La fin de semaine dernière, ma mère me transmettait par courriel une photographie d’une tipule bien vivante qui s’affairait à voleter dans sa maison. Elle souhaitait confirmer la provenance de cet individu que nous ne sommes pas habitués d’observer en plein mois de janvier.
Tipule photographiée récemment par ma mèreTipule observée dans ma demeure en janvier 2015
Étrangement, l’an dernier, j’avais moi aussi observé une jolie tipule dans ma demeure au même temps de l’année (mi-janvier). De même, une lectrice m’avait déjà écrit afin de savoir d’où pouvaient provenir les nombreuses tipules retrouvées dans sa maison depuis quelques hivers. Le nombre n’était pas mentionné, mais il semblait s’agir d’un assez grand nombre d’individus.
En outre, la présence de tipules dans nos demeures pendant les mois hivernaux ne semble pas être une chose rare. Mais d’où peuvent-elles bien venir?
Je vous avais précédemment parlé des tipules dans cette première chronique. Pour ma part, je connaissais déjà les larves des tipules, puisqu’on en retrouve communément dans les milieux aquatiques. En particulier, j’en avais récolté dans plusieurs de nos rivières québécoises. Toutefois, les larves de nombreuses espèces se développent également en milieu terrestre. Ces dernières ont un faible pour les endroits humides, comme la litière de feuilles jonchant le sol ou les troncs d’arbres pourris.
Par conséquent, un pot de fleurs qu’on laisse dehors pendant l’été ou encore le bois mort utilisé pour alimenter un foyer constituent de bons habitats pour ces larves. Vous aurez donc compris que c’est quand on entre nos pots de fleurs ou le bois de chauffage à l’intérieur qu’on y fait aussi entrer les larves de tipules. Si on ne les détecte pas – ce qui arrive habituellement –, celles-ci continuent leur cycle de vie au chaud. Elles émergent donc en tant qu’adultes en plein hiver, alors qu’elles auraient normalement dû ralentir leur développement pendant les mois plus froids et émerger seulement au printemps si elles étaient demeurées à l’extérieur.
Que faire avec ces tipules qui émergent dans nos maisons? Je serais portée à vous dire de les laisser tranquilles, simplement! Incapables de se nourrir convenablement ou de se reproduire – à moins d’en avoir vraiment beaucoup en même temps –, elles mourront après quelques jours et le problème se réglera par lui-même. Si leur nombre est élevé, je ne saurais vous dire si elles pourraient réussir à se reproduire et à pondre dans vos plantes d’intérieur. Vous pouvez toujours les capturer et en disposer comme cela vous convient. Il faut savoir que ces insectes sont inoffensifs pour les humains : ils ne mordent pas et ne piquent pas. Vous pouvez donc les manipuler sans subir d’inconvénients. Naturellement, je prêche toujours pour ne pas blesser d’insectes, mais cette décision vous appartient!
Plusieurs larves de tipules vivent sous la litière au sol – comme celle-ci recueillie alors que je ramassais les feuilles mortes dans mes plates-bandes
Pour terminer, si le problème est récurrent d’année en année, le plus simple est d’identifier la source d’introduction et de l’éliminer. Autrement, il faut accepter le risque d’introduire quelques « amis » indésirables!
Je vais me faire plaisir dans la chronique de cette semaine et vous proposer une incursion au sein de ma discipline professionnelle qui s’appelle la limnologie – l’étude des lacs et des rivières. Ce sont des photographies diffusées par monsieur Julien Bourgault sur le site Facebook de l’Association des entomologistes amateurs du Québec qui m’ont inspirée pour le sujet traité cette semaine. M. Bourgault a pris des clichés d’étranges insectes s’agglomérant sous la glace d’un petit lac à Saint-Patrice-de-Beaurivage. Ce dernier se demandait de quoi il s’agissait, spécifiant notamment que les bêtes en question étaient vêtues de fourreaux faits à l’aide de feuilles d’arbres.
