100e publication de DocBébitte : La libellule gracieuse

Qui aurait cru, lorsque j’ai amorcé l’écriture du blogue DocBébitte, que je me rendrais à 100 publications? Aujourd’hui, ceci est chose faite. Je ne peux passer sous silence le fait que ce sont vos commentaires intéressés et constructifs qui me donnent la motivation de poursuivre!

Afin de vous remercier pour votre fidélité, je souhaitais que la 100e publication porte sur un sujet que vous avez choisi. Je vous avais offert quelques choix et la majorité d’entre vous a opté pour la libellule gracieuse.

Libellule gracieuse
Libellule gracieuse mâle (Libellula pulchella)

 

Toutes les libellules sont gracieuses, me direz-vous! Vous avez bien raison : ce sont des êtres fabuleux! D’ailleurs, vous êtes quelques-uns à m’avoir indiqué vouloir en savoir plus sur ce groupe comme un tout. Toutefois, dans le cadre de la présente chronique, je vais vous entretenir spécifiquement sur la libellule gracieuse (libellula pulchella). Pour ceux d’entre vous qui veulent en connaitre davantage sur les libellules en général, je vous recommande ces précédents articles (simplement cliquer sur le titre pour accéder aux chroniques en question) :

Comme pour plusieurs autres espèces de libellules, la libellule gracieuse semble mieux porter son nom anglophone : « Twelve-spotted skimmer ». En effet, on la reconnaît aisément par la présence de trois taches foncées équidistantes sur chacune de ses quatre ailes… pour un total de douze, vous avez bien compté! Les ailes du mâle mature – et, semble-t-il, d’un petit pourcentage des femelles – comportent aussi des taches plus pâles (bleu gris) qui s’insèrent entre les taches sombres. Le résultat est superbe… et facile à reconnaître!

Bien que l’abdomen du mâle mature soit également coloré (d’un bleu gris pâle similaire aux taches alaires), celui de la femelle est plus sobre, quoique bordé de lignes jaunes (voir cette photo). On pourrait la confondre avec la femelle de la libellule lydienne dont j’ai parlé récemment (cette photo). Cependant, les lignes jaunes de la libellule gracieuse femelle sont continues, comme une ligne que l’on aurait peinte à l’aide d’un petit pinceau. En revanche, celles de la libellule lydienne femelle sont discontinues et s’apparentent davantage à une série de points allongés. Il s’agit d’une des façons de les distinguer. Si vous voulez être sûrs de votre coup, vous pouvez aussi comparer les bandes jaunâtres sur le côté de leur thorax. Les libellules lydiennes possèdent un « point » de plus tout au bout de l’une de ces bandes (voir cette photo comparative). Encore une fois, donc, si vous prenez des photos de libellules – ou de tout autre invertébré – tâchez de couvrir le maximum d’angles possibles. Non seulement c’est amusant de prendre un million de clichés d’une bête (c’est ce que je fais, moi, au désespoir des gens qui m’accompagnent lors de ballades), mais cela pourrait vous garantir une identification fructueuse une fois de retour à la maison!

Libellule gracieuse 2
Libellule gracieuse dévorant un insecte (restes jaune-orangé)

Les habitats de prédilection de cette jolie libellule sont les étangs et les lacs où la végétation aquatique est abondante. C’est d’ailleurs aux abords d’un étang appartenant à un cousin de mon conjoint que j’ai eu l’occasion de prendre plusieurs clichés de cette espèce. En particulier, j’ai eu une interaction fort sympathique avec un de ces individus. Alors qu’il était perché sur un conifère, au repos, je m’approchai de plus en plus d’un mâle pour le photographier. Malheureusement, j’étais harcelée par tout un tas de mouches à chevreuil (Tabanidae; voir cette chronique) qui menaçaient de jeter ma séance de photo à l’eau. Quelle ne fut pas ma chance de réaliser que mon nouvel ami, lui, avait faim. Il faut dire que les Odonates, ordre auquel les libellules et les demoiselles appartiennent, sont de voraces prédateurs. Ainsi, « ma » libellule se mit à faire des rondes d’inspections autour de ma tête, quittant sa branche de façon sporadique, dans l’espoir d’y capturer un repas. Je pris ce comportement en vidéo, que vous pourrez visionner ci-dessous.

