Le gomphe-cobra : loin d’être une vipère!

Gomphe-cobra 1
Femelle gomphe-cobra
Gomphidae
Naïade de gomphe observée lors des émergences (possiblement un gomphe-cobra, mais non confirmé)

Au mois de juin 2013, lors d’une de mes marches routinières à la plage Jacques-Cartier, sur le bord du fleuve Saint-Laurent à Québec, je remarquai une émergence massive d’une jolie libellule de la famille des Gomphidae : le gomphe-cobra (Gomphus vastus). Il y avait tellement d’individus que bon nombre d’entre eux s’étaient retrouvés écrasés dans le sentier pédestre bordant le fleuve, d’où ils émergeaient. Depuis, je remarque annuellement l’émergence de cette espèce au même endroit.

La date à laquelle les naïades (stade larvaire) de gomphes-cobras se transforment en adultes est très similaire d’une année à l’autre : entre le 13 et le 19 juin pour mes quatre années d’observation (2013 à 2016). D’ailleurs, pendant cette période, j’observe non seulement des adultes, mais aussi des naïades se promenant à marée basse, ainsi qu’une très grande abondance d’exosquelettes demeurés accrochés aux murets artificiels et aux rochers longeant la plage.

Il faut dire que les libellules subissent une métamorphose dite simple où l’adulte s’extirpe de sa carcasse de naïade – l’exosquelette ou l’exuvie – sans passer par le stade de pupe, contrairement par exemple à la chenille qui forme une chrysalide avant de devenir un papillon. En observant attentivement les exuvies que les libellules laissent derrière elles lors d’une émergence importante, on peut dénicher quelques cas où la métamorphose s’est arrêtée subitement, l’adulte semblant s’être figé dans le temps, telle une statue, alors qu’il émergeait (voir mes photos plus bas). On peut observer également plusieurs individus mal formés. C’est ainsi que je gonflai ma collection d’insectes, étant donné que je ne préserve que des individus que je trouve déjà morts : à chaque émergence annuelle, je croise plusieurs individus déformés qui n’ont pas survécu. Visiblement, la métamorphose demande beaucoup d’énergie et peut mal tourner. Un coup de vent, une grosse vague au mauvais moment, qui sait?

Gomphe-Cobra Métamorphose ratée 2
Métamorphose interrompue – l’individu semble être mort avant la fin

Revenons à nos Gomphus vastus. Les membres de la famille Gomphidae sont faciles à distinguer des autres familles de libellules : le bout de l’abdomen des adultes est renflé. C’est d’ailleurs cet attribut qui leur a donné leur nom anglais « Clubtail », dont la traduction instantanée serait « queue en forme de club de golf »! Chez les naïades, ce sont les antennes qui permettent l’identification à la famille : le troisième segment est plus long et apparent, alors que le quatrième est à peine perceptible – un tout petit point insignifiant tout au sommet!

Gomphe-cobra mâle_côté
Mâle gomphe-cobra; le bout de l’abdomen ressemble à un cobra, d’où son nom!
Naïade Exuvie_Notes2
Les antennes des naïades de Gomphidae sont distinctes (ici sur une exuvie)

Pour ce qui est des gomphes-cobras en tant que tels, le gomphe fraternel (Gomphus fraternus) présent au sud-ouest du Québec lui ressemble passablement. Il faut être attentif aux motifs jaunes vers la fin de l’abdomen : le gomphe fraternel possède une tache jaune triangulaire sur le dessus du 8e segment (cette photo), alors que celui du gomphe-cobra est majoritairement noir. De même, le gomphe fraternel présente plus de jaune sur les côtés de ce segment, alors que cela se résume à une tache plus petite chez le gomphe-cobra.

Comme toutes les libellules, notre insecte de la semaine est un prédateur par excellence et il ne fait pas la fine bouche. Son menu comprend tout invertébré qui est de taille à être maîtrisé. Cela inclut les mouches piqueuses qui sont considérées comme étant indésirables : maringouins (Culicidae), mouches noires (Simuliidae), mouches à chevreuil ou à cheval (Tabanidae). Bref, les libellules sont nos alliées!

