L’été des tenthrèdes de l’orme

Lorsque je vous ai parlé des « fausses chenilles », dans la chronique du 1er novembre dernier, j’avais initialement eu l’intention de vous parler de l’insecte mis en vedette cette semaine. Il s’agit de la larve de la tenthrède de l’orme, un insecte qui ressemble à une grosse chenille jaune.

Cimbex americana
Larve de la tenthrède de l’orme

Cette année, j’en observai par hasard (sans la chercher) à plusieurs reprises, alors que je ne me souvenais pas spécifiquement d’avoir vu cet insecte auparavant. Il faut dire que mon attention était portée vers les insectes aquatiques et cela ne fait que trois années que j’apprends progressivement à connaître les invertébrés terrestres. Il n’en demeure pas moins que cet été semble avoir été celui de la tenthrède de l’orme, du moins pour la région où j’habite! Ou peut-être est-ce mon habileté à remarquer ces individus qui s’est améliorée? Qu’en dites-vous?

La larve est facile à identifier. De grande taille (elle atteint 5 centimètres), on la distingue d’une chenille par le fait qu’elle ne porte qu’une seule paire d’yeux simples, bien visibles, alors que les chenilles sont généralement munies de six paires d’yeux simples. De plus, sa coloration jaunâtre (peut être variable en étant plus blanchâtre ou plus verdâtre) et son dos marqué par une longue ligne sombre sont caractéristiques. Combinés, ces critères confirment que l’on fait face à une tenthrède de l’orme (Cimbex americana), un représentant de l’ordre des hyménoptères (famille Cimbicidae).

Comme son nom français le suggère, cet hyménoptère se délecte des feuilles des ormes. Une de mes observations de cet été s’est d’ailleurs effectuée sous une rangée d’ormes, sur les plaines d’Abraham à Québec. La larve semblait être tombée de son support et sa tête était légèrement bossée. Elle était toutefois toujours bien vivante!

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Vue de face; la seule paire d’yeux simples est bien visible
Cimbex americana 3
La larve atteint une taille appréciable

Malgré cette affinité pour les ormes, les larves ne font pas la fine bouche et peuvent se nourrir également de feuilles de peupliers, d’érables, de bouleaux, de saules et de tilleuls. En dépit de cette diète, elles ne sont pas considérées comme une peste. Elles seraient tout de même en mesure d’endommager certains arbres ornementaux.

Les individus que j’ai observés cet été, y compris celui pris en photographie et présenté dans la présente chronique, se sont tous roulés en spirale lorsque je les ai manipulés. Il s’agit d’un mécanisme de défense, qui peut être accompagné d’une émission d’un fluide blanchâtre provenant de glandes situées près de ses stigmates. À noter que les stigmates sont les parties externes visibles du système respiratoire des larves; il s’agit des points noirs le long du thorax et de l’abdomen que vous pouvez voir sur les photographies.

Le spécimen présenté sur les photographies, de son côté, n’a pas daigné émettre de ce fluide protecteur. Il faut dire que je l’ai trouvé sur un peuplier deltoïde lors d’une promenade dans mon quartier, l’ai ramené à la maison pour l’observer sous mon stéréomicroscope, puis l’ai relâché dans le bois avoisinant. De tout ce temps (environ 30 minutes), il n’a pas bougé d’un millimètre!

L’adulte de la tenthrède de l’orme constitue la plus grosse des mouches à scie (sous-ordre Symphyta chez les hyménoptères) retrouvée en Amérique du Nord. Il s’agit d’un insecte robuste que Marshall (2009) décrit comme ressemblant à un bourdon chauve, mis à part ses antennes se terminant en forme de massue. Sur le site Internet de Les insectes du Québec, vous pouvez voir à quoi ressemble un spécimen adulte (suivre ce lien).

