Comme vous avez de grandes ailes! Les mégaloptères!

Larve de Corydalidae
Larve de Corydalidae
Larve de Sialidae
Larve de Sialidae
Deux larves de Corydalidae par rapport à ma main
Deux larves de Corydalidae par rapport à ma main

La semaine dernière, j’ai participé à un échange sur la page Facebook Photos d’insectes du Québec au sujet de l’identification de larves de mégaloptères. Il y était question des caractéristiques permettant de distinguer les deux grandes familles de mégaloptères sillonnant nos cours d’eau.

Comme il s’agit d’un groupe que j’affectionne beaucoup, je dois avouer ne pas avoir hésité très longtemps avant de sauter sur l’occasion pour vous en parler davantage!

Les mégaloptères ont déjà fait partie de l’ordre des neuroptères (Neuroptera), mais sont maintenant considérés comme appartenant à l’ordre Megaloptera. Leur nom signifie « larges ailes » et réfère au fait que les ailes sont très grandes par rapport au reste du corps. Néanmoins, pour certains individus, on pourrait simplement parler de « larges organismes », quelques-uns d’entre eux faisant en effet la démonstration de proportions quasi monstrueuses.

Les deux familles de mégaloptères recensées sont les Sialidae et les Corydalidae. Les larves appartenant à ces deux familles sont aquatiques et s’avèrent également être de voraces prédateurs. Toutefois, elles se distinguent assez aisément.

Tout d’abord, les larves matures de Corydalidae peuvent atteindre une impressionnante taille frisant les 10 cm (25 à 90 mm). Lorsque j’échantillonnais bon nombre de rivières québécoises, dans le cadre de ma maîtrise et de mon doctorat, j’observais fréquemment des spécimens de bonne taille. À l’époque, j’avais utilisé le numériseur du laboratoire où je travaillais (pas d’appareil photo numérique… eh oui, cela trahit quelque peu mon âge!) afin de prendre une image de ma main apposée contre deux individus qui avaient été préservés. Vous pouvez voir cette image ci-jointe; les organismes étaient aussi gros et longs que mes doigts! Et que dire de leurs mandibules! Larges et coupantes, on ne voudrait absolument pas y mettre les doigts!

Les larves de Sialidae matures sont de taille plus modeste et mesurent entre 10 et 25 mm. Néanmoins, les individus moins matures d’une ou l’autre de ces familles peuvent être confondus si l’on n’est pas attentifs aux autres caractéristiques.

À cet effet, les larves de Corydalidae portent deux fausses pattes ornées de deux crochets chacune tout au bout de leur abdomen, alors que les Sialidae sont munis d’un seul long filament terminal. Il s’agit là de la meilleure méthode pour distinguer ces deux groupes, peu importe leur taille.

Bout de l’abdomen d’une larve de Sialidae (gauche) et de Corydalidae (droite)
Bout de l’abdomen d’une larve de Sialidae (gauche) et de Corydalidae (droite)
Différents mégaloptères québécois (gracieuseté Cégep de Sherbrooke, par le biais de Sylvie Norman). Rangée du haut (gauche à droite) : Sialis sp., Chauliodes pectinicornis, Chauliodes rastricornis. Rangée du bas : Nigronia sp., Cordydalus cornutus.
Différents mégaloptères québécois (gracieuseté Cégep de Sherbrooke, par le biais de Sylvie Normand). Rangée du haut (gauche à droite) : Sialis sp., Chauliodes pectinicornis, Chauliodes rastricornis. Rangée du bas : Nigronia sp., Cordydalus cornutus.

Je me permets un petit complément d’information pour les curieux : les larves de mégaloptères ressemblent passablement à certaines larves de trichoptères (j’ai quelques chroniques sur le sujet : Hydropsychidae, Limnephilidae ou Rhyacophilidae). Une bonne façon de les distinguer est de porter attention aux caractéristiques de leur abdomen. Premièrement, les mégaloptères sont munis de longs filaments situés de chaque côté de l’abdomen, ce qui n’est pas le cas des trichoptères. Par ailleurs, le bout de l’abdomen des trichoptères se termine par deux fausses pattes, plus ou moins proéminentes, munies chacune d’une seule griffe. S’il y a un long filament ou deux paires de griffes, il ne s’agit pas d’un trichoptère. À noter dans un tel cas qu’il ne s’agit pas systématiquement d’un mégaloptère non plus, certaines larves de coléoptères, par exemple, portant également deux paires de griffes. D’où l’importance de s’attarder à la combinaison de plusieurs critères et non d’un seul!