La naïade n’est pas en reste et se nourrit d’invertébrés de toutes tailles. Elle peut aussi s’attaquer à des petits poissons et têtards si le besoin se fait sentir. On retrouve cette espèce d’odonate dans les cours d’eau à substrat sablonneux ou graveleux où le courant s’avère faible à modéré. Elle s’observe également dans les lacs bordés de roches, selon Paulson (2011). Hutchinson et al. (2014), quant à eux, précisent que cette espèce est surtout rencontrée dans les grandes rivières. Pour ma part, c’est en bordure du fleuve Saint-Laurent à la hauteur de la ville de Québec que j’effectue mes observations chaque année – donc une grande rivière en effet! Le secteur où elles semblent être présentes en grand nombre est composé de sédiments mous probablement entraînés en large partie par la rivière du Cap-Rouge. Ce secteur est également caractérisé par des dépôts de galets et de blocs par endroits.

Gomphe-cobra lunch
C’est l’heure de la collation!

L’adulte émergé demeure à proximité du milieu aquatique où il a évolué. Les mâles vont souvent se percher dans les buissons et les arbres le long du littoral, ou encore sur les roches exposées dans les rivières à substrat plus grossier. Comme je l’ai mentionné plus tôt, nombreux d’entre eux s’observent le long du sentier pédestre qui borde le fleuve. Malheureusement, plusieurs individus s’aventurent trop près des piétons; il s’agit probablement d’adultes fraîchement émergés qui rampent encore au sol.

La copulation, quant à elle, a lieu dans la végétation, habituellement à hauteur de tête ou plus haut encore. Une fois fécondée, la femelle survole les milieux aquatiques environnants et y dépose ses œufs en tapant la surface de l’eau du bout de son abdomen.

Mon expérience des dernières années m’a permis de constater que cette espèce d’anisoptère se laisse approcher assez facilement. Si vous souhaitez l’observer ou encore la photographier, vous pouvez faire une incursion sur le bord du fleuve à Québec à compter de la mi-juin. G. vastus semble très ponctuel! J’ai pu, pour ma part, manipuler et photographier de nombreux individus depuis ma première observation en 2013. Il faut dire que, malgré leur nom, ces libellules ne se défilent pas comme un serpent!

 

Galerie photo et vidéo 

Vidéo 1. Naïade de gomphe observée à marée basse : ce pourrait être un gomphe-cobra, puisqu’elle fut observée en période d’émergence de cette espèce, mais je ne suis pas en mesure de confirmer cette affirmation hors de tout doute.

Gomphe-Cobra Métamorphose ratée 1
La métamorphose ne se passe pas toujours comme prévu
Gomphe-Cobra exosquelettes
Lors de l’émergence des gomphes-cobras, beaucoup d’exuvies sont visibles le long de la plage Jacques-Cartier
Gomphe-cobra mâle_dos
Mâle vu de dos

Pour en savoir plus

 

Des papillons plein la tête!

La fin de semaine dernière avait lieu le 43e congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec sous le thème « Papillonnant! ». Ce dernier, qui prenait place à Contrecœur en Montérégie, fut riche en observations et en apprentissages. Au menu : ateliers, conférences, soirées d’identification et d’échanges, ainsi que « chasse » de jour et de nuit (que ce soit pour la collecte ou pour la prise de photographies, selon les goûts).

Malgré le thème du congrès, les papillons n’étaient pas les seuls au rendez-vous comme en témoignent les quelques photographies-souvenirs que je vous offre ci-dessous. Merci aux gens impliqués dans l’organisation et à l’année prochaine!

S. notatus_1
J’eus la chance d’observer plusieurs libellules de l’espèce Stylurus notatus (gomphe marqué) en émergence
S. notatus_2
Autre gomphe marqué fraîchement émergé
E. Unio
Eudryas unio observé à un piège lumineux
Éphémère_Contrecoeur
Éphémère observé à un piège lumineux
Panorpe
Panorpe (mouche scorpion) : plusieurs individus étaient attirés par les lumières
E. cuspidea
Euclidia cuspidea au repos
Scarabées rosier accouplement
Les scarabées du rosier étaient visiblement en période de reproduction
Charançon deux points aulne
Ce gros charançon à deux points de l’aulne se laissait prendre en photo

Un beau gros papillon

Au début du mois de juin, je partageais avec vous sur la page Facebook DocBébitte quelques photographies d’une saturnie cécropia qui venait tout juste d’émerger d’un cocon que j’avais en ma possession. Chose promise, chose due, j’en suis maintenant à vous raconter l’histoire derrière le fort beau et gros lépidoptère présenté sur ces clichés.

