Au courant des deux dernières années, depuis que j’ai amorcé l’écriture du blogue DocBébitte, vous êtes quelques lecteurs à m’avoir envoyé des photographies d’une jolie libellule à l’abdomen blanc bleuté pour identification. Il s’agissait de clichés de la libellule lydienne (Plathemis lydia, famille Libellulidae), une libellule commune au Québec. D’ailleurs, son nom anglais « Common Whitetail » lui sied parfaitement!
Mâle sur une roche, à l’affut d’une proieLa femelle, plus sobre, se camoufle bien
Ce sont les mâles de cette espèce qui font en particulier l’objet d’observations fréquentes. Bien que quelques autres espèces lui ressemblent, l’agencement des ailes tachetées et de la coloration pâle de l’abdomen rend la libellule lydienne mâle facilement reconnaissable. La femelle, de son côté, porte une robe plus discrète. Elle est presque entièrement brune. Toutefois, le motif présent sur ses ailes (trois taches distancées de façon égale) et les lignes blanchâtres (peuvent être d’apparence un peu jaunâtre) présentes sur le côté de son abdomen permettent de la distinguer des autres espèces. Il s’agit également d’un gros insecte, mesurant entre 42 et 48 millimètres de longueur.
Aussi, vous êtes nombreux à avoir en main des clichés de cette libellule, car son comportement la rend facile à observer. En effet, contrairement à d’autres libellules plus discrètes, la libellule lydienne aime se percher dans des endroits découverts et bas où l’on peut la voir facilement : roches, buches et branches basses font de bons perchoirs. Si on l’observe attentivement, l’on verra qu’elle ne fait pas que se reposer! Elle attend, sans bouger, qu’une proie lui passe au-dessus de la tête. Et hop, quelques coups de ses ailes et la proie se retrouve rapidement transformée en dîner!
Les mâles sont territoriaux et gardent farouchement leur site de reproduction. Ils patrouillent un assez vaste territoire s’étalant sur un rayon d’environ 4 mètres autour du site. De plus, ils peuvent y passer plusieurs heures par jour, jusqu’à un total de 18 jours. Pour un insecte dont la durée de vie maximale adulte (les larves de libellules vivent plusieurs années sous l’eau) s’élève à 36 jours, cela fait beaucoup de temps alloué à la reproduction!
Mâle qui se prélasse au soleil – photographie soumise au concours de photographie en 2013
L’acte de copulation, quant à lui, ne durerait que trois secondes! Une fois fécondée, la femelle dépose ses œufs sur l’eau, près de la végétation aquatique, ou encore dans la boue ou les végétaux mouillés. Elle pond quelque 1000 œufs, à une vitesse approximative de 25 par seconde!
Selon Paulson (2011), on peut observer cette libellule en vol au Québec du mois de mai au mois de septembre. De plus, on peut la retrouver dans plusieurs provinces canadiennes, ainsi que dans tous les états américains (sauf quelques absences notées dans les régions arides).
La prochaine fois que vous verrez une grosse libellule bien installée au soleil sur une roche, tentez de remarquer la coloration de son abdomen et de ses ailes. Il pourrait bien s’agir de la commune libellule lydienne à l’affut d’une proie ou tout simplement en train de se faire « chauffer la couenne » au soleil!
Pour en savoir plus
Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
Paulson, D. 2011. Dragonflies and damselflies of the East. 538 p.
Chose promise, chose due. J’avais indiqué à plusieurs d’entre vous que je vous parlerais de la faune invertébrée que je retrouve dans mon étang chaque année. Le sujet est vaste, car beaucoup d’invertébrés aquatiques ou semi-aquatiques peuvent coloniser un étang à poisson. Je comptais donc vous brosser un portrait relativement bref (vous me connaissez : quand je commence, j’ai de la difficulté à m’arrêter!) de ces différents organismes, en procédant par mode de dispersion.
Une Docbébitte enthousiaste lors du moment du nettoyage de son étang! Que de découvertes en perspective!