La capture des adultes s’effectuerait pendant une plage horaire bien précise : surtout de 11h à 14h, lors de journées ensoleillées entre les mois de juin et d’août. Par ailleurs, bien que Marshall (2009) indique que ces hyménoptères ne peuvent pas piquer, Dubuc (2007), quant à lui, mentionne qu’ils sont munis de fortes mandibules susceptibles d’infliger une bonne morsure. Les adultes sont à manipuler avec soin, donc!

Pour en savoir plus

Le pastel vous va si bien!

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L’Anisote de l’érable
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Vue dorsale
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Forme pâle de l’Anisote de l’érable

La devinette de la semaine dernière mettait en vedette un insecte arborant avec style le rose et le jaune. Certains d’entre vous l’ont deviné : il s’agit d’un papillon de nuit. Plus précisément, notre joli insecte porte le nom d’Anisote de l’érable (Dryocampa rubicunda).

L’Anisote de l’érable fait partie de la famille Saturniidae, un groupe de papillons de nuit bien connu pour ses beaux spécimens comme le papillon lune (cette photo) et le Cécropia (cette photo). Selon Wagner (2005), l’Anisote de l’érable contribuerait, aux côtés de ces jolis lépidoptères, à la notoriété de cette famille d’insectes.

Ce papillon de taille moyenne (longueur de 26 mm) est commun dans l’est de l’Amérique du Nord. Ses couleurs le rendent particulièrement facile à identifier, quoiqu’on pourrait le méprendre pour une autre espèce de papillon de nuit de la famille Notodontidae, Hyparpax aurora (voir ici). Heureusement, cette seconde famille est moins commune et, selon Beadle et Leckie (2012), son aire de distribution n’atteint pas tout à fait le Québec. Bien qu’il soit toujours possible de tomber sur des individus qui se sont aventurés vers le nord, les probabilités sont que, si vous observez un joli papillon de nuit rose et jaune, il s’agit d’une Anisote de l’érable.

Il importe toutefois de noter que certains individus sont de forme plus pâle et nécessitent un examen plus attentif. Dans ces cas, les ailes sont majoritairement jaunâtres, mais on peut tout de même reconnaître l’espèce par l’épaisse « crinière » de poils jaunes qu’elle porte sur le thorax et l’abdomen.

Comme son nom l’indique, l’Anisote est associée aux érables. L’adulte ne se nourrit pas et ce sont donc les chenilles qui se délectent des feuilles de cette essence d’arbre. On peut également les retrouver sur quelques autres feuillus comme les chênes et les hêtres. On les observe dans des boisés où la lumière pénètre bien, ainsi que dans des forêts matures. Pour ma part, je suis tombée sur un spécimen alors que nous étions sur un terrain de camping dans le parc de la Yamaska. Naturellement, il y avait bonne quantité de feuillus surplombant ledit terrain. Les photos qui agrémentent la présente chronique ont d’ailleurs été prises à ce moment.

Les chenilles ont une allure distincte qui nous permet de les identifier assez aisément. Elles portent une robe verte agrémentée de lignes plus pâles dans les teintes de bleu-vert à blanchâtre. Leur tête est souvent orangée (parfois beige selon Wagner 2005) et le second segment de leur thorax est flanqué de deux grandes « cornes » noires. Leur corps est aussi parsemé de multiples épines noires. Ces chenilles sont d’une taille appréciable et peuvent atteindre une longueur de cinq centimètres.

La chenille de l’Anisote de l’érable est grégaire pendant les premiers stades de sa vie. Elle peut être abondante sur certains arbres au point de devenir une peste : elle décime alors son hôte. Par la suite, elle opte pour un mode de vie solitaire afin de compléter ses deux derniers stades de vie larvaire.

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Chenille de l’Anisote de l’érable
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Autre vue de la chenille

La forme larvaire s’étend de juillet à septembre. À la fin de cette période, la chenille descend au bas de son arbre-hôte et se transforme en pupe. Elle passera ainsi l’hiver à l’abri du froid, sous forme de chrysalide, dans de petites chambres souterraines situées à la base de l’arbre.