Cécropia 1
Une surprise m’attendait à mon retour du boulot le 2 juin dernier
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Un aquarium vide et quelques éléments de plus suffisent pour former un habitat d’émergence
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Ce papillon est docile et s’est laissé manipuler abondamment

L’histoire commence au Salon des insectes de Montréal le 31 octobre dernier, où je me fis offrir un cocon de saturnie cécropia (Hyalophora cecropia) par M. Dave Clermont de la ferme Gaïa Nature, accompagné d’une fiche « FAQ sur les trousses d’émergences – Saturniidaes ». C’était la première fois que j’avais l’occasion « d’élever » – en toute petite partie, certes – un papillon. Le cocon en main, il ne me restait plus qu’à entreposer ce dernier au froid, dans ma remise, et d’attendre que le printemps revienne pour pouvoir assister à la « naissance » du papillon en question.

Je mis le cocon dans un pot Masson, lui-même disposé dans une poubelle en métal où je garde les graines d’oiseaux, étant donné que ma remise est assiégée l’hiver par des souris. Mignonnes… mais dévastatrices! À ce qu’il paraît, mon cocon aurait pu servir de repas à ces dernières s’il n’avait pas été protégé.

Le cocon des saturnies cécropia est de couleur brunâtre et il se camoufle bien avec la végétation hivernale (branches et brindilles). D’ailleurs, il est habituellement bien fixé aux branches d’une plante-hôte. Ceci est visible sur la photographie du cocon que j’ai prise (galerie photo et vidéo ci-dessous). Pour ce qui est du contenu du cocon, il est surprenant… Outre l’exosquelette de la chrysalide que le papillon a laissé derrière lui, on retrouve aussi sa vieille peau de chenille. Celle-ci est écrasée en un petit disque, un peu à l’instar d’une pièce de vêtement qu’on aurait laissé s’échouer par terre après l’avoir enlevée. C’est en fait ce qui s’est passé : la vieille peau a été délaissée!

Une fois le printemps venu, je m’affairai à préparer une petite volière dans laquelle mon papillon allait pouvoir émerger. Suivant quelques recommandations de collègues entomologistes, je préparai la petite habitation de mon futur colocataire. Essentiellement, il me fallait attacher le cocon afin de permettre au papillon de s’accrocher et de se faire sécher les ailes convenablement, recouvrir le fond de l’habitat avec du papier journal, puis m’assurer que le papillon était en mesure de remonter vers le haut de la « cage » s’il tombait au fond de cette dernière – ce que je fis en insérant trois branches allant du fond de l’abri jusqu’au grillage qui lui servait de couvercle. Le papier journal, quant à lui, servait à recevoir les fluides éjectés par le papillon après son émergence. Ceux-ci se nomment le « méconium ». Selon Gaïa Nature, il s’agit du liquide résiduel de la transformation complexe du papillon alors qu’il est dans sa chrysalide. Une fois émergé, donc, le papillon éjecte de son arrière-train ce liquide en surplus.

Deux semaines et demie se sont écoulées entre le moment où je sortis le cocon de la remise et celui où le papillon fit son apparition. C’est le jeudi 2 juin que j’eus le loisir de constater, une fois de retour du travail, que j’avais un beau papillon tout neuf à la maison! Ce dernier se faisait sécher les ailes; on peut d’ailleurs voir sur la première vidéo ci-dessous une gouttelette rougeâtre perler sur ses ailes encore un peu fripées. Afin d’éviter de l’abîmer, j’attendis au lendemain avant de le manipuler. C’est le surlendemain, un samedi de congé, que je pus me charger de relâcher l’individu à la brunante. Je pus ainsi voir « mon » cécropia prendre son envol et disparaître derrière le boisé qui borde ma cour.

Cécropia 4
La saturnie cécropia est de bonne taille
Cécropia 5
Antennes plumeuses et absence de rostre sont ici visibles
Cécropia mue chenille
La vieille « peau » de la chenille était présente dans le cocon

Selon Gaïa Nature, les papillons Saturniidae ont une durée de vie moyenne de deux à trois semaines. Je peux donc espérer que ma saturnie cécropia aura eu le temps de se trouver une femelle à proximité afin de compléter son cycle de vie! Fait intéressant, les individus appartenant à cette famille ne se nourrissent pas après s’être métamorphosés. Ils utilisent plutôt les réserves qu’ils se sont constituées alors qu’ils étaient encore des chenilles. On voit d’ailleurs sur les photographies que le papillon ne possède pas de rostre – l’appendice qui ressemble à une trompe – comme c’est le cas chez les autres groupes de lépidoptères.