Au Québec, on retrouve la libellule gracieuse principalement dans le sud de la province. Son aire de répartition, selon Paulson (2011), se situe un peu au nord du fleuve Saint-Laurent. Sous nos latitudes, on peut communément l’observer du mois de juin jusqu’en septembre. Les mâles s’affairent alors à effectuer des patrouilles sur un territoire qui peut changer d’une journée à l’autre et s’étaler sur une superficie d’environ 100 mètres carrés. Les femelles fécondées, quant à elles, se chargent de déposer leurs œufs près de la végétation aquatique. S’ensuivra la naissance de jolies larves qui se métamorphoseront quelques années plus tard en de gracieuses libellules. Ou en des libellules gracieuses? Qu’importe! Pourvu qu’elles demeurent aussi agréables à observer!

Bonne fin de 100e lecture, chers lecteurs. J’espère avoir l’énergie pour me rendre, qui sait, à une 200e publication!

 

Vidéo. Libellule gracieuse mâle qui tente gentiment de me débarrasser d’un nuage de mouches à chevreuil! Observez bien : 1) les mouches qui passent devant l’objectif; 2) le bruit des ailes de la libellule lorsqu’elle passe près de ma tête.

 

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Bug Guide. Species Libellula pulchella – Twelve-spotted Skimmer. http://bugguide.net/node/view/3407
  • Wikipédia. Libellule gracieuse. http://fr.wikipedia.org/wiki/Libellule_gracieuse

Commune, cette libellule lydienne!

Au courant des deux dernières années, depuis que j’ai amorcé l’écriture du blogue DocBébitte, vous êtes quelques lecteurs à m’avoir envoyé des photographies d’une jolie libellule à l’abdomen blanc bleuté pour identification. Il s’agissait de clichés de la libellule lydienne (Plathemis lydia, famille Libellulidae), une libellule commune au Québec. D’ailleurs, son nom anglais « Common Whitetail » lui sied parfaitement!

Libellule lydienne
Mâle sur une roche, à l’affut d’une proie
Libellule lydienne femelle
La femelle, plus sobre, se camoufle bien

Ce sont les mâles de cette espèce qui font en particulier l’objet d’observations fréquentes. Bien que quelques autres espèces lui ressemblent, l’agencement des ailes tachetées et de la coloration pâle de l’abdomen rend la libellule lydienne mâle facilement reconnaissable. La femelle, de son côté, porte une robe plus discrète. Elle est presque entièrement brune. Toutefois, le motif présent sur ses ailes (trois taches distancées de façon égale) et les lignes blanchâtres (peuvent être d’apparence un peu jaunâtre) présentes sur le côté de son abdomen permettent de la distinguer des autres espèces. Il s’agit également d’un gros insecte, mesurant entre 42 et 48 millimètres de longueur.

Aussi, vous êtes nombreux à avoir en main des clichés de cette libellule, car son comportement la rend facile à observer. En effet, contrairement à d’autres libellules plus discrètes, la libellule lydienne aime se percher dans des endroits découverts et bas où l’on peut la voir facilement : roches, buches et branches basses font de bons perchoirs. Si on l’observe attentivement, l’on verra qu’elle ne fait pas que se reposer! Elle attend, sans bouger, qu’une proie lui passe au-dessus de la tête. Et hop, quelques coups de ses ailes et la proie se retrouve rapidement transformée en dîner!

Les mâles sont territoriaux et gardent farouchement leur site de reproduction. Ils patrouillent un assez vaste territoire s’étalant sur un rayon d’environ 4 mètres autour du site. De plus, ils peuvent y passer plusieurs heures par jour, jusqu’à un total de 18 jours. Pour un insecte dont la durée de vie maximale adulte (les larves de libellules vivent plusieurs années sous l’eau) s’élève à 36 jours, cela fait beaucoup de temps alloué à la reproduction!

Libellule lydienne_CA
Mâle qui se prélasse au soleil – photographie soumise au concours de photographie en 2013

L’acte de copulation, quant à lui, ne durerait que trois secondes! Une fois fécondée, la femelle dépose ses œufs sur l’eau, près de la végétation aquatique, ou encore dans la boue ou les végétaux mouillés. Elle pond quelque 1000 œufs, à une vitesse approximative de 25 par seconde!