Trichoptère photographié par M. BourgaultAutre vue sur le trichoptère observéOn voit bien la matière utilisée pour le fourreau
Visiblement, il s’agissait d’insectes aquatiques, ce qui attisa immédiatement mon intérêt. En tant que limnologue et entomologiste amateur, je me devais d’y jeter un coup d’œil et d’enquêter à la fois sur l’identité de ces insectes et sur leur étrange comportement! J’avais quelques indices pour m’aider : bien que photographiés à l’envers, je pouvais voir une partie du thorax, de la tête et des pattes des individus. Par ailleurs, ces derniers s’étaient abrités dans des fourreaux faits de feuilles. Heureusement, un ordre d’invertébré aquatique est reconnu pour sa propension à fabriquer des fourreaux à l’aide de divers matériaux (végétaux et minéraux) : les trichoptères.
J’éprouvai quelques difficultés à déterminer rapidement de quel groupe de trichoptères il s’agissait. Je ne trouvais pas de trichoptères correspondant aux individus photographiés dans le guide simplifié de Voshell (2002) ni dans le guide d’identification d’invertébrés d’eau douce du Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la lutte contre les changements climatiques (MDDELCC; voir Moisan 2010). C’est en fouillant dans Merritt et Cummins (1996) et sur Internet que je trouvai deux familles fabriquant des fourreaux à l’aide de feuilles et pouvant correspondre aux caractéristiques visibles sur les clichés : Calamoceratidae et Limnephilidae. Toutefois, je trouvai davantage de descriptions au sujet de la première famille sur Internet, de sorte à croire que nos spécimens étaient des Calamoceratidae (ce fut même ma première interprétation).
Cependant, en amorçant la rédaction de la présente chronique, je documentai cette famille davantage pour réaliser que les caractéristiques ne semblaient pas tout à fait cadrer avec nos insectes-mystères. En outre, je lisais que les Calamoceratidae vivaient en milieu lotique (soit des milieux aquatiques où le courant est présent, comme les rivières), alors que les insectes photographiés provenaient d’un lac à faible renouvellement d’eau (selon les précisions de M. Bourgault). Cela me mit la puce à l’oreille et j’en profitai pour interroger certains de mes collègues du MDDELCC quant à ma découverte.
Ces derniers m’offrirent des renseignements supplémentaires : seule une espèce de Calamoceratidae serait présente dans notre secteur et il s’agirait d’une espèce qui ne possède pas un fourreau fait de feuilles – contrairement à certaines espèces retrouvées plus au sud de l’Amérique du Nord comme celle photographiée ici. Par ailleurs, cette famille semble assez rare au Québec et mes collègues – qui en ont vu d’autres! – ne possèdent aucun spécimen de cette dernière dans leur collection. Cela explique aussi que je n’aie jamais rencontré de Calamoceratidae, bien que j’aie l’échantillonnage de quelque 150 sites en rivières à mon actif.
En revanche, mes collègues m’indiquèrent que la famille Limnephilidae comprenait au moins un genre (Pycnopsyche) retrouvé à nos latitudes et fabriquant des fourreaux faits de feuilles similaires à ceux observés par M. Bourgault (voir cette photo que j’ai dénichée sur Bug Guide à titre d’exemple). Voilà donc : les probabilités sont très élevées qu’il s’agisse d’une sorte de Limnephilidae… Néanmoins, seul un examen de ces petites bêtes sous le microscope nous l’aurait confirmé hors de tout doute!
Les trichoptères étaient présents en grand nombre sous la glaceCette photo donne une idée de la taille des trichoptères
Ce fut une fascinante découverte et un bel apprentissage de mon côté. Je n’avais pas encore vu de trichoptères faire de tels fourreaux! Par ailleurs, leur comportement – se regrouper sous la surface gelée d’un milieu aqueux – était bien étonnant. C’est ici que je fais appel à la limnologie, afin de tenter d’élucider ce comportement.