Une fois le printemps venu, les adultes émergeront de leur abri afin de recommencer un nouveau cycle. Ces derniers pourront être observés du mois de mai jusque vers la fin de l’été (août), au grand plaisir des entomologistes en quête de jolies couleurs!

 

Pour en savoir plus

Gagnants du concours de photo 2014 – Partie 2 : La mouche jaune de Sylvie Benoit

Faire un concours de photographie dans le cadre duquel on se commet à écrire une chronique sur l’espèce figurant sur le cliché gagnant peut parfois nous faire sortir de notre zone de confort. Ce n’est pas une mauvaise chose, puisque c’est à coup sûr une bonne façon d’apprendre.

C’est ce que la photographie de Sylvie Benoit a eu pour effet. Comme vous le savez, je suis une entomologiste amateur qui a beaucoup à apprendre du monde des invertébrés. La « mouche jaune » sur la photographie – l’une des trois photos gagnantes ex aequo du concours de 2014 – ne me fut pas évidente à identifier. D’autant plus que je devais le faire à partir d’une photographie, sans individu à regarder sous mon appareil binoculaire. Et que dire de l’ordre en question – des diptères – qui s’avère un ordre composé d’un grand nombre de familles! Merci pour le défi, Sylvie!

 

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L’étrange mouche jaune de Sylvie Benoit, photographie gagnante ex aequo du concours 2014

 

M’attelant à la tâche, je dus feuilleter plusieurs de mes livres d’identification, ainsi que fureter sur l’Internet (Bug Guide étant toujours une source prometteuse). Malgré toutes les informations disponibles, le défi fut difficile à relever. Je demeure avec un doute quant à l’identité de la mouche en question, mais je vous explique ci-dessous les indices pointant vers la famille Lauxaniidae.

C’est le « Peterson Field Guides – Insects » qui me fut d’une plus grande utilité, les autres guides nécessitant que j’aie la bête sous les yeux en chair et en os. Ce guide, qui contient des clés d’identification, contient aussi des images des différentes familles d’invertébrés. Sur ces images sont pointées les caractéristiques-clés de l’espèce. Pour la famille Lauxaniidae, je reconnus plus particulièrement la forme générale du corps, la présence d’un poil distinct au bout du tibia, ainsi que la forme du visage qui semblait correspondre à l’individu photographié par Sylvie. D’autres caractéristiques, qui m’auraient permise de confirmer l’identification, n’étaient cependant pas clairement visibles sur la photographie, d’où mon incertitude.

Les mouches appartenant à la famille Lauxaniidae sont des mouches communes que l’on peut retrouver dans les zones boisées, ainsi qu’où la végétation est présente en bonne densité (haies et jardins denses). Leur taille demeure relativement petite, la plupart des individus atteignant un maximum de 6 à 7 millimètres. Selon l’espèce, leur coloration peut être grise, brune, noire, jaunâtre ou orangée. Les adultes peuvent être observés butinant dans les fleurs de nos plates-bandes. Selon Wikipedia, on peut aussi observer ces mouches au repos, tranquillement assises sur une feuille d’arbre – exactement comme sur la photographie en vedette cette semaine!

Diptères petits
Les petits diptères comme ceux-ci abondent et leur identification nécessite de multiples photographies détaillées

Les larves, quant à elles, croissent à l’abri dans la matière végétale en décomposition. Elles se nourrissent non seulement des feuilles, mais aussi de la communauté bactérienne qui y est associée. À ce qu’il semble, chaque espèce a sa préférence en matière d’essence, même lorsqu’il s’agit de feuilles en décomposition! D’autres milieux peuvent également s’avérer propices à l’évolution des larves, dont les nids d’oiseaux et les « balais de sorcières », ces excroissances que l’on retrouve sur certains arbres.