Il importe en effet de mentionner que la provenance des invertébrés aquatiques peuplant un point d’eau donné peut être variable. Ainsi, certains invertébrés strictement aquatiques ont probablement été transportés dans mon étang lors de l’achat des poissons ou encore lors de l’achat annuel de plantes servant à filtrer ou oxygéner l’eau. Les canards qui sont de passage dans ma cour au printemps pourraient constituer une seconde source de colonisation. De nombreux organismes (végétaux ou animaux) peuvent effectivement rester agrippés aux plumes de ces sympathiques volatiles. D’un autre côté, plusieurs invertébrés observés en eaux douces sont, en fait, des larves d’insectes. Ces individus proviennent d’œufs pondus par des adultes terrestres susceptibles de se déplacer d’un plan d’eau à l’autre. Pour terminer, certaines espèces sont des adultes capables de se déplacer dans l’air ou sur terre, mais ayant une préférence pour la vie sous l’eau.
Débutons par les invertébrés strictement aquatiques. Mon étang est habité par une espèce de zooplancton, ainsi que par des sangsues. Le terme zooplancton désigne les tout petits animaux formant le plancton en milieu aquatique. Ils vivent essentiellement dans la colonne d’eau. Dans mon étang, je retrouvais plus particulièrement un groupe : les copépodes. Il s’agit de petits crustacés à peine plus gros qu’un grain de poivre. J’avais pour plan, cette année, de prendre des photographies de ces derniers, vus de près dans l’objectif de mon appareil binoculaire. Pour une raison que j’ignore, je n’en ai observé aucun. Pourtant, j’en retrouvais en grande quantité les années précédentes. Néanmoins, lorsque j’avais filmé un dytique l’année dernière, j’avais aussi capturé le mouvement de ces petits copépodes. Vous pourrez visionner la vidéo à la fin de la présente chronique à cet effet.
Le zooplancton est fascinant, comme en témoigne notamment cette photographie d’une espèce de copépode au corps transparent. Comme vous pouvez vous l’imaginer, le zooplancton se nourrit du phytoplancton (algues microscopiques en suspension) et alimente, à son tour, les invertébrés plus gros et les poissons. Par conséquent, il constitue un maillon très important de la chaîne alimentaire de moult milieux d’eau douce à courant lent (lacs et étangs).
Je n’ai sans doute pas besoin de vous donner des précisions sur ce que sont les sangsues. Elles ont une réputation qui génère habituellement un certain dégoût, particulièrement chez les baigneurs. Bien que certaines espèces de sangsues soient effectivement des parasites qui ne daignent pas, à l’occasion, sucer un peu de sang humain, beaucoup sont des prédateurs. Elles se nourrissent d’autres invertébrés, soit en sirotant leurs fluides internes, soit en les avalant au complet! Fait intéressant, les sangsues appartiennent à l’embranchement des annélides, qui comprend également les vers de terre. Le terme « annélides » réfère plus spécifiquement aux multiples anneaux que l’on peut apercevoir tant sur le corps des sangsues que sur celui des vers.
Larve d’aeshnidae (libellule)
Mon étang abrite aussi des larves de plusieurs insectes dont les adultes sont terrestres ou semi-aquatiques. Outre les larves de libellules et de dytiques, la majorité des larves observées appartient à l’ordre des diptères (mouches et maringouins). En ce qui concerne les libellules, je tombe à peu près chaque année sur une larve ou deux appartenant à la famille Aeshnidae. Ces dernières sont de voraces prédateurs (voir cette chronique si le sujet vous intéresse) et elles profitent sans aucun doute de la présence des nombreux diptères. Il en est de même pour les larves de dytiques. J’avais aussi parlé plus en détail de cette famille dans ce précédent billet.
Du côté des diptères, ce sont des larves de chironomes (Chironomidae) qui dominent. Je vous avais déjà entretenu sur cette famille de diptères très abondante dans les milieux aquatiques (cette chronique). Les larves de chironomes sont résistantes aux conditions difficiles (manque d’oxygène, notamment) et il n’est donc pas surprenant que j’en retrouve dans mon étang au printemps. À ces chironomes s’ajoutent des larves de maringouins (Culicidae), de syrphes (Syrphidae; mouches à fleurs), de mouches noires (Simuliidae), ainsi que de dixidae (je n’ai pas trouvé de nom commun français). Il s’agit d’organismes relativement petits (5 à 10 millimètres en moyenne) qui sont de taille idéale pour nourrir les insectes prédateurs – larves ou adultes.