La tête de ce chauliode (C. rastricornis) est ornée d’ocelles
La tête de ce chauliode (C. rastricornis) est ornée d’ocelles
Cette corydale cornue femelle possède aussi des ocelles (entre les antennes)… et de larges mandibules!
Cette corydale cornue femelle possède aussi des ocelles (entre les antennes)… et de larges mandibules!

Chez les adultes, les différences sont aussi facilement observables et permettent de séparer les deux groupes. Les adultes Sialidae font 10 à 25 millimètres, alors que les adultes Corydalidae ont une envergure s’étalant de 25 à 80 mm (les sources consultées mentionnent quelques espèces dont l’envergure des ailes serait de plus de 100 mm). Les Sialidae ne sont pas ornés d’ocelles, contrairement aux Corydalidae. Leurs ailes sont également repliées au-dessus de leur abdomen, telle une tente, lorsqu’ils sont au repos, par opposition aux ailes des corydales qui sont étalées. Finalement, le quatrième segment tarsal des Sialidae est élargi et possède deux lobes, ce qui n’est pas le cas des Corydalidae.

Comme les larves sont aquatiques, les adultes vont généralement se retrouver à proximité des lacs et des cours d’eau. Beaucoup d’espèces de mégaloptères adultes ne se nourrissent pas, quoique certaines corydales se nourriraient de nectar et de fruits. J’avais d’ailleurs déjà observé un adulte de l’espèce Chauliodes rastricornis (voir cette chronique) en train de se nourrir à la miellée – soit un mélange de sucre et de fruits en décomposition concocté par un collègue entomologiste lors d’une chasse nocturne. Certains individus sont donc encore en mesure de s’alimenter, bien que nombreux sont ceux qui survivent grâce aux réserves accumulées par les voraces larves. Justement, celles-ci sont si gloutonnes qu’elles se nourrissent non seulement d’une myriade d’autres invertébrés, mais elles sont également susceptibles de s’attaquer à des têtards et des petits poissons!

Bien que l’ordre des mégaloptères ne soit pas constitué d’un très grand nombre d’espèces, les préférences de ces dernières en matière d’habitat sont plutôt diversifiées. Alors que certaines seront retrouvées dans les rivières à courant rapide et constant, d’autres seront observées dans les zones littorales de lacs, voire dans des marais et des étangs.

Aucun ocelle présent sur la tête de ce Sialidae adulte (Sialis sp.)
Aucun ocelle présent sur la tête de ce Sialidae adulte (Sialis sp.)

Ce qui est fascinant des mégaloptères, outre leur taille remarquable, c’est leur adaptation à la vie aquatique. Les larves portent de longs filaments, de chaque côté de leur abdomen, qui leur permettent d’assimiler l’oxygène dissous. Elles sont également en mesure de capter cet oxygène à partir des tissus mous du reste de leur abdomen. Comme si ce n’était pas assez, certaines espèces sont munies de touffes de branchies intercalées entre chaque filament abdominal, leur permettant de capter encore plus d’oxygène. De même, plusieurs individus qui vivent dans les eaux peu profondes sont munis de siphons respiratoires un peu plus longs et situés au bout de leur abdomen; ils utilisent ces derniers afin d’aller puiser l’air tout juste au-dessus de la surface de l’eau.

Autre fait intéressant : les larves vivent plusieurs années sous l’eau (parfois jusqu’à 5 années pour les Corydalidae), alors que les adultes ne survivent que quelques semaines pendant la période estivale. La vaste majorité de leur cycle de vie se déroule donc dans les lacs et les rivières. Les mégaloptères sont considérés comme étant plutôt sensibles à la pollution et on les utilise comme indicateurs de l’état de santé du milieu aquatique où ils ont été prélevés. La famille Corydalidae, en particulier, s’est vue attribuer par Hilsenhoff (voir Hauer et Lamberti, 2007) une cote de sensibilité de 0 sur 10, 0 étant la plus sensible possible.