En voyant le comportement des trichoptères, j’ai pensé à deux hypothèses pouvant expliquer leur agglomération sous la glace : ou bien ils s’y nourrissaient, ou bien ils tentaient de profiter de la plus grande concentration d’oxygène présente près de la surface. La première hypothèse implique que les trichoptères se tenaient sous la glace afin d’ingérer des algues ou des microorganismes qui s’accumulaient à sa surface. Je me souvenais d’avoir vu passer, lorsque j’étais à l’université il y a plusieurs années, des études concernant la présence d’algues sous la glace. Je me demandais s’il pouvait s’agir d’une situation similaire, ces algues se concentrant à la surface afin de bénéficier de la plus grande quantité de lumière possible. De plus, Merritt et Cummins (1996) indiquent que certaines espèces de Pycnopsyche peuvent être des brouteurs au courant de leurs derniers stades larvaires – c’est-à-dire qu’ils brouteraient des algues sur des substrats variés. En combinant ces deux faits, l’on pourrait parvenir à la conclusion que ces larves étaient présentes en grand nombre pour profiter d’une source de nourriture comme des algues s’accrochant à la paroi glacée. Malheureusement, je n’ai pas en main de données permettant de confirmer cette suggestion!
Seconde hypothèse qui m’est venue à l’esprit : les trichoptères cherchaient peut-être une strate du lac mieux oxygénée. Cette hypothèse est partiellement appuyée par les données que M. Bourgault m’a transmises au sujet du lac. Il s’agit d’un petit lac qui, si on le regarde à partir de Google Maps, présente définitivement des caractéristiques d’un lac en voie d’eutrophisation. L’eutrophisation d’un lac se décrit de façon vulgarisée comme étant le vieillissement prématuré de ce lac : ce dernier présente une abondance croissante d’algues et de plantes aquatiques qui se décomposent pour former des couches de détritus et de vase de plus en plus importantes. Il se comble et se referme tranquillement, se transformant en marais, puis éventuellement en tourbière. Ce processus est généralement long pour les lacs naturels (des milliers d’années et plus), mais tend à être accéléré par les activités humaines qui sont une source de nutriments s’écoulant vers les milieux aquatiques (engrais résidentiels et agricoles, eaux usées, etc.). C’est simple : plus de
nutriments entraîne plus de plantes et d’algues! C’est comme le gazon sur lequel on applique des engrais.
D’ailleurs, M. Bourgault indiquait que le lac était tapissé d’une bonne couche de sédiments organiques qui s’y était accumulée. De plus, sur l’image Google du lac, on voit la forte présence d’algues ou de plantes dans sa partie nord, qui apparait comme étant très verte. Les usages du sol environnants sont agricoles et le renouvellement de l’eau dans le lac m’a été indiqué comme étant faible, tous des indices qui me confirment que le lac possède sans aucun doute beaucoup d’éléments nutritifs et, par conséquent d’algues et de plantes. Une forte présence d’algues et de plantes est fréquemment associée à une forte demande en oxygène : quand toute cette matière se décompose lors de la saison hivernale, la concentration en oxygène est fortement réduite dans les strates plus profondes du lac (ou possiblement dans le lac entier lorsqu’il est peu profond, comme c’est le cas ici). On se retrouve en situation de manque d’oxygène (hypoxie ou anoxie, selon qu’il y en a peu ou pas du tout).
Lac où les observations ont été effectuéesVue du lac sur Google Maps; Il s’agit visiblement d’un petit lac en état d’eutrophisation
Naturellement, nos insectes aquatiques ont besoin d’oxygène pour survivre. Lorsque l’hiver arrive et que la glace se forme, les échanges entre le lac et l’air sont de plus en plus réduits, ce qui favorise un plus grand déficit en oxygène des couches plus profondes du lac. À cet effet, avez-vous déjà entendu parler de mortalités massives de poissons dans des lacs pendant l’hiver? Il est fort probable que ces dernières étaient causées par un manque d’oxygène. On parle toutefois généralement moins des invertébrés dans ces cas, mais il ne serait pas surprenant que plusieurs de ces derniers soient également affectés. Bien que leur niveau de tolérance et leurs besoins en oxygène varient, ceux-ci doivent tout de même « respirer » sous l’eau (voir cet article si vous voulez en savoir plus). Dans notre cas, cependant, j’hésite à attribuer la présence de nos trichoptères à la surface à un déficit d’oxygène. Je m’attendrais à ce que ce dernier empire avec l’avancement de la saison hivernale et qu’il ne soit pas nécessairement critique dès les premiers gels. Aussi, le lac semblant relativement petit et peu profond, il serait possible que le déficit en oxygène s’étende à l’ensemble du lac et non seulement aux couches plus profondes.