Gerridé
Parlant d’insectes prédateurs, deux insectes adultes que je retrouve régulièrement dans mon étang sont des prédateurs : les dytiques et les gerridés. Les dytiques font partie de l’ordre des coléoptères et ils sont adaptés à la vie sous l’eau. Ils sont en mesure d’emmagasiner de l’air sous leurs élytres, puis de plonger sous l’eau, comme un plongeur le ferait avec une bonbonne d’oxygène. De plus, ils sont munis de longues pattes postérieures adaptées à la nage. Les gerridés sont communément appelés « patineurs » ou « araignées d’eau ». Ce ne sont pas des araignées, mais bien des hémiptères (ordre des punaises). Les gerridés sont aussi des prédateurs, mais ils demeurent hors de l’eau, contrairement aux dytiques. Leur tactique : attendre qu’un invertébré tombe à l’eau, puis se précipiter sur ce dernier. Ils se fient aux ondes transmises par les invertébrés se débattant dans l’eau afin de les localiser. Comme les larves de diptères effleurent la surface, en particulier lors du moment de leur émergence, il est fort à parier que les gerridés profitent également de cette source de protéines!
Finalement, certains escargots ont élu demeure dans mon étang. Ceux-ci sont peut-être arrivés accrochés aux plantes aquatiques achetées en magasin, ou encore en rampant. Plusieurs espèces sont effectivement susceptibles de se promener à la fois hors de l’eau et dans l’eau. Si vous voulez en savoir plus sur les escargots de façon générale, vous pouvez jeter un coup d’œil à la chronique de la semaine dernière.
Comme plusieurs groupes d’organismes étaient visés cette semaine, je termine la chronique avec une galerie photo et vidéo. Il est tout de même étonnant de voir à quel point la vie foisonne, et ce, même dans un petit étang à poisson d’au plus trois mètres cubes!
Pour en savoir plus
Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
J’avoue. Je le confesse. Je le jure. Moi, Doc Bébitte, je souffre d’arachnophobie modérée. Pour une personne qui adore les invertébrés, c’est plutôt honteux, je le sais.
Je suis cependant loin d’être la seule à être affligée par cette phobie conduisant à avoir peur d’invertébrés non seulement beaucoup plus petits que moi, mais généralement très utiles dans les écosystèmes terrestres. Wikipédia souligne d’ailleurs que ce serait 50% des femmes et 10% des hommes (ou 18% selon une autre source) qui souffriraient d’arachnophobie, prise au sens large. Pour ma part, je connais suffisamment d’hommes craignant les araignées pour remettre ce second chiffre en question, n’est-ce pas messieurs? Pour cette raison, mais également parce que je veux apprendre à maîtriser ma peur des arachnides, j’ai décidé de plonger au cœur de ce mystère : qu’est-ce qui peut bien nous faire aussi peur chez les araignées?
Malgré les apparences, j’éprouve une certaine peur envers les araignées
J’ai quelques hypothèses en tête. Premièrement, l’arachnophobie est-elle une peur culturelle? N’y a-t-il pas des endroits dans le monde où les araignées sont vénérées? Deuxièmement, pourquoi cette peur des araignées en particulier – par rapport à d’autres insectes qui sont bien plus néfastes? Est-ce leur forme (huit pattes plutôt que six) ou leur fonction dans la chaîne alimentaire (voraces prédateurs) qui leur nuit? Ou encore, est-ce le fait que certains individus sont venimeux et donc dangereux pour l’être humain? C’est avec ces hypothèses en tête que je nous lance à la découverte du fabuleux monde des araignées!
Ma recherche m’a tout d’abord conduite à examiner quelques pages du dictionnaire des symboles (Chevalier et Gheerbrant 1982) qu’un collègue avait numérisées à mon intention. Cet ouvrage souligne à quel point les araignées ont été vénérées par différentes cultures dans l’histoire. Ainsi, chez certains peuples d’Afrique occidentale, l’araignée Anansé aurait préparé la matière des premiers hommes, créé le soleil, la lune et les étoiles. En Micronésie, le Seigneur-araignée Nareau aurait été le premier de tous les êtres, un dieu créateur. Chez les Aztèques, les dieux auraient choisi l’insecte et l’arachnide pour se manifester auprès des hommes. Le dictionnaire des symboles recèle d’exemples de ce type, que je ne retranscrirai pas tous ici. C’est dire que l’araignée a occupé une place importante et positive dans l’histoire de nombreux peuples.