Selon Paulson (2011), on peut observer cette libellule en vol au Québec du mois de mai au mois de septembre. De plus, on peut la retrouver dans plusieurs provinces canadiennes, ainsi que dans tous les états américains (sauf quelques absences notées dans les régions arides).

La prochaine fois que vous verrez une grosse libellule bien installée au soleil sur une roche, tentez de remarquer la coloration de son abdomen et de ses ailes. Il pourrait bien s’agir de la commune libellule lydienne à l’affut d’une proie ou tout simplement en train de se faire « chauffer la couenne » au soleil!

 

Pour en savoir plus

  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
  • Bug Guide. Species Plathemis lydia – Common Whitetail. http://bugguide.net/node/view/603
  • Wikipédia (français). Plathemis lydia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Plathemis_lydia

 

 

Un étang bien vivant

Chose promise, chose due. J’avais indiqué à plusieurs d’entre vous que je vous parlerais de la faune invertébrée que je retrouve dans mon étang chaque année. Le sujet est vaste, car beaucoup d’invertébrés aquatiques ou semi-aquatiques peuvent coloniser un étang à poisson. Je comptais donc vous brosser un portrait relativement bref (vous me connaissez : quand je commence, j’ai de la difficulté à m’arrêter!) de ces différents organismes, en procédant par mode de dispersion.

Caro dans étang
Une Docbébitte enthousiaste lors du moment du nettoyage de son étang! Que de découvertes en perspective!

Il importe en effet de mentionner que la provenance des invertébrés aquatiques peuplant un point d’eau donné peut être variable. Ainsi, certains invertébrés strictement aquatiques ont probablement été transportés dans mon étang lors de l’achat des poissons ou encore lors de l’achat annuel de plantes servant à filtrer ou oxygéner l’eau. Les canards qui sont de passage dans ma cour au printemps pourraient constituer une seconde source de colonisation. De nombreux organismes (végétaux ou animaux) peuvent effectivement rester agrippés aux plumes de ces sympathiques volatiles. D’un autre côté, plusieurs invertébrés observés en eaux douces sont, en fait, des larves d’insectes. Ces individus proviennent d’œufs pondus par des adultes terrestres susceptibles de se déplacer d’un plan d’eau à l’autre. Pour terminer, certaines espèces sont des adultes capables de se déplacer dans l’air ou sur terre, mais ayant une préférence pour la vie sous l’eau.

Débutons par les invertébrés strictement aquatiques. Mon étang est habité par une espèce de zooplancton, ainsi que par des sangsues. Le terme zooplancton désigne les tout petits animaux formant le plancton en milieu aquatique. Ils vivent essentiellement dans la colonne d’eau. Dans mon étang, je retrouvais plus particulièrement un groupe : les copépodes. Il s’agit de petits crustacés à peine plus gros qu’un grain de poivre. J’avais pour plan, cette année, de prendre des photographies de ces derniers, vus de près dans l’objectif de mon appareil binoculaire. Pour une raison que j’ignore, je n’en ai observé aucun. Pourtant, j’en retrouvais en grande quantité les années précédentes. Néanmoins, lorsque j’avais filmé un dytique l’année dernière, j’avais aussi capturé le mouvement de ces petits copépodes. Vous pourrez visionner la vidéo à la fin de la présente chronique à cet effet.

Le zooplancton est fascinant, comme en témoigne notamment cette photographie d’une espèce de copépode au corps transparent. Comme vous pouvez vous l’imaginer, le zooplancton se nourrit du phytoplancton (algues microscopiques en suspension) et alimente, à son tour, les invertébrés plus gros et les poissons. Par conséquent, il constitue un maillon très important de la chaîne alimentaire de moult milieux d’eau douce à courant lent (lacs et étangs).

Je n’ai sans doute pas besoin de vous donner des précisions sur ce que sont les sangsues. Elles ont une réputation qui génère habituellement un certain dégoût, particulièrement chez les baigneurs. Bien que certaines espèces de sangsues soient effectivement des parasites qui ne daignent pas, à l’occasion, sucer un peu de sang humain, beaucoup sont des prédateurs. Elles se nourrissent d’autres invertébrés, soit en sirotant leurs fluides internes, soit en les avalant au complet! Fait intéressant, les sangsues appartiennent à l’embranchement des annélides, qui comprend également les vers de terre. Le terme « annélides » réfère plus spécifiquement aux multiples anneaux que l’on peut apercevoir tant sur le corps des sangsues que sur celui des vers.