Quoi qu’il en soit, je ne suis pas en mesure de confirmer hors de tout doute ce que nos trichoptères faisaient regroupés ainsi sous la glace. J’écarte ci-dessus l’hypothèse de l’émergence, car les clichés ont été pris aux premiers gels d’automne (novembre), alors que l’émergence des trichoptères se fait habituellement plus tôt. Je suis néanmoins fascinée par ce comportement et la scientifique en moi est drôlement agacée par ce manque de réponse (ou de données pour y répondre!). Avez-vous une idée quant aux facteurs expliquant la présence de ces invertébrés sous la glace? Je serais ravie de discuter d’hypothèses avec vous!
Cela dit, l’alimentation des individus du genre Pycnopsyche – en supposant qu’il pourrait bel et bien s’agir de notre genre en cause – inclurait communément des détritus et de la matière végétale variée. Ils se nourriraient de cette matière organique, incluant les feuilles, en la déchiquetant. Visiblement, ils profitent aussi de ces végétaux pour se construire de belles demeures. Un lac en voie d’eutrophisation rempli de matière végétale de toute sorte semble donc un bon lieu pour constituer un garde-manger et une boutique de vêtements pour ces insectes!
Pour terminer, dans cette précédente chronique, j’avais parlé de la propension des trichoptères à fabriquer des fourreaux à partir de toutes sortes de matériaux. J’avais notamment mis en vedette d’autres espèces de la famille Limnephilidae bâtissant des fourreaux cylindriques faits de petites pierres ou de brindilles. Je ne savais toutefois pas que certains d’entre eux étaient en mesure de se revêtir de feuilles d’arbres et la découverte de M. Bourgault me fut très instructive. Je tiens d’ailleurs à le remercier, ainsi que mes collègues du MDDELCC qui m’ont aidée à confirmer l’identité de nos vedettes de la semaine!
Lorsque je vous ai parlé des « fausses chenilles », dans la chronique du 1er novembredernier, j’avais initialement eu l’intention de vous parler de l’insecte mis en vedette cette semaine. Il s’agit de la larve de la tenthrède de l’orme, un insecte qui ressemble à une grosse chenille jaune.
Larve de la tenthrède de l’orme
Cette année, j’en observai par hasard (sans la chercher) à plusieurs reprises, alors que je ne me souvenais pas spécifiquement d’avoir vu cet insecte auparavant. Il faut dire que mon attention était portée vers les insectes aquatiques et cela ne fait que trois années que j’apprends progressivement à connaître les invertébrés terrestres. Il n’en demeure pas moins que cet été semble avoir été celui de la tenthrède de l’orme, du moins pour la région où j’habite! Ou peut-être est-ce mon habileté à remarquer ces individus qui s’est améliorée? Qu’en dites-vous?
La larve est facile à identifier. De grande taille (elle atteint 5 centimètres), on la distingue d’une chenille par le fait qu’elle ne porte qu’une seule paire d’yeux simples, bien visibles, alors que les chenilles sont généralement munies de six paires d’yeux simples. De plus, sa coloration jaunâtre (peut être variable en étant plus blanchâtre ou plus verdâtre) et son dos marqué par une longue ligne sombre sont caractéristiques. Combinés, ces critères confirment que l’on fait face à une tenthrède de l’orme (Cimbex americana), un représentant de l’ordre des hyménoptères (famille Cimbicidae).
Comme son nom français le suggère, cet hyménoptère se délecte des feuilles des ormes. Une de mes observations de cet été s’est d’ailleurs effectuée sous une rangée d’ormes, sur les plaines d’Abraham à Québec. La larve semblait être tombée de son support et sa tête était légèrement bossée. Elle était toutefois toujours bien vivante!
Vue de face; la seule paire d’yeux simples est bien visibleLa larve atteint une taille appréciable
Malgré cette affinité pour les ormes, les larves ne font pas la fine bouche et peuvent se nourrir également de feuilles de peupliers, d’érables, de bouleaux, de saules et de tilleuls. En dépit de cette diète, elles ne sont pas considérées comme une peste. Elles seraient tout de même en mesure d’endommager certains arbres ornementaux.