Aujourd’hui, plusieurs communautés vivent sans crainte des araignées. Par exemple, certains peuples en Nouvelle-Guinée et en Amérique du Sud ont des araignées au menu. À Madagascar, des femmes prélèvent la soie des Grandes Néphiles (araignées atteignant quelque quinze centimètres de longueur) afin de tisser des vêtements. Au Pérou, on capture les mygales à la main et des artisans se chargent de les préparer pour les vendre à des collectionneurs. Il semble donc que l’arachnophobie soit davantage l’affaire des pays développés.
Qu’est-ce qui suscite la peur des araignées? Est-ce que ce sont les longues pattes articulées, les chélicères et les crocs développés ou ces huit yeux qui nous regardent?
La seconde thèse est celle suggérant que la peur des araignées est instinctive et qu’il s’agit, à la base, d’un mécanisme de défense. Les araignées sont des prédateurs munis de crocs venimeux. Bien qu’elles soient petites, certaines d’entre elles possèdent un venin suffisamment puissant pour fortement incommoder, voire tuer un humain. Un arachnophobe s’assurera que son entourage est exempt d’araignées, ce qui pourrait être avantageux sur le plan évolutif si ces dernières s’avèrent une source de mortalité.
Au Québec, aucune araignée n’est venimeuse au point d’être un danger pour l’homme. Malgré tout, la crainte des araignées est omniprésente. En particulier, si vous êtes de la région de Québec, vous avez sans doute dernièrement entendu parler d’un citoyen de Donnacona qui s’est retrouvé aux prises avec une araignée très venimeuse dans sa maison, provenant de bananes qu’il avait achetées à l’épicerie. Bien que cette situation ne soit pas fréquente (à ce qu’il semble, il y aurait environ cinq cas recensés par année au Québec), elle frappe l’imaginaire. Une vague d’arachnophobie s’est effectivement manifestée à la suite de la médiatisation de ce cas. Cependant, comme je l’ai mentionné, nos araignées indigènes n’ont aucunement à être craintes.
Je tente de vaincre progressivement la peur des araignées en manipulant certaines d’entre elles
En dernier lieu, est-ce que l’apparence même des araignées, par rapport à d’autres invertébrés, pourrait être suffisante pour susciter la peur? Avec leurs huit pattes longues et articulées, les araignées semblent prêtes à grimper et à ramper là où l’on ne pourrait les voir (comme dans notre dos!). Rapides, à l’affut d’une proie, elles semblent prêtes à bondir (je pense plus spécifiquement aux araignées que l’on retrouve dans les toiles en forme d’entonnoir). Leurs chélicères et leurs crocs bien développés sont souvent mis en évidence, ce qui s’avère également fort intimidant. Pour terminer, elles sont munies de six à huit grands yeux qui nous surveillent, étrangement. Rien pour nous rassurer!
Pourtant, les araignées sont des êtres bénéfiques. Prédatrices, elles se nourrissent d’une myriade d’insectes, dont plusieurs sont jugés comme étant nuisibles. Aussi, il est rare qu’elles soient envahissantes, contrairement à certains insectes susceptibles d’infester nos maisons (et contrairement à ce que pourrait nous laisser croire le film Arachnophobia!). Finalement, la plupart d’entre elles préféreront se cacher ou feindre la mort si elles sont dérangées. Elles ne mordent pas souvent. J’ai d’ailleurs commencé, l’été dernier, à manipuler des araignées à mains nues. Mon objectif est de réduire tranquillement la peur que je ressens à leur vue et à leur toucher. Je dois avouer être sélective dans les araignées que je manipule, mais, jusqu’à maintenant, je ne me suis pas fait mordre.