Aeshnidae Larve 2014
Larve d’aeshnidae (libellule)

Mon étang abrite aussi des larves de plusieurs insectes dont les adultes sont terrestres ou semi-aquatiques. Outre les larves de libellules et de dytiques, la majorité des larves observées appartient à l’ordre des diptères (mouches et maringouins).  En ce qui concerne les libellules, je tombe à peu près chaque année sur une larve ou deux appartenant à la famille Aeshnidae. Ces dernières sont de voraces prédateurs (voir cette chronique si le sujet vous intéresse) et elles profitent sans aucun doute de la présence des nombreux diptères. Il en est de même pour les larves de dytiques. J’avais aussi parlé plus en détail de cette famille dans ce précédent billet.

Du côté des diptères, ce sont des larves de chironomes (Chironomidae) qui dominent. Je vous avais déjà entretenu sur cette famille de diptères très abondante dans les milieux aquatiques (cette chronique). Les larves de chironomes sont résistantes aux conditions difficiles (manque d’oxygène, notamment) et il n’est donc pas surprenant que j’en retrouve dans mon étang au printemps. À ces chironomes s’ajoutent des larves de maringouins (Culicidae), de syrphes (Syrphidae; mouches à fleurs), de mouches noires (Simuliidae), ainsi que de dixidae (je n’ai pas trouvé de nom commun français). Il s’agit d’organismes relativement petits (5 à 10 millimètres en moyenne) qui sont de taille idéale pour nourrir les insectes prédateurs – larves ou adultes.

Gerridae
Gerridé

Parlant d’insectes prédateurs, deux insectes adultes que je retrouve régulièrement dans mon étang sont des prédateurs : les dytiques et les gerridés. Les dytiques font partie de l’ordre des coléoptères et ils sont adaptés à la vie sous l’eau. Ils sont en mesure d’emmagasiner de l’air sous leurs élytres, puis de plonger sous l’eau, comme un plongeur le ferait avec une bonbonne d’oxygène. De plus, ils sont munis de longues pattes postérieures adaptées à la nage. Les gerridés sont communément appelés « patineurs » ou « araignées d’eau ». Ce ne sont pas des araignées, mais bien des hémiptères (ordre des punaises). Les gerridés sont aussi des prédateurs, mais ils demeurent hors de l’eau, contrairement aux dytiques. Leur tactique : attendre qu’un invertébré tombe à l’eau, puis se précipiter sur ce dernier. Ils se fient aux ondes transmises par les invertébrés se débattant dans l’eau afin de les localiser. Comme les larves de diptères effleurent la surface, en particulier lors du moment de leur émergence, il est fort à parier que les gerridés profitent également de cette source de protéines!

Finalement, certains escargots ont élu demeure dans mon étang. Ceux-ci sont peut-être arrivés accrochés aux plantes aquatiques achetées en magasin, ou encore en rampant. Plusieurs espèces sont effectivement susceptibles de se promener à la fois hors de l’eau et dans l’eau. Si vous voulez en savoir plus sur les escargots de façon générale, vous pouvez jeter un coup d’œil à la chronique de la semaine dernière.

Comme plusieurs groupes d’organismes étaient visés cette semaine, je termine la chronique avec une galerie photo et vidéo. Il est tout de même étonnant de voir à quel point la vie foisonne, et ce, même dans un petit étang à poisson d’au plus trois mètres cubes!

 

Pour en savoir plus

  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipédia. Copepoda. http://fr.wikipedia.org/wiki/Copepoda
  • Wikipedia. Gerridae. http://en.wikipedia.org/wiki/Gerridae

 

Vidéos

Dytique adulte en action. Noter les tout petits organismes qui sillonnent le plat : il s’agit de copépodes (visionner la vidéo en pleine définition).

 

Larve de libellule. On voit son mode de propulsion (eau qui est poussée de son abdomen, comme un jet).

 

Sangsue qui se déplace sur une feuille collectée dans mon étang.

 

Larve de libellule à nouveau, cette fois-ci de plus près

 

 

Photographies

Dytique adulte 2_2013
Dytique adulte

 

Dytique et chironome
Larve de dytique et une larve de chironome qu’elle était en train de déguster
Larve syrphidae
Larve de syrphe
Chironomes Trois
Larves de chironomes

 

Culicidae larve 2
Larve de maringouin
Dixidae Larve
Larve de dixidae

 

L’arachnophobie ou les grosses bébittes qui ont peur des petites!