Les individus que j’ai observés cet été, y compris celui pris en photographie et présenté dans la présente chronique, se sont tous roulés en spirale lorsque je les ai manipulés. Il s’agit d’un mécanisme de défense, qui peut être accompagné d’une émission d’un fluide blanchâtre provenant de glandes situées près de ses stigmates. À noter que les stigmates sont les parties externes visibles du système respiratoire des larves; il s’agit des points noirs le long du thorax et de l’abdomen que vous pouvez voir sur les photographies.
Le spécimen présenté sur les photographies, de son côté, n’a pas daigné émettre de ce fluide protecteur. Il faut dire que je l’ai trouvé sur un peuplier deltoïde lors d’une promenade dans mon quartier, l’ai ramené à la maison pour l’observer sous mon stéréomicroscope, puis l’ai relâché dans le bois avoisinant. De tout ce temps (environ 30 minutes), il n’a pas bougé d’un millimètre!
L’adulte de la tenthrède de l’orme constitue la plus grosse des mouches à scie (sous-ordre Symphyta chez les hyménoptères) retrouvée en Amérique du Nord. Il s’agit d’un insecte robuste que Marshall (2009) décrit comme ressemblant à un bourdon chauve, mis à part ses antennes se terminant en forme de massue. Sur le site Internet de Les insectes du Québec, vous pouvez voir à quoi ressemble un spécimen adulte (suivre ce lien).
La capture des adultes s’effectuerait pendant une plage horaire bien précise : surtout de 11h à 14h, lors de journées ensoleillées entre les mois de juin et d’août. Par ailleurs, bien que Marshall (2009) indique que ces hyménoptères ne peuvent pas piquer, Dubuc (2007), quant à lui, mentionne qu’ils sont munis de fortes mandibules susceptibles d’infliger une bonne morsure. Les adultes sont à manipuler avec soin, donc!
Pour en savoir plus
Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
Les chenilles font partie des premiers insectes que l’on apprend à identifier. Généralement d’assez bonne taille, colorées et d’allure sympathique, elles figurent couramment dans les livres de contes pour enfants.
Malgré le fait qu’on ait l’impression de bien les connaître, il nous arrive tout de même de faire erreur et d’identifier à tort une chenille qui n’en est pas une. En effet, plusieurs autres invertébrés prennent une forme ressemblant aux chenilles lors de leur stade larvaire… et confondent petits et grands!
Ocelles (yeux simples) d’une chenille versus ocelles d’une larve de tenthrèdeFausses pattes : chenille versus larve de tenthrède
Lors de la capsule de la semaine dernière, je vous soumettais plusieurs clichés sur lesquels on retrouvait divers insectes ressemblant à des chenilles. Êtes-vous parvenus à distinguer les « vraies » chenilles (qui sont des lépidoptères) des fausses? Avez-vous deviné à quels ordres d’insectes les autres individus appartenaient?
Il existe quelques trucs faciles qui nous permettent de savoir si l’on fait face à chenille – qui deviendra un papillon – ou à une larve d’un autre insecte. Le premier truc réside dans l’examen des yeux de la bête : les chenilles sont munies de plusieurs yeux simples latéraux (généralement six ocelles de chaque côté de la tête), ce qui n’est pas le cas des autres larves « sosies ». Il s’agit d’une bonne façon pour distinguer les chenilles de certaines larves d’hyménoptères appartenant au groupe des mouches à scie (sous-ordre Symphyta) comme les tenthrèdes, par exemple. Les larves des mouches à scie peuvent ressembler passablement aux chenilles, en arborant des couleurs vives et en étant munies de pseudopattes le long de leur abdomen. Toutefois, leur tête est flanquée de deux yeux simples bien distincts.
Le second truc est d’examiner la présence de fausses pattes. Il s’agit de protubérances retrouvées sous l’abdomen et qui aident à la locomotion; elles s’ajoutent aux trois paires de vraies pattes situées, quant à elles, à la hauteur du thorax. Selon Wagner (2005), la majorité des vraies chenilles possède quatre paires de fausses pattes ou moins situées le long des segments 3 à 6 de l’abdomen (sans compter les pseudopattes anales). Les mouches à scie, quant à elles, en auraient cinq ou plus (ou six ou plus, selon les sources consultées), qui sont visibles généralement dès le second segment (segment 2) de l’abdomen.