Pourtant, mes propres observations, ainsi que des échanges que j’ai eus avec quelques collègues entomologistes, m’ont conduite à dire que cela est plus ou moins vrai. J’ai retrouvé des larves de ces jolies bêtes en très grand nombre dans des sites modérément affectés par les activités humaines (zones agricoles et/ou urbaines), qui étaient toutefois riches en proies de toutes sortes. C’est donc dire que ces gros prédateurs sont probablement tolérants à un certain niveau de pollution, pourvu que la nourriture soit disponible! Quels goinfres! Leur appétit est sans doute aussi grand que leurs ailes!

 

Vidéo 1. Courte vidéo que j’avais prise lors d’une sortie sur le terrain en 2004. Notez la taille de l’individu en question!

 

Vidéo 2. Ce chauliode parchemin n’aime pas être manipulé et je me fais pincer à la fin de la vidéo!

 

Pour en savoir plus

  • Bug Guide. Order Megaloptera – Alderflies, Dobsonflies, and Fishflies https://bugguide.net/node/view/233428
  • Espace pour la vie. Mégaloptères. http://espacepourlavie.ca/insectes-arthropodes/megalopteres
  • Evans, A.V. 2008. Field guide to insects and spiders of North America. 497 p.
  • Hauer, F.R., et G.A. Lamberti. 2007. Methods in stream ecology. 877 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Moisan, J. 2010. Guide d’identification des principaux macroinvertébrés benthiques d’eau douce du Québec, 2010 – Surveillance volontaire des cours d’eau peu profonds. 82 p. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/eco_aqua/macroinvertebre/guide.pdf
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.

DocBébitte en bref : des insectes aquatiques qui gardent la forme!

Un des plécoptères photographiés dans mon bol; voyez ses branchies en touffes
Un des plécoptères photographiés dans mon bol; voyez ses branchies en touffes

Vous le savez déjà : j’adore les insectes aquatiques! J’ai récemment découvert que je pouvais, à l’aide d’un nouvel appareil que je me suis procuré, prendre des photos et des vidéos d’invertébrés aquatiques dans un bol que je traîne quand je fais de l’observation. J’y submerge mon appareil – qui est étanche – et je documente tout ce que je vois!

Lors d’une récente promenade en kayak, je profitai de la présence de rapides pour capturer et observer moult spécimens. Je filmai notamment deux plécoptères de la famille Perlidae… qui exécutaient tous deux, par intervalles, ce qui ressemblait à des tractions (push-ups)! Cherchaient-ils à garder la forme?

Autre perle dans le même bol
Autre perle dans le même bol

Bien sûr, il y a une explication logique de ce comportement. Les perles vivent dans les tronçons de rivières où le courant est rapide parce qu’elles ont besoin d’oxygène en bonne concentration pour subsister. Sur les images que j’ai prises, on voit d’ailleurs bien leurs branchies, situées entre leurs pattes, qui sont déployées en touffes. Ces dernières servent à assimiler l’oxygène présent dans l’eau. Or, dans mon bol utilisé aux fins d’observations, on peut dire que le courant est très, très faible! Le fait de brasser l’eau, par l’entremise de tractions, permet vraisemblablement à mes plécoptères de « respirer » un peu mieux!

J’avais observé un phénomène similaire lors du dernier congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec (AEAQ). J’y effectuais une conférence et j’avais pensé bon avoir quelques invertébrés vivants sous la main à présenter. Les spécimens, recueillis sur le site même du congrès, partageaient un pilulier le temps que vienne ma présentation (il y avait d’autres présentateurs avant moi). Il ne s’agissait malheureusement pas d’un milieu où l’eau était courante et je pus apercevoir des trichoptères de la famille Hydropsychidae (voir cette chronique) s’adonner au même manège que mes plécoptères. Je tournai une courte vidéo qui agrémente la présente chronique. Étant donné qu’une présentation était en cours, les lumières étaient éteintes; je fais appel à votre indulgence quant au degré d’éclairage!