J’avoue. Je le confesse. Je le jure. Moi, Doc Bébitte, je souffre d’arachnophobie modérée. Pour une personne qui adore les invertébrés, c’est plutôt honteux, je le sais.

Je suis cependant loin d’être la seule à être affligée par cette phobie conduisant à avoir peur d’invertébrés non seulement beaucoup plus petits que moi, mais généralement très utiles dans les écosystèmes terrestres. Wikipédia souligne d’ailleurs que ce serait 50% des femmes et 10% des hommes (ou 18% selon une autre source) qui souffriraient d’arachnophobie, prise au sens large. Pour ma part, je connais suffisamment d’hommes craignant les araignées pour remettre ce second chiffre en question, n’est-ce pas messieurs? Pour cette raison, mais également parce que je veux apprendre à maîtriser ma peur des arachnides, j’ai décidé de plonger au cœur de ce mystère : qu’est-ce qui peut bien nous faire aussi peur chez les araignées?

Conference-Georges_Brossard
Malgré les apparences, j’éprouve une certaine peur envers les araignées

J’ai quelques hypothèses en tête. Premièrement, l’arachnophobie est-elle une peur culturelle? N’y a-t-il pas des endroits dans le monde où les araignées sont vénérées? Deuxièmement, pourquoi cette peur des araignées en particulier – par rapport à d’autres insectes qui sont bien plus néfastes? Est-ce leur forme (huit pattes plutôt que six) ou leur fonction dans la chaîne alimentaire (voraces prédateurs) qui leur nuit? Ou encore, est-ce le fait que certains individus sont venimeux et donc dangereux pour l’être humain? C’est avec ces hypothèses en tête que je nous lance à la découverte du fabuleux monde des araignées!

Ma recherche m’a tout d’abord conduite à examiner quelques pages du dictionnaire des symboles (Chevalier et Gheerbrant 1982) qu’un collègue avait numérisées à mon intention. Cet ouvrage souligne à quel point les araignées ont été vénérées par différentes cultures dans l’histoire. Ainsi, chez certains peuples d’Afrique occidentale, l’araignée Anansé aurait préparé la matière des premiers hommes, créé le soleil, la lune et les étoiles. En Micronésie, le Seigneur-araignée Nareau aurait été le premier de tous les êtres, un dieu créateur. Chez les Aztèques, les dieux auraient choisi l’insecte et l’arachnide pour se manifester auprès des hommes. Le dictionnaire des symboles recèle d’exemples de ce type, que je ne retranscrirai pas tous ici. C’est dire que l’araignée a occupé une place importante et positive dans l’histoire de nombreux peuples.

Aujourd’hui, plusieurs communautés vivent sans crainte des araignées. Par exemple, certains peuples en Nouvelle-Guinée et en Amérique du Sud ont des araignées au menu. À Madagascar, des femmes prélèvent la soie des Grandes Néphiles (araignées atteignant quelque quinze centimètres de longueur) afin de tisser des vêtements. Au Pérou, on capture les mygales à la main et des artisans se chargent de les préparer pour les vendre à des collectionneurs. Il semble donc que l’arachnophobie soit davantage l’affaire des pays développés.

Araneus diadematus 2
Qu’est-ce qui suscite la peur des araignées? Est-ce que ce sont les longues pattes articulées, les chélicères et les crocs développés ou ces huit yeux qui nous regardent?

La seconde thèse est celle suggérant que la peur des araignées est instinctive et qu’il s’agit, à la base, d’un mécanisme de défense. Les araignées sont des prédateurs munis de crocs venimeux. Bien qu’elles soient petites, certaines d’entre elles possèdent un venin suffisamment puissant pour fortement incommoder, voire tuer un humain. Un arachnophobe s’assurera que son entourage est exempt d’araignées, ce qui pourrait être avantageux sur le plan évolutif si ces dernières s’avèrent une source de mortalité.