Tête réduite d’un asticot (larve de diptère)
De même, la base des fausses pattes des chenilles arbore des crochets qui sont absents des fausses pattes d’autres larves d’invertébrés, notamment les mouches à scie et divers diptères. Les fausses pattes des diptères qui ressemblent aux chenilles présentent aussi une disposition qui peut être différente : elles ne sont pas nécessairement situées tout le long de l’abdomen (voir la photo de la larve de chironome plus bas à cet effet). Cela inclut également l’absence totale de pseudopattes comme chez les larves de tipules. De plus, les larves de diptères ne portent pas de « vraies » pattes et, selon l’espèce concernée, la tête peut s’avérer être très réduite (comme une larve d’asticot, par exemple).
Finalement, certaines larves de coléoptères ou de neuroptères rampantes et de forme allongée pourraient faire penser à des chenilles, mais l’on peut habituellement voir assez rapidement par leur forme générale, ainsi que la présence d’autres attributs (des plaques thoraciques, des mandibules allongées, absence de pseudopattes, etc.), qu’il ne s’agit pas d’une chenille.
Seriez-vous maintenant prêts à distinguer une chenille d’un autre insecte aux allures similaires? Lors de la devinette du 25 octobre dernier, les participants ont réussi à bien identifier les quatre vraies chenilles qui faisaient partie du lot. Bien joué! Toutefois, ils ont aussi identifié un des imposteurs comme étant une chenille: la tenthrède de la photo #1. Ce dernier aura bien réussi son déguisement!
Vous pouvez voir les réponses à la devinette de la semaine dernière dans le tableau ci-dessous. Bon visionnement!
Qui est une chenille et qui ne l’est pas? Les réponses!
#1. Larve de tenthrède (Hyménoptère)
#2. Larve de coccinelle (Coléoptère)
#3. Chenille (Lépidoptère)
#4. Larve de trichoptère
#5. Larve de tenthrède (Hyménoptère)
#6. Larve de tipule (Diptère)
#7. Chenille (Lépidoptère)
#8. Larve de neuroptère
#9. Chenille (Lépidoptère)
#10. Larve de cimbicidé (Hyménoptère)
#11. Larve de chironome (Diptère)
#12. Chenille (Lépidoptère)
Pour en savoir plus
Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
Leboeuf, M. et S. Le Tirant. 2012. Papillons et chenilles du Québec et des Maritimes. 391 p.
Wagner, D.L. 2005. Caterpillars of Eastern North America. 512 p.
Il y a quelques étés, j’eus la chance d’observer de près un fort joli coléoptère déambulant nonchalamment sur le pavé de ma cour. Ladite bête était d’une taille appréciable, ce qui attisa ma curiosité. Pensant faire affaire à un carabe (voir cette chronique), je m’approchai de l’individu pour l’examiner et fus surprise de voir qu’il s’agissait d’un nouvel insecte que je ne connaissais pas encore.
Joli osmoderme rugueux dont j’ai fait la connaissance il y a trois étésOsmoderme ermite dans ma main : il fait 30 mm de long
L’insecte en question était loin d’être farouche et me laissa le photographier allègrement sous tous ses angles. Je pris également quelques vidéos, dont une que vous pourrez visionner à la fin de la présente chronique. Photos en main, je commençai à feuilleter le livre Les insectes du Québec (Dubuc, 2007) et trouvai rapidement une correspondance : mon mignon coléoptère était en fait un osmoderme rugueux (Osmoderma scabra).
Dans la chronique de la semaine dernière, je vous faisais deviner quelle était l’identité d’un autre gros coléoptère de ce genre : il s’agissait d’un osmoderme ermite (Osmoderma eremicola). J’avais trouvé ce dernier mort dans un sentier et l’avais ramené à la maison afin de l’identifier et de l’épingler (ajout à ma collection « écorespectueuse » faite d’invertébrés déjà retrouvés morts).