Deux vidéos des plécoptères en pleine séquence de « push-ups » sont aussi disponibles ci-dessous. En espérant que vous apprécierez ces premiers essais filmés sous l’eau. Ce ne sont pas les derniers que je compte effectuer!

Vidéo 1. Première perle qui s’adonne à ce qui ressemble à des tractions!

 

Vidéo 2. Second Perlidae effectuant le même mouvement rapide servant à augmenter la circulation de l’eau à proximité de ses branchies.

 

Vidéo 3. Dans ce pilulier, on voit un trichoptère (Hydropsychidae) exécuter un mouvement similaire, servant également à faire circuler l’eau près de ses branchies, qui sont situées sur la face ventrale de son abdomen.

 

Une semaine et demie de biodiversité aquatique ou le bonheur selon DocBébitte!

Asellidae observé dans le lac Croche à la Station de biologie des Laurentides
Asellidae observé dans le lac Croche à la Station de biologie des Laurentides
Larve d’Hydropsychidae, un trichoptère présent en grand nombre dans l’exutoire du lac Croche
Larve d’Hydropsychidae, un trichoptère présent en grand nombre dans l’exutoire du lac Croche

Cette année, mes vacances ont été fortement teintées par un thème qui me tient à cœur : la biodiversité en milieu aquatique. Étant limnologiste de formation, j’ai un faible tout particulier pour les organismes vivant sous la surface de l’eau. On peut donc dire que j’ai filé le parfait bonheur pendant mon congé estival… qui lui a simplement filé trop vite!

Le coup d’envoi a été donné par le 44e congrès de l’Association des entomologistes amateurs du Québec, dont le thème cette année était la biodiversité. Dans le cadre de cette activité annuelle, j’ai eu la chance d’effectuer une présentation sur l’importance des insectes aquatiques comme indicateurs de biodiversité et de santé des milieux d’eau douce. De plus, le congrès se déroulait sur le territoire de la Station de biologie des Laurentides de l’Université de Montréal, un site que je connaissais déjà bien puisque je l’avais fréquenté à maintes reprises lors de mes études. Le territoire de cette station est parsemé d’une vaste quantité de lacs et de ruisseaux et s’avère donc un terrain de jeu de rêve pour tout limnologiste.

Lors de notre séjour, j’ai pu y visiter trois lacs (Croche, Cromwell et Triton), ainsi qu’une tourbière (lac Geai). J’ai pataugé dans l’un des lacs, armée de mon nouvel appareil photo Olympus Tough TG-5, un appareil conçu pour prendre des photos et des vidéos sous l’eau. Ce n’est cependant pas dans ce lac que j’ai observé la plus grande diversité d’invertébrés. En effet, je n’y ai capturé que des mites d’eau (Hydracarina), ainsi que quelques isopodes aquatiques (Asellidae), des cousins de nos cloportes terrestres. Il faut dire toutefois que je m’étais restreinte à une petite bande le long du littoral et que je ne me suis pas aventurée très loin dans le lac.

Un coup de filet dans une tourbière (lac Geai) révèle une grande diversité et abondance
Un coup de filet dans une tourbière (lac Geai) révèle une grande diversité et abondance
Naïade de libellule observée au lac Geai
Naïade de libellule observée au lac Geai
Moule d’eau douce photographiée au lac Bonny
Moule d’eau douce photographiée au lac Bonny
Quatuor d’insectes capturés au lac Bonny
Quatuor d’insectes capturés au lac Bonny

L’exutoire du lac – un petit ruisseau – comportait une bien plus grande diversité d’organismes : écrevisses, trichoptères, éphémères, mégaloptères, odonates et plécoptères, notamment, étaient au rendez-vous. Il en fut de même pour les abords de la tourbière : en quelques coups de filet, nous fûmes en mesure d’observer une grande diversité et densité d’organismes tels que libellules (zygoptères et anisoptères), corises (Corixidae) et larves de dytiques.