Au Québec, aucune araignée n’est venimeuse au point d’être un danger pour l’homme. Malgré tout, la crainte des araignées est omniprésente. En particulier, si vous êtes de la région de Québec, vous avez sans doute dernièrement entendu parler d’un citoyen de Donnacona qui s’est retrouvé aux prises avec une araignée très venimeuse dans sa maison, provenant de bananes qu’il avait achetées à l’épicerie. Bien que cette situation ne soit pas fréquente (à ce qu’il semble, il y aurait environ cinq cas recensés par année au Québec), elle frappe l’imaginaire. Une vague d’arachnophobie s’est effectivement manifestée à la suite de la médiatisation de ce cas. Cependant, comme je l’ai mentionné, nos araignées indigènes n’ont aucunement à être craintes.

Araignée_Crocs
Je tente de vaincre progressivement la peur des araignées en manipulant certaines d’entre elles

En dernier lieu, est-ce que l’apparence même des araignées, par rapport à d’autres invertébrés, pourrait être suffisante pour susciter la peur? Avec leurs huit pattes longues et articulées, les araignées semblent prêtes à grimper et à ramper là où l’on ne pourrait les voir (comme dans notre dos!). Rapides, à l’affut d’une proie, elles semblent prêtes à bondir (je pense plus spécifiquement aux araignées que l’on retrouve dans les toiles en forme d’entonnoir). Leurs chélicères et leurs crocs bien développés sont souvent mis en évidence, ce qui s’avère également fort intimidant. Pour terminer, elles sont munies de six à huit grands yeux qui nous surveillent, étrangement. Rien pour nous rassurer!

Pourtant, les araignées sont des êtres bénéfiques. Prédatrices, elles se nourrissent d’une myriade d’insectes, dont plusieurs sont jugés comme étant nuisibles. Aussi, il est rare qu’elles soient envahissantes, contrairement à certains insectes susceptibles d’infester nos maisons (et contrairement à ce que pourrait nous laisser croire le film Arachnophobia!). Finalement, la plupart d’entre elles préféreront se cacher ou feindre la mort si elles sont dérangées. Elles ne mordent pas souvent. J’ai d’ailleurs commencé, l’été dernier, à manipuler des araignées à mains nues. Mon objectif est de réduire tranquillement la peur que je ressens à leur vue et à leur toucher. Je dois avouer être sélective dans les araignées que je manipule, mais, jusqu’à maintenant, je ne me suis pas fait mordre.

En outre, nos araignées québécoises sont bénéfiques et ne sont pas venimeuses au point d’être un danger pour l’homme. L’arachnophobie sous nos latitudes semble donc une crainte non justifiée.  Ne dit-on pas que les petites bébittes ne mangent pas les grosses?

 

Pour en savoir plus

L’élusive chrysope

Le monde des insectes est vaste et grand. Certains d’entre eux, très communs, peuplent abondamment nos cours et nos maisons. D’autres paraissent plus élusifs. C’est le cas, me semble-t-il, des chrysopes. Pour ma part, du moins, je ne vois tout au plus qu’un individu par été. Avez-vous eu plus de chance que moi?

Chrysope 2012
Chrysope observée dans ma cour en 2012
Chrysope aile
Ailes d’une chrysope que j’ai trouvée séchée dans une toile d’araignée

Les chrysopes font partie de l’ordre des neuroptères (Neuroptera; famille des Chrysopidae). Vêtues de vert vif, elles sont faciles à reconnaître. Elles se distinguent également par de longues ailes translucides et fortement nervurées, qu’elles maintiennent en toit au-dessus de leur abdomen lorsqu’au repos. D’ailleurs, le terme « neuroptère » réfère aux nombreuses nervures qu’arborent les ailes. De plus, les chrysopes sont munies de grands yeux globuleux et iridescents, fréquemment dans les teintes de jaune ou de rouge métallique.

On retrouve les chrysopes un peu partout en Amérique du Nord, comme le témoigne une de mes photographies prise à Badwater basin, à Death Valley en Californie. Il s’agit de l’endroit le plus bas en Amérique du Nord, situé 282 pieds sous le niveau de la mer. Les quelques autres fois où j’ai pu en observer, c’était ici à Québec (un peu moins exotique, je sais!).

Les chrysopes sont des insectes bénéfiques. Les larves, en particulier, constituent de voraces prédateurs. Les adultes pondent les œufs au printemps, habituellement à proximité d’une source de nourriture (par exemple, une colonie de pucerons). Les œufs ont une curieuse apparence : tous blancs, ils sont suspendus à une tige rigide et mince, de sorte à être hors d’atteinte des prédateurs – notamment leurs propres frères et sœurs. Ils ressemblent en quelque sorte à une moitié de Q-tips miniature (voir cette photographie).