L’individu que j’ai eu le plaisir de voir évoluer était un mâle. On le reconnaît sur les photographies par ses grandes antennes plumeuses. La femelle possède également des antennes plumeuses, mais ces dernières sont de moins grande envergure. Les larges antennes des mâles leur servent à capter les phéromones émises par les femelles. Ces dernières « appellent » typiquement les mâles entre 3h30 et 5h du matin. C’est qu’elles sont matinales, ces dames! Aussi, les mâles parviennent à capter ces signaux d’une distance allant d’un demi à un kilomètre à la ronde. Quel flair!

La chenille de la saturnie cécropia ne fait pas la fine bouche et se nourrit d’une vaste palette d’arbustes et d’arbres décidus : érable, bouleau, tremble, chêne, saule, frêne, peuplier, amélanchier, arbres à fruits divers, etc.! Elle est spectaculaire : faisant de 8 à 10 cm de longueur, elle est munie de protubérances colorées ornées de petites épines noires (voir ces photos sur LesinsectesduQuébec.com). Elle marie à merveille le vert, le bleu, le jaune et l’orange.

Ce n’est pas une surprise si la chenille devient aussi grosse : elle se fait précurseure du plus gros papillon retrouvé en Amérique du Nord! Avec son envergure maximale de 15,2 centimètres, notre saturnie cécropia écrase effectivement toute compétition. Bien sûr, quelques collègues Saturniidae s’en approchent, comme le Polyphème d’Amérique (jusqu’à 15 cm selon Beadle et Leckie 2012). Il n’en demeure pas moins que notre sympathique cécropia sait se faire remarquer!

Selon les sources consultées, beaucoup de chenilles et de chrysalides sont parasitées et ne se rendent pas au stade adulte. Selon Wagner (2005), c’est en particulier une mouche de la famille Tachinidae (Compsilura concinnata), initialement introduite pour contrôler la spongieuse (Lymantria dispar – voir cette chronique), qui fait beaucoup de dommages. Ce dernier relate un taux de parasitisme de 82% dans une étude conduite dans une forêt du Massachusetts. Toujours selon ce dernier, les cécropias seraient en déclin pour cette raison.

Malgré cette tache plus sombre au tableau, notre insecte-vedette serait encore un papillon relativement commun, quoique généralement observé en faible nombre à la fois. Il ne craint pas les milieux urbains ou pollués et peut, par conséquent, être observé tant en pleine ville que dans des secteurs boisés, voire forestiers. De même, il peut être attiré par les lumières de nos chaumières le soir venu. Il ne vous reste donc plus qu’à ouvrir l’œil pour voir passer ce plus gros de nos papillons!

 

Galerie photo et vidéos

Vidéo 1. Saturnie cécropia fraîchement émergée de son cocon.


Vidéo 2. Même individu dans ma main.

Vidéo 3. Dernière vidéo une fois dehors, avant l’envol.

Cécropia 7
Vue faciale
Cécropia 8
Dernière photographie prise à l’extérieur, avant l’envol!
Cocon Cécropia 1
Cocon
Cocon Cécropia 2
De gauche à droite : cocon, mue de la chenille et chrysalide

Pour en savoir plus

DocBébitte en bref : rencontre avec un ver gordien (Nematomorpha)

En ce début de saison estivale, je me retrouve à effectuer beaucoup plus de découvertes entomologiques que j’ai de temps pour vous les partager! J’ai donc pensé bon entrecouper mes chroniques habituelles avec de plus courtes capsules liées à l’observation de faits inusités. J’espère que vous apprécierez cette nouvelle formule après trois années et demie de DocBébitte!

J’ouvre le bal avec une observation réalisée cet après-midi même. En ce samedi ensoleillé, je me suis offert une sortie entomologique à marée basse. Cherchant nymphes de libellules et d’éphémères, j’étais loin de me douter que j’allais faire la rencontre d’un ver gordien (Nematomorpha). Ce dernier se tortillait au soleil, probablement surpris par la baisse des eaux. Je pus prendre des photographies et des vidéos de la bête, dont quelques-unes que je vous partage ci-dessous.

Je vous avais déjà décrit plus longuement ce groupe d’invertébré dans cette chronique que vous pourrez lire si le cœur vous en dit!