Après cette sortie, je passai ensuite une semaine complète aux abords d’un petit lac dans les Laurentides (lac Bonny). J’avais également amené avec moi mon filet troubleau et plusieurs pièces d’équipement destinées à observer et manipuler les invertébrés aquatiques capturés. Naturellement, ces derniers furent tous relâchés après que les observations aient été complétées. En plus de cela, j’ai allégrement barboté dans le lac et pris des photos et vidéos sous-marines à l’aide de ma caméra. Au menu de la semaine figurèrent bon nombre d’insectes, ainsi que plusieurs invertébrés : moules d’eau douce, mites d’eau, ranatres, naïades de libellules et d’éphémères, etc.!

Dans les prochaines semaines, je compte vous parler plus en détail de plusieurs des organismes rencontrés pendant mes vacances… incluant quelques surprises dont je ne fais pas mention ici pour l’instant! D’ici là, je vous souhaite une bonne poursuite de la saison estivale… et peut-être des découvertes aquatiques pour vous aussi?

La petite leucorrhine nordique

En sortant du travail en une fin d’après-midi du début du mois de juin, j’ai eu la chance de voir se poser devant moi une toute petite libellule, laquelle se laissa, à ma grande surprise, manipuler allègrement. Je pus la photographier de tous bords, tous côtés, ainsi qu’enregistrer une vidéo. J’étais tellement absorbée par la sympathique tâche que je dus me secouer afin de ne pas rater mon autobus.

Leucorrhine hudsonienne mâle
Leucorrhine hudsonienne mâle
Leucorrhine mâle, vue de face
Leucorrhine mâle, vue de face
Leucorrhine mâle, vue de côté
Leucorrhine mâle, vue de côté

En fouillant dans Paulson (2011), je pus trouver rapidement de quelle espèce il s’agissait. À la fois la coloration et la très petite taille de l’individu s’avéraient des critères facilitant l’identification. La belle créature s’avérait être une leucorrhine hudsonienne (Leucorrhinia hudsonica). Un premier indice pointant vers cet individu était la couleur de son visage : tout blanc. En effet, les membres du genre Leucorrhinia sont nommés, en anglais, Whiteface, ce qui signifie « face blanche ». En second lieu, la couleur orangée et les motifs parcourant l’abdomen pointaient vers une poignée limitée d’espèces, dont une qui était qualifiée de particulièrement petite : la leucorrhine hudsonienne.

Toutefois, dans Paulson (2011), les motifs de l’abdomen des mâles présentés sont nettement rouges alors que ceux des femelles sont jaunes. J’étais embêtée par la coloration plutôt orangée de mon spécimen mâle – ni rouge ni jaune –, jusqu’à ce que je lise sur Bug Guide que cette coloration est typique des mâles immatures. Je faisais donc affaire à la bonne espèce; simplement, l’individu était immature. Par ailleurs, juste pour nous mêler davantage, les sources que j’ai consultées indiquent que certaines femelles préfèrent porter le rouge! Pour distinguer les mâles des femelles hors de tout doute, il faut par conséquent jeter un coup d’œil aux appendices situés au bout de l’abdomen des libellules. Ceux-ci sont différents entre les mâles et les femelles, ceux des mâles étant destinés à agripper les femelles par la tête.

Comble du bonheur! Dans la semaine qui suivit, je pus observer, non loin du lieu de ma première rencontre, une femelle de la même espèce. Cette dernière était fort moins coopérative et je ne pus prendre que trois ou quatre clichés de la dame au sol avant qu’elle ne s’envole. Les photographies prises – dont une qui agrémente la présente chronique – permettent tout de même de comparer les motifs et les couleurs avec le jeune mâle.

Une question réside : que faisaient donc ces deux insectes tout près de mon travail, en pleine ville à Québec? Il faut dire que mon travail se situe entre le fleuve Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles, deux cours d’eau bordés par endroits de marais, des habitats propices pour cette espèce d’odonate. Il n’y a toutefois pas de milieux aquatiques très près du travail. Or, Paulson (2011) précise que les femelles L. hudsonica sont retrouvées assez loin de l’eau, où l’on peut les observer au sol ou encore perchées sur des branches et troncs des clairières. Cela pourrait expliquer pourquoi la femelle que j’ai observée était bien installée sur le trottoir asphalté; d’autres espèces d’odonates ne se seraient jamais permis un perchoir aussi bas! D’ailleurs, une passante me voyant prendre des photographies au sol s’arrêta pour me demander ce qui se passait. En voyant la libellule, elle s’exclama « Oh, je me demandais au juste ce que vous faisiez à photographier une craque du trottoir »!

