas les milieux urbains ou pollués et peut, par conséquent, être observé tant en pleine ville que dans des secteurs boisés, voire forestiers. De même, il peut être attiré par les lumières de nos chaumières le soir venu. Il ne vous reste donc plus qu’à ouvrir l’œil pour voir passer ce plus gros de nos papillons!

 

Galerie photo et vidéos

Vidéo 1. Saturnie cécropia fraîchement émergée de son cocon.


Vidéo 2. Même individu dans ma main.

Vidéo 3. Dernière vidéo une fois dehors, avant l’envol.

Cécropia 7
Vue faciale
Cécropia 8
Dernière photographie prise à l’extérieur, avant l’envol!
Cocon Cécropia 1
Cocon
Cocon Cécropia 2
De gauche à droite : cocon, mue de la chenille et chrysalide

Pour en savoir plus