Dernier mot: cœurs sensibles s’abstenir! Oui, il s’agit bien de ces fameux « vers » parasites que l’on peut voir s’extirper de toute leur longueur hors d’araignées et de mantes religieuses!

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Nématomorphe observé
Nematomorpha_Marée basse 2
Ma main à proximité donne une idée de sa longueur

Vidéo 1. Nématomorphe dans un bol que j’avais amené spécialement pour l’observation d’invertébrés aquatiques. Je ne me doutais pas que j’allais croiser ce type d’insecte.


Vidéo 2. Même individu que je remets à l’eau. Regardez comment il nage!

Un trichoptère nymphe des eaux

À la fin du mois de mai, j’ai eu le plaisir de participer à une formation sur l’identification de macroinvertébrés d’eau douce offerte conjointement par le Groupe d’éducation et d’écosurveillance de l’eau (G3E) et le Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC). Mon objectif était de me mettre à jour et d’entendre les bons conseils que les responsables avaient à nous donner pour faciliter l’identification de certains spécimens.

Hydropsychidae Macrostemum
Hydropsychidae (genre Macrostemum) observé sous le stéréomicroscope lors de ma formation
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Ce superbe cliché d’un Hydropsychidae a été soumis au concours de photographie 2015 par Mme Gillis

Outre l’identification d’invertébrés en tant que telle, la formation initiait les participants au tri d’échantillons d’invertébrés entremêlés à des algues, roches et compagnie. Le tri était en soi un travail de moine et consistait à distinguer et collecter de toutes petites bêtes qui ressemblaient parfois à s’y méprendre aux débris auxquels elles étaient mêlées. L’échantillon que j’avais entre les mains était truffé de larves de deux familles d’insectes : des chironomes, dont j’ai déjà parlé dans cette précédente chronique, ainsi que des trichoptères de la famille Hydropsychidae. C’est en voyant passer un Hydropsychidae après un autre que je me suis dit qu’il s’agirait d’un bon sujet sur lequel vous entretenir lors de ma prochaine chronique. Difficile de penser à autre chose lorsqu’on voit défiler des dizaines d’insectes du même type en une heure!

Les Hydropsychidae constituent sans contredit l’une des familles d’insectes aquatiques dont on retrouve le plus fréquemment des larves dans nos rivières du Québec méridional. Les larves ressemblent plutôt à des chenilles avec leur abdomen long et mou – trait caractéristique de l’ordre des trichoptères. Elles se distinguent cependant des autres familles de trichoptères par leurs trois segments thoraciques munis de plaques dures, ainsi que par leur abdomen dont la face ventrale est couverte de branchies filamenteuses que Moisan (2010) qualifie de « semblables à de petits arbres ». Comme certains l’ont reconnu, c’est d’ailleurs cet attribut qui était présenté sur la photographie de la dernière devinette.

Pourquoi retrouve-t-on ce groupe fréquemment dans nos rivières? Premièrement, les larves de cette famille sont passablement tolérantes à la pollution et l’on peut les observer tant dans les cours d’eau faiblement dégradés que dans les cours d’eau plus perturbés. Selon Hauer et Lamberti (2007), leur cote de tolérance se situe à 4 sur 10, ce qui s’avère moyennement tolérant. Je soupçonne cependant que cette cote est plus élevée : lors de mes études, il m’est arrivée à plusieurs reprises d’observer des Hydropsychidae dans des sites très dégradés – c’est-à-dire localisés dans des milieux urbanisés et affectés par des rejets d’égouts. À ces sites, la faune invertébrée était extrêmement dégradée et il ne persistait souvent que des chironomes et une poignée de trichoptères (Hydropsychidae) et d’éphémères (Baetidae) tolérants.

Cela m’amène à vous parler de la deuxième raison pour laquelle les Hydropsychidae sont probablement abondants dans nos rivières : ils sont des collecteurs-filtreurs et peuvent se nourrir d’une vaste palette de détritus animaux et végétaux. Leur adaptabilité est par conséquent sans doute élevée – ce sont des généralistes qui profitent des différentes sources de nourriture, quelles qu’elles soient. Voshell (2002) précise justement que certaines espèces moins sensibles à la pollution vont proliférer dans les milieux enrichis par les nutriments (azote, phosphore) et la matière organique provenant d’eaux usées ou agricoles, puisque ces caractéristiques augmentent la quantité de nourriture en suspension et favorisent nos trichoptères.