D’autres familles de mouches peuvent ressembler aux espèces appartenant à la famille Lauxaniidae. Ainsi, si vous voyez de petites mouches jaunâtres, vous pourriez non seulement être devant un Lauxaniidae, mais devant des Drosophilidae, des Sciomyzidae ou des Dryomyzidae. La meilleure façon de les distinguer est de les prendre en photo de tous angles, tous côtés, de sorte à obtenir le plus d’information possible sur la forme de leur visage, la présence de poils sur la tête, le visage et les pattes, ainsi que la texture des ailes. Dites-vous que nous n’avons jamais assez de photographies pour tenter d’identifier un individu! Le prochain défi d’identification n’est sans doute pas bien loin!

 

Pour en savoir plus

 

L’araignée-caméléon

Je vous ai déjà parlé du mimétisme dans le monde des insectes (ici). Les insectes ne font pas que « mimer » d’autres insectes ou se camoufler pour se protéger des prédateurs… ils ressemblent aussi à des composantes de leur environnement pour mieux attraper leurs proies!

Araignée-Crabe
Araignée-Crabe (misumena vatia) sur une onagre

C’est notamment le cas de l’araignée dont je vais vous parler dans les prochains paragraphes. Je suis tombée sur cet individu l’été dernier, en voulant prendre des photos de mes fleurs. Quelle ne fut pas ma surprise de réaliser qu’il y avait quelque chose qui bougeait au centre d’une d’entre elles. La « chose » en question était une araignée, qui était toute vêtue de jaune… exactement la même couleur que la fleur dans laquelle elle se cachait! Son objectif, rester tapie en plein centre de la fleur, jusqu’à ce qu’une infortunée proie se présente.

Je suis d’ailleurs retournée voir la même fleur à intervalles réguliers. L’araignée semblait très fidèle à ce site, puisqu’elle demeura dans la même plante pendant plusieurs jours consécutifs. J’ai même pu en apercevoir une seconde, dans une fleur avoisinante. Puis, un jour, j’ai aperçu une mouche au centre d’une des fleurs, dans une drôle de position… avant de réaliser qu’il y avait une araignée jaune derrière elle, la tenant dans ses crocs. Le camouflage était tellement parfait que même mes yeux ne détectèrent pas l’araignée immédiatement!

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Même araignée, prise quelques jours plus tard avec une proie entre les crocs

Après avoir pris ces photographies, je ne pouvais m’empêcher d’être intriguée par la couleur parfaitement identique de l’araignée à celle de mes fleurs. Je m’interrogeais sur ce que faisait cette araignée pour se camoufler pendant les moments de l’année où les fleurs jaunes ne dominent pas le paysage.

Ce n’est que récemment que le mystère fut résolu! Je me suis effectivement achetée un livre sur les araignées de l’Amérique du Nord. J’y ai facilement trouvé l’espèce à laquelle appartenait ma belle araignée jaune : il s’agit d’une araignée-crabe (misumena vatia; goldenrod crab spider), de la famille des Thomisidae. Elle détient ce nom à cause de sa posture (pattes avant déployées latéralement), qui fait penser à un crabe. En plus, il s’agit d’une femelle. Les femelles sont en effet beaucoup plus grosses que les mâles – environ deux à quatre fois plus grosses. Elles arborent également plus de couleurs. Fait intéressant – qui répond à mes interrogations – ces araignées sont capables de changer de couleur pour mieux se camoufler parmi les fleurs. Elles peuvent donc passer d’une coloration plutôt blanchâtre (voire vert-blanchâtre) à un jaune vif (comme sur les photos que j’ai prises) et vice-versa.

Bref, cette espèce peut changer de couleur pour se fondre aux fleurs dans lesquelles elle souhaite s’installer, en attente d’une proie. Efficace comme tactique de prédation. Je n’aimerais pas être un petit insecte pollinisateur, moi!

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