En outre, nos araignées québécoises sont bénéfiques et ne sont pas venimeuses au point d’être un danger pour l’homme. L’arachnophobie sous nos latitudes semble donc une crainte non justifiée. Ne dit-on pas que les petites bébittes ne mangent pas les grosses?
Le monde des insectes est vaste et grand. Certains d’entre eux, très communs, peuplent abondamment nos cours et nos maisons. D’autres paraissent plus élusifs. C’est le cas, me semble-t-il, des chrysopes. Pour ma part, du moins, je ne vois tout au plus qu’un individu par été. Avez-vous eu plus de chance que moi?
Chrysope observée dans ma cour en 2012Ailes d’une chrysope que j’ai trouvée séchée dans une toile d’araignée
Les chrysopes font partie de l’ordre des neuroptères (Neuroptera; famille des Chrysopidae). Vêtues de vert vif, elles sont faciles à reconnaître. Elles se distinguent également par de longues ailes translucides et fortement nervurées, qu’elles maintiennent en toit au-dessus de leur abdomen lorsqu’au repos. D’ailleurs, le terme « neuroptère » réfère aux nombreuses nervures qu’arborent les ailes. De plus, les chrysopes sont munies de grands yeux globuleux et iridescents, fréquemment dans les teintes de jaune ou de rouge métallique.
On retrouve les chrysopes un peu partout en Amérique du Nord, comme le témoigne une de mes photographies prise à Badwater basin, à Death Valley en Californie. Il s’agit de l’endroit le plus bas en Amérique du Nord, situé 282 pieds sous le niveau de la mer. Les quelques autres fois où j’ai pu en observer, c’était ici à Québec (un peu moins exotique, je sais!).
Les chrysopes sont des insectes bénéfiques. Les larves, en particulier, constituent de voraces prédateurs. Les adultes pondent les œufs au printemps, habituellement à proximité d’une source de nourriture (par exemple, une colonie de pucerons). Les œufs ont une curieuse apparence : tous blancs, ils sont suspendus à une tige rigide et mince, de sorte à être hors d’atteinte des prédateurs – notamment leurs propres frères et sœurs. Ils ressemblent en quelque sorte à une moitié de Q-tips miniature (voir cette photographie).
Comme mentionné, les larves ont un appétit tellement vorace qu’elles sont susceptibles de manger leurs propres parents. Elles ne font pas la fine bouche et consomment aussi une myriade d’autres invertébrés : pucerons, mites, thrips, larves de mouches et divers invertébrés au corps mou. Ce sont de vraies gloutonnes : selon les sources consultées, elles peuvent consommer 10 pucerons à l’heure, 30 à 50 acariens rouges du pommier à l’heure, jusqu’à 200 insectes par semaine, ou encore 200 à 500 individus pendant la durée de leur stade larvaire (environ dix-huit jours). Imaginez-les débarrasser vos plantes de leurs pucerons à la vitesse de l’éclair!
Les larves ont une allure bien particulière qui me fait penser à une sorte de dragon miniature (photographie à l’appui). Elles sont notamment dotées de fines mandibules allongées dont elles se servent pour injecter des enzymes digestifs dans leurs proies. Elles n’ont ensuite qu’à siroter les tissus liquéfiés! Une de mes sources précise que ce « venin », également produit par les adultes, est suffisamment fort pour induire des démangeaisons, voire des douleurs chez les humains. Doigts trop curieux s’abstenir! Étrangement, certaines larves agglutinent les exosquelettes de leurs proies et/ou divers débris sur leur dos, de sorte à se camoufler. Elles se retrouvent ainsi incognito, au beau milieu de leur garde-manger! À cet effet, je vous recommande d’aller voir cette première photographie, ainsi que cette seconde. Impressionnant, n’est-ce pas?
Chrysope observée à Death Valley, en CalifornieChrysope observée dans ma cour en 2009
Les adultes, de leur côté, adoptent une diète plus variée. Certains sont prédateurs (ils aiment bien les pucerons en particulier), alors que d’autres se délectent de nectar et de pollen. Certaines espèces optent pour les deux! D’ailleurs, selon le livre Solutions écologiques en horticulture, on peut attirer les chrysopes adultes dans notre cours en y laissant pousser des fleurs riches en nectar et en pollen (camomille, échinacée, pissenlit et tournesol, pour n’en nommer que quelques-unes), ainsi qu’en prévoyant la présence d’un point d’eau comme un bain d’oiseau. Évidemment, la présence de colonies de pucerons ne nuit pas… quoiqu’on ne fasse habituellement pas exprès pour encourager leur prolifération!