Par ailleurs, j’avais aussi noté, lors de mes études, une forte abondance d’Hydropsychidae dans des sites situés en aval de barrages. En fait, leur comportement alimentaire explique également pourquoi ils s’observent en grand nombre dans ces milieux : les barrages engendrent de vastes réservoirs où l’eau ralentit. Cette stagnation est notamment propice à la prolifération d’algues et de microorganismes qui se retrouveront par la suite coincés dans la toile des Hydropsychidae situés en contrebas du barrage. L’abondance des trichoptères s’en retrouve rehaussée, à un point tel que Voshell (2002) relate un cas où la densité d’Hydropsychidae mesurée en aval d’un barrage explosait à 47 000 larves par mètre carré! Exceptionnel, n’est-ce pas?

Il y a quelques instants, je vous parlais d’aliments qui se retrouvent agglutinés dans une toile… Comment ça, une toile, me direz-vous? Eh oui, ces sympathiques insectes aquatiques tissent des toiles à l’entrée de leur retraite, à l’instar des araignées. Le courant s’engouffre autour de la retraite et les particules qu’il amène demeurent collées à la toile, offrant un dîner gratuit.

Fait intéressant, j’avais déjà vu une étude qui examinait si la présence de divers polluants dans l’eau pouvait affecter l’habileté des Hydropsychidae à tisser. Le résultat était étonnant : les toiles, au lieu d’être savamment tricotées, devenaient chaotiques lorsque le trichoptère était exposé à des contaminants. Cela fait le parallèle avec les études sur les araignées qui démontraient, elles aussi, l’effet de perturbateurs sur la capacité des araignées à tisser des toiles (j’en parle ici). Malheureusement, je n’ai pas été en mesure de retrouver l’étude sur les trichoptères pour vous citer la référence – si jamais vous mettez la main dessus, n’hésitez pas à me le signaler!

Hydropsychidae_Détails
Caractéristiques permettant de distinguer une larve d’Hydropsychidae
Trichoptère adulte
L’espèce Macrostemum zebratum arbore des zébrures distinctes

Étant donné que les larves comptent sur le courant pour leur amener leur repas, celles-ci se retrouvent davantage dans des milieux où le courant est présent (moyen à rapide, je vous dirais). Souvent, il s’agit de seuils où il est facile de descendre en bottes-salopettes. C’est en soulevant des roches (généralement 10 centimètres de diamètre en montant) dans ce type de milieu que vous pourrez les observer. Avis à ceux qui veulent partir à leur recherche!

Les trichoptères subissent une métamorphose complète. Cela signifie qu’ils se transformeront en pupe avant de devenir un adulte ailé qui complètera son cycle de vie hors de l’eau. Les larves matures se construisent un abri fermé au sein duquel elles tisseront leur cocon. Lorsque la pupe aura terminé son développement, elle se fraiera un chemin vers la surface pour émerger.

L’adulte Hydropsychidae s’observe, comme vous pouvez vous l’imaginer, près des cours d’eau où évoluent les larves. Il ressemble à un petit papillon dont les ailes sont repliées en toile par-dessus le corps. La coloration des adultes est souvent brune ou beige, mais l’espèce Macrostemum zebratum arbore des motifs qui la distinguent des autres trichoptères. C’est d’ailleurs en me renseignant aux fins de la présente chronique que je réalisai que j’avais photographié cette espèce il y a deux ans, lors d’un séjour à Montréal. Alors en promenade aux abords du fleuve Saint-Laurent, nous étions assaillis par des essaims de centaines de ces trichoptères. M. zebratum revêt en effet des zébrures typiques d’un beige jaunâtre superposées sur un fond plus foncé. L’espèce est commune dans les grandes rivières et c’était le cas, visiblement, de ce secteur du fleuve Saint-Laurent.

Pour terminer, je ne connaissais pas la signification du nom de cette famille d’insectes avant d’écrire la présente chronique. J’ai appris que le terme Hydropsychidae signifie « nymphe de l’eau », soit du grec « hydor » (eau) et « psyche » (âme). À ce qu’il semble, selon la mythologie grecque, Psyche était une belle nymphe immortelle. Un nom fort poétique pour notre petit trichoptère, n’est-ce pas?

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Family Hydropsychidae – Netspinning Caddisflies. http://bugguide.net/node/view/45092
  • Bug Guide. Species Macrostemum zebratum – Zebra Caddisfly. http://bugguide.net/node/view/13141
  • Hauer, F.R. et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.