Femelle observée quelques jours plus tard
Femelle observée quelques jours plus tard
Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)
Appendices terminaux de la femelle (gauche) et du mâle (droite)

Étant donné que les femelles s’éloignent des milieux aquatiques, je présume que cela explique également la présence du mâle que j’avais aperçu quelques jours plus tôt. L’accouplement des leucorrhines hudsoniennes se ferait d’ailleurs loin de l’eau. Toutefois, après l’accouplement, la femelle revient vers les milieux aquatiques afin de pondre ses œufs en frappant la surface de l’eau du bout de son abdomen. Le mâle demeure souvent à proximité et veille à ce qu’aucun autre mâle ne tente de se reproduire avec sa douce.

Comme tout odonate qui se respecte, les naïades des leucorrhines hudsoniennes grandissent et vivent sous l’eau. En particulier, les membres de cette espèce auraient un faible pour les marais et les étangs tourbeux et elles préféreraient vivement les milieux où la végétation aquatique est dense. Il s’agit de prédateurs hors pair qui sont très utiles, se nourrissant notamment de larves d’insectes indésirables comme les maringouins. Il en est de même pour les adultes, qui se délectent de maringouins et de mouche adultes, ainsi que d’une vaste palette d’invertébrés.

Sans grande surprise, la leucorrhine hudsonienne est une libellule nordique dont l’aire de répartition inclut la baie d’Hudson. Celle-ci est globalement observée, d’ouest en est, de l’Alaska jusqu’au Labrador. Elle couvre presqu’entièrement le Québec. Vers le sud, elle s’étend jusqu’en Virginie. Les adultes émergent à partir de la fin du mois de mai et on peut les rencontrer jusqu’à la fin août. Robert (1963) parle du début juin à la fin juillet au Québec; cette référence datant quelque peu, je ne suis cependant pas certaine du degré de précision actuel! Qu’à cela ne tienne, il est encore temps pour vous de partir à la recherche de cette sympathique libellule qui n’a pas peur du froid!

 

Vidéo 1. Ma toute première leucorrhine hudsonienne, observée à Québec le 9 juin 2017.

 

Pour en savoir plus

Ni un moustique ni une tipule : les Dixidae!

Dixidae Larve
Larve de Dixidae dans ma main; il s’agit de petits insectes
Dixidae Larve 2
Larve de Dixidae observée au microscope
Dixidae Larve 3
Larves de Dixidae prélevées dans mon étang; on voit leur position typique en « U »

En voyant les prévisions météorologiques des prochains jours, je me suis dit que ce serait une bonne idée de vous parler d’invertébrés aquatiques. Après tout, ce sont les seuls qui seront enchantés par la surabondance de pluie prévue!

Trêve de plaisanteries! Je compte en fait vous entretenir au sujet d’un groupe peu connu : la famille Dixidae. Il s’agit de petites mouches (ordre des diptères) dont les larves présentent des caractéristiques faciles à reconnaître. Naturellement, vous aurez deviné que ces dernières prennent naissance et passent la totalité de leur stade larvaire sous l’eau!

Je ne connaissais pas ce groupe lorsque j’échantillonnais les rivières du Québec méridional pendant ma maîtrise et mon doctorat. C’est plutôt grâce au petit étang à poissons situé sur ma propriété (voir cette chronique), que je fis leur connaissance. J’en trouvai également à quelques reprises dans la piscine, lorsque nous tardâmes à la démarrer parce qu’elle était brisée.

En effet, ces larves préfèrent les habitats où le courant est lent. En particulier, elles sont observées plus fréquemment dans les zones d’eau peu profonde, dominées par les herbiers de plantes aquatiques et situées en bordure de cours d’eau et de plans d’eau variés. Elles sont typiquement observées à la surface de l’eau, au repos, leur corps formant une sorte de U inversé : tête dans l’eau, milieu du corps légèrement au-dessus de l’eau et bout de l’abdomen frôlant la surface.