Fait intéressant, les sources que j’ai consultées indiquent que les chrysopes adultes sont susceptibles de dégager une odeur désagréable lorsqu’elles sont manipulées. Cela ne s’est pas produit pour ma part. Est-ce parce qu’elles sont à l’aise avec mon approche? Il faut préciser que je ne les capture pas au sens propre : je les laisse simplement grimper sur mes doigts. D’un autre côté, est-ce parce que je n’ai pas un bon odorat? Je ne suis pas en mesure de vous le confirmer à ce point, mais je serais ravie de vous entendre sur vos expériences en la matière!
Pour terminer, les sources consultées mentionnent que les adultes seraient plutôt nocturnes. Certains d’entre eux seraient d’ailleurs en mesure de détecter les ultrasons émis par les chauves-souris à l’aide de veines ultrasensibles situées sur leurs ailes! Bref, le mode de vie nocturne des chrysopes expliquerait sans doute pourquoi je n’ai pas eu la chance d’en observer fréquemment. Vous pouvez compter sur moi pour commencer à attirer et observer des insectes nocturnes l’été prochain. Peut-être tomberais-je sur l’élusive chrysope et d’autres découvertes du genre!
Pour en savoir plus
Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
Brisson, J.D. et al. 1992. Les insectes prédateurs : des alliés dans nos jardins. Fleurs Plantes et Jardins : Collection no. 1. 44 p.
Chaumeton, H., Directeur. 2001. Insectes. 384 p.
Dubuc, Y. 2007. Les insectes du Québec. 456 p.
Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
McGavin, G. 2000. Insectes – Araignées et autres arthropodes terrestres. 255p.
Smeesters, E. et al. 2005. Solutions écologiques en horticulture. 198 p.
Nombreuses sont les espèces d’invertébrés qui grouillent sous les roches et les sédiments des lacs et des rivières. Les adaptations qu’elles ont subies au fil de leur évolution font de plusieurs d’entre elles des maîtres plongeurs exceptionnels. Un groupe qui s’est particulièrement bien adapté à la vie sous-marine, tant au stade larvaire qu’à l’état adulte, est celui des dytiques.
Dytique adulte sous l’eau : on peut voir la bulle d’air à la base de son abdomen
Les dytiques sont des coléoptères de la famille des Dytiscidae. Les adultes ont toute l’allure d’un coléoptère terrestre : corps compact de forme ovale et carapace brunâtre formée par de solides élytres. Ils ont cependant la capacité de se déplacer sous l’eau, contrairement à plusieurs de leurs confrères qui se noient s’ils tombent à l’eau. D’ailleurs, l’origine grecque du mot Dytiscidae, dytikos, signifie « qui aime à plonger ».
Les dytiques possèdent maintes caractéristiques faisant d’eux d’excellents plongeurs. Tout d’abord, leurs pattes arrière sont bordées de longs poils. Elles servent de palmes, permettant aux dytiques de se propulser et de se mouvoir sous l’eau aisément. De plus, ils sont en mesure de capturer des bulles d’air à la base de leur abdomen, sous leurs élytres. Lorsqu’ils plongent, ils puisent leur oxygène dans cette bulle, qui se remplit progressivement de dioxyde de carbone. À un certain moment, ils doivent remonter à la surface afin de régénérer leurs réserves d’air. Bref, à l’instar d’un plongeur, les dytiques adultes traînent avec eux leur « bonbonne » d’oxygène lorsqu’ils plongent sous l’eau!
J’ai observé des dytiques adultes à de multiples reprises dans ma piscine, ainsi que dans mon étang à poissons. Je m’étais d’ailleurs retrouvée à deux reprises avec un écosystème complet incluant des larves et des adultes dytiques dans ma piscine (j’en parle dans cette chronique).