Comme mentionné, les larves ont un appétit tellement vorace qu’elles sont susceptibles de manger leurs propres parents. Elles ne font pas la fine bouche et consomment aussi une myriade d’autres invertébrés : pucerons, mites, thrips, larves de mouches et divers invertébrés au corps mou. Ce sont de vraies gloutonnes : selon les sources consultées, elles peuvent consommer 10 pucerons à l’heure, 30 à 50 acariens rouges du pommier à l’heure, jusqu’à 200 insectes par semaine, ou encore 200 à 500 individus pendant la durée de leur stade larvaire (environ dix-huit jours). Imaginez-les débarrasser vos plantes de leurs pucerons à la vitesse de l’éclair!

Les larves ont une allure bien particulière qui me fait penser à une sorte de dragon miniature (photographie à l’appui). Elles sont notamment dotées de fines mandibules allongées dont elles se servent pour injecter des enzymes digestifs dans leurs proies. Elles n’ont ensuite qu’à siroter les tissus liquéfiés! Une de mes sources précise que ce « venin », également produit par les adultes, est suffisamment fort pour induire des démangeaisons, voire des douleurs chez les humains. Doigts trop curieux s’abstenir! Étrangement, certaines larves agglutinent les exosquelettes de leurs proies et/ou divers débris sur leur dos, de sorte à se camoufler. Elles se retrouvent ainsi incognito, au beau milieu de leur garde-manger! À cet effet, je vous recommande d’aller voir cette première photographie, ainsi que cette seconde. Impressionnant, n’est-ce pas?

Chrysope Death Valley
Chrysope observée à Death Valley, en Californie
Chrysope 2009
Chrysope observée dans ma cour en 2009

Les adultes, de leur côté, adoptent une diète plus variée. Certains sont prédateurs (ils aiment bien les pucerons en particulier), alors que d’autres se délectent de nectar et de pollen. Certaines espèces optent pour les deux! D’ailleurs, selon le livre Solutions écologiques en horticulture, on peut attirer les chrysopes adultes dans notre cours en y laissant pousser des fleurs riches en nectar et en pollen (camomille, échinacée, pissenlit et tournesol, pour n’en nommer que quelques-unes), ainsi qu’en prévoyant la présence d’un point d’eau comme un bain d’oiseau. Évidemment, la présence de colonies de pucerons ne nuit pas… quoiqu’on ne fasse habituellement pas exprès pour encourager leur prolifération!

Fait intéressant, les sources que j’ai consultées indiquent que les chrysopes adultes sont susceptibles de dégager une odeur désagréable lorsqu’elles sont manipulées. Cela ne s’est pas produit pour ma part. Est-ce parce qu’elles sont à l’aise avec mon approche? Il faut préciser que je ne les capture pas au sens propre : je les laisse simplement grimper sur mes doigts. D’un autre côté, est-ce parce que je n’ai pas un bon odorat? Je ne suis pas en mesure de vous le confirmer à ce point, mais je serais ravie de vous entendre sur vos expériences en la matière!

Pour terminer, les sources consultées mentionnent que les adultes seraient plutôt nocturnes. Certains d’entre eux seraient d’ailleurs en mesure de détecter les ultrasons émis par les chauves-souris à l’aide de veines ultrasensibles situées sur leurs ailes! Bref, le mode de vie nocturne des chrysopes expliquerait sans doute pourquoi je n’ai pas eu la chance d’en observer fréquemment. Vous pouvez compter sur moi pour commencer à attirer et observer des insectes nocturnes l’été prochain. Peut-être tomberais-je sur l’élusive chrysope et d’autres découvertes du genre!

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Brisson, J.D. et al. 1992. Les insectes prédateurs : des alliés dans nos jardins. Fleurs Plantes et Jardins : Collection no. 1. 44 p.
  • Chaumeton, H., Directeur. 2001. Insectes. 384 p.
  • Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • McGavin, G. 2000. Insectes – Araignées et autres arthropodes terrestres. 255p.
  • Smeesters, E. et al. 2005. Solutions écologiques en horticulture. 198 p.
  • Bug Guide. Family Chrysopidae – Green lacewings. http://bugguide.net/node/view/140