Leur mode de locomotion est double : parfois, elles nagent en pliant et dépliant rapidement leur abdomen. Elles sont aussi capables de ramper et de grimper sur des objets humides situés à la marge du milieu aquatique où elles évoluent. En ce qui concerne leurs habitudes alimentaires, leurs pièces buccales sont munies de franges poilues qui leur permettent de filtrer l’eau qu’elles font circuler près de leur bouche. C’est ainsi qu’elles parviennent à collecter des détritus de tous genres : algues, microorganismes, débris végétaux, etc. Les larves matures seraient également en mesure de brouter les algues et microorganismes qui se déposent sur les végétaux et les roches.

À l’instar d’un bon nombre d’espèces de moustiques (cette chronique), les jeunes Dixidae « respirent » sous l’eau en aspirant l’air présent au-dessus de l’eau à l’aide de stigmates situés au bout de leur abdomen. Toutefois, contrairement aux moustiques qui possèdent un tube respiratoire, les stigmates des Dixidae ne trônent pas au sommet d’une telle protubérance. J’ai pensé bon vous présenter une photographie où l’on peut comparer les deux mécanismes. On y voit notamment les stigmates du Dixidae – deux petits ronds sombres tels des « yeux ».

Dixidae vs Culicidae 1
Dixidae à gauche versus Culicidae (moustique) à droite

Quand vient le temps de se métamorphoser, les larves se hissent hors de l’eau et se transforment en pupe. Elles choisissent un endroit frais et à l’abri de toute dessiccation, habituellement très près du milieu aquatique d’origine.

L’adulte qui en émerge ressemble beaucoup à un maringouin, ou encore à une petite tipule. Tout petit (5 mm ou moins), son corps est allongé et est muni de longues pattes fines. Il ne pique pas et s’avère, par conséquent, inoffensif. En visionnant quelques photographies sur BugGuide d’adultes Dixidae, j’ai réalisé que j’en avais possiblement déjà pris en photographie, mais que je les avais confondus pour une petite espèce de tipule. J’observe annuellement de petits individus correspondant à ce signalement près de mon étang. Au moment de l’écriture du présent billet, je dois cependant vous avouer bien humblement que je ne me sens pas habilitée à identifier les adultes hors de tout doute et que j’ai encore beaucoup à apprendre. Les intéressés pourront néanmoins tenter leur chance à l’aide des précisions offertes par les diverses sources citées à la section « Pour en savoir plus ». Peut-être aurais-je moi-même l’occasion de vous en parler plus en détail lors d’une prochaine chronique!

Dixidae vs Culicidae 2
Les terminaisons de l’abdomen sont faciles à distinguer – Dixidae à gauche et Culicidae à droite

Les larves, en revanche, ne ressemblent à aucun autre diptère et il est aisé de les identifier d’un simple coup d’œil. Examinez attentivement le bout de leur abdomen : il est constitué de deux lobes bordés d’une frange de poils, lesquels encadrent un appendice pointu qui est, lui aussi, muni de plusieurs poils. Le corps a sensiblement le même diamètre du bout de l’abdomen à la tête, contrairement à la larve du maringouin dont les segments du thorax sont fusionnés pour former un segment nettement plus large que le reste du corps. Étant donné que ces deux groupes partagent les mêmes milieux de vie et qu’ils ont une allure similaire, ils risquent plus facilement d’être confondus!

Maintenant, il ne vous reste plus qu’à aller observer les insectes qui semblent flotter en marge d’étangs, de lacs ou de rivières calmes… lorsque la pluie aura cessé, bien sûr! Bonne fin de semaine malgré tout!

 

Vidéo 1. Larves de Dixidae observées au microscope. Vers le milieu de la vidéo, on peut voir le mouvement exercé par les pièces buccales d’un des individus.

 

Vidéo 2. Mouvement et position typique en « U » des larves de Dixidae.

 

Pour en savoir plus

  • Borror, D.J. et R.E. White. 1970. Peterson Field Guides – Insects. 404 p.
  • Bug Guide. Family Dixidae – Meniscus Midges. http://bugguide.net/node/view/193839
  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Thorp, J.H., et A.P. Covich. 2001. Ecology and Classification of North American Freshwater Invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipedia. Dixidae. https://en.wikipedia.org/wiki/Dixidae