À eux deux, les individus précités constituent les représentants du genre osmoderme retrouvés au Québec. En effet, selon Hardy (2014), deux espèces ont été récoltées à ce jour au Québec : O. scabra et O. eremicola.
Les osmodermes sont des scarabées (famille : Scarabaeidae) et, plus particulièrement, des cétoines (sous-famille Cetoniinae). Leur aire de distribution couvre la côte est de l’Amérique du Nord. Au Québec, on les retrouve dans tout le sud de la province.
Osmoderme rugueux, vu de côté
Les deux familles observées au Québec sont étroitement associées à des habitats forestiers : les larves se développent dans le bois pourri et les troncs creux des arbres. Les adultes, de leur côté, s’observent également sous ou sur le bois et peuvent notamment être attirés par des écoulements de sève dont ils se nourrissent. À ce qu’il semble, ils ne causeraient pas de dommage aux arbres sains. Plus spécifiquement, l’osmoderme rugueux est associé aux forêts décidues comprenant de vieux érables et des peupliers faux-trembles, alors que l’osmoderme ermite vivrait davantage dans les forêts peuplées de chênes.
D’autres caractéristiques permettent de différencier ces deux espèces. Par exemple, comme son nom l’indique, les élytres (ailes postérieures durcies) de l’osmoderme rugueux sont striés, alors que la tête et le pronotum (segment situé entre la tête et les élytres) sont ponctués. Bref, le corps de cette espèce est plutôt… rugueux! En revanche, le corps de l’osmoderme ermite est plus luisant. Son pronotum est peu ponctué et ses élytres sont faiblement striés de sorte qu’ils semblent lisses.
Un autre attribut qui m’a rassurée quant à l’identification de l’osmoderme que j’avais trouvé mort cet été est l’apparence du pronotum : celui de l’osmoderme ermite est formé d’une dépression en son centre. Ce n’est pas le cas chez les osmodermes rugueux, quoique les mâles soient munis de deux à quatre carènes (arêtes) faisait en sorte qu’il faut les regarder attentivement pour ne pas prendre le creux entre ces dernières pour une dépression. Vous pouvez voir une photographie d’un mâle osmoderme rugueux dont les carènes sont apparentes sur Bug Guide en cliquant sur ce lien. J’affiche aussi, dans la présente chronique, des photos côte à côte de nos deux espèces pour vous permettre de les comparer.
Comparaison entre l’osmoderme rugueux (O. scabra) et l’osmoderme ermite (O. eremicola); cliquer sur la photo pour l’agrandir
De plus, l’osmoderme ermite atteint une taille supérieure (environ 21 à 32 centimètres) à celle de l’osmoderme rugueux (environ 15 à 26 centimètres); les très gros individus risquent donc d’appartenir davantage à la première espèce qu’à la seconde. Néanmoins, dans les deux cas, il s’agit tout de même de gros insectes, comme en témoignent mes photographies. Malgré leur grande taille, ces scarabées sont pacifiques et ne semblent pas portés à mordre. Vous pouvez vous laisser aller à les manipuler!
Bien que la documentation consultée indique que ces coléoptères sont plus actifs la nuit, les quelques individus vivants que j’ai croisés jusqu’à maintenant étaient actifs pendant la journée. Cela dit, il semblerait qu’ils soient attirés par les lumières le soir, faisant en sorte que vous pourriez les apercevoir lors de soirées d’été près de vos demeures (si des boisés sont situés à proximité, bien sûr)!
Pour terminer, un fait intriguant que j’ai appris en effectuant mes recherches pour la présente chronique est que nos deux espèces d’osmodermes québécoises émettraient une odeur de cuir lorsqu’elles sont manipulées. Étrangement, cela cadre bien avec leur apparence cuirassée!
Vidéo. Sympathique osmoderme rugueux se promenant sur ma main.
Pour en savoir plus
Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
Evans, A.V. 2014. Beetles of Eastern North America. 560 p.
Hardy, M. 2014. Guide d’identification des Scarabées du Québec (Coleoptera: Scarabaeoidae). Entomofaune du Québec (EQ) inc., Saguenay. 166 pages.