Dytique adulte sur ma main
Au printemps dernier, alors que je nettoyais mon étang, j’ai eu le loisir de manipuler un dytique adulte. J’en avais déjà attrapé plusieurs mains nues, dans le passé, qui ne s’étaient pas laissés manipuler très longtemps. En outre, je peux vous dire que ceux-ci n’ont définitivement pas perdu leur capacité de mordre! Je me suis fait mordre à plusieurs reprises : cela est plutôt saisissant, mais sans conséquences! Bref, revenons à mon dytique du printemps 2013. Celui-ci me permit de l’observer allègrement – sans me mordre, cette fois! À un moment donné, il se mit littéralement à vibrer sur ma main, tel un moteur. Cela dura quelques minutes – assez longtemps pour que je me demande ce qu’il mijotait. C’est ensuite qu’il prit son envol! Je compris qu’il s’était probablement échauffé les ailes et le corps – qui étaient mouillés quelques instants auparavant. Une de mes sources suggère que les dytiques ne seraient pas capables de prendre leur envol immédiatement après être sortis de l’eau, notamment parce que le mode de respiration « aquatique » du dytique viendrait affecter certains organes utilisés au moment du vol. Un temps d’adaptation serait conséquemment nécessaire pour passer du milieu aquatique au milieu terrestre. Intrigant, n’est-ce pas?
Dytique adulte sous l’eau
C’est cette capacité de voler qui permet aux dytiques de se déplacer d’un site à l’autre et de répandre leurs œufs. Les dytiques peuvent donc coloniser rapidement toutes sortes de milieux aquatiques – même de petits étangs ou des piscines fermées! En effet, alors que les adultes peuvent voler, les larves, elles, sont entièrement confinées aux milieux aquatiques où elles sont nées.
Les larves de dytiques ont une allure particulière et facilement reconnaissable. Tout d’abord, elles sont munies d’une grosse tête – par rapport au reste du corps – surmontée de larges mandibules recourbées. Elles possèdent de longues pattes, adaptées pour la nage. Aussi, leur abdomen se termine de façon très pointue. De plus, beaucoup d’espèces possèdent deux filaments en forme de V au bout de leur abdomen. Ces deux filaments sont, en fait, des spiracles et servent à la respiration des individus. À cet égard, les larves de nombreuses espèces se tiennent la tête en bas, la pointe de leur abdomen frisant la surface de l’eau. C’est ainsi qu’elles respirent, en puisant l’oxygène à l’endroit où il est le plus abondant : à l’interface où l’air et l’eau se touchent.
Larves de dytiques – une d’entre elles savoure une larve de chironomeLarve de dytique et chironome partiellement digéré
Leurs larges mandibules servent à saisir des proies (voir cette photo). Effectivement, les larves de dytiques sont prédatrices. D’ailleurs, leur nom commun anglais est « water tigers » (tigres d’eau). Lorsqu’elles attrapent une proie, elles lui injectent des enzymes digestifs qui liquéfient ses tissus internes. Il leur suffit ensuite d’aspirer les fluides, laissant derrière elles une coquille vide.
Les adultes constituent, eux aussi, de voraces prédateurs. Autant les adultes que les larves peuvent s’attaquer à une myriade de proies : vers, sangsues, crustacés, larves d’autres insectes aquatiques (petits et gros), têtards, salamandres et petits poissons. Aucune proie ne leur résiste si elle est de taille à être maîtrisée! Les adultes sont également des charognards et peuvent se délecter de carcasses de poissons morts ou d’autres animaux.
En somme, les dytiques sont passés maîtres dans l’art de plonger et de se mouvoir sous l’eau. Comme ils sont prédateurs d’autres insectes – incluant les larves de maringouins et de mouches susceptibles de nous piquer (lire cette précédente chronique) – ils s’avèrent des insectes bénéfiques. Ils sont également très communs et vous pouvez les manipuler sans danger – quoiqu’ils tendent à mordre à l’occasion!
Je termine cette chronique par une courte vidéo du dytique que j’ai observé et manipulé au printemps dernier. Vous pourrez voir comment il se déplace sous l’eau et à quel point il est un plongeur aguerri!
Pour en savoir plus
Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
Merritt, R.W. et K.W. 1996. Cummins. Aquatic insects of North America. 862 p.
Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.