Vous êtes plusieurs à me parler de mes nouvelles bandes dessinées et cela me fait très plaisir!
Je suis donc ravie de vous présenter une troisième série, cette fois consacrée aux interactions cocasses de la vie de couple : Coin couple!
Parce qu’aimer les insectes, ça se fait encore mieux à deux!
Aujourd’hui, place à une histoire vraie!
Lors d’une de mes premières rencontres avec mon conjoint, Alexandre, nous avons opté pour une randonnée dans le Parc national de la Vallée de la Jacques-Cartier. Une magnifique journée estivale ensoleillée… et peuplée de mouches noires particulièrement enthousiastes!
Apparemment, j’étais, ce jour-là, un buffet fort apprécié. Morsures, démangeaisons et enflures étaient au rendez-vous, comme le témoigne cette chronique immortalisant ce fameux moment :
C’est une question que je reçois très souvent à ce temps-ci de l’année : que font les insectes en hiver?
Vous vous l’êtes certainement déjà demandé.
Bien que certains se laissent en effet mourir lorsque le temps froid arrive, d’autres optent pour des stratégies variées.
Les vaillantes abeilles, elles, choisissent de mettre l’épaule à la roue… ou plutôt les ailes à la ruche… pour permettre à la colonie entière de survivre! Elles bravent le froid.
La nouvelle planche de ma BD « Boîte à mythes » fait la lumière sur leur tactique.
Ma nouvelle planche « Boîte à mythes » s’intéresse à ce qui se passe à l’intérieur de la ruche…
Que font les abeilles en hiver ?
Sans être exhaustive, voici les grandes lignes de ce qui se passe au sein de la ruche :
Les ouvrières forment une grappe autour de la reine pour la garder au chaud.
La grappe est plus ou moins compacte selon la température extérieure : elle se contracte quand il fait froid et se dilate lorsqu’il fait plus chaud.
Les abeilles font vibrer leurs muscles thoraciques servant habituellement au vol (sans toutefois faire bouger leurs ailes) pour produire de la chaleur.
Elles maintiennent ainsi une chaleur minimale nécessaire à leur survie. Au début de l’hiver, il s’agit d’une température d’environ 6 à 12 °C en périphérie de la grappe à environ 18 à 22 °C au centre de cette dernière (ces valeurs varient selon les sources).
Cette température grimpe jusqu’à 32-36 °C au cœur de la grappe, un peu après le solstice hivernal, pour permettre la reprise de la ponte et le développement de nouvelles ouvrières.
La grappe est en mouvement constant : les individus du centre migrent vers la périphérie, alors que ceux de la périphérie reviennent vers le centre. Cela permet à tous les membres de la ruche de rester au chaud.
Les abeilles survivent en consommant les réserves de miel accumulées dans la ruche avant l’arrivée de l’hiver. Produire de la chaleur nécessite de l’énergie!
La reine ne pond pas ou peu d’œufs pendant la période la plus froide de l’hiver. Ainsi, elle est entourée d’une cohorte d’abeilles dites « d’hiver », qui ont une durée de vie plus longue que celles qui naissent en été.
Les abeilles sortiront de la ruche au printemps lorsque les températures extérieures auront recommencé à atteindre les 10 à 12 °C.
Beaucoup d’études se sont intéressées à cette fascinante dynamique en fonction de différents facteurs (température extérieure, âge des individus, haplotypes, type de milieu – urbain, agricole ou naturel – et j’en passe!), incluant diverses façons d’assurer la survie des ruches en période froide (chez les apiculteurs). J’en cite quelques-unes dans la section « Pour en savoir plus » ci-dessous. Consultez-les!
Que dire des autres invertébrés?
Les tactiques sont multiples et incluent, sans être exhaustives :
Se mettre au chaud (parfois en s’introduisant dans nos demeures!);
Trouver des abris (litière au sol, dessous de roches, etc.) pour se mettre en hibernation (ralentissement du métabolisme) et, dans certains cas, produire des substances agissant comme de l’antigel;
Migrer vers le sud, où la température est plus clémente;
Traverser les rigueurs de l’hiver sous une forme plus tolérante (œuf, larve ou pupe).
Si vous êtes curieux, je parle plus longuement de ces tactiques dans cette précédente chronique :
Dans cette nouvelle planche, une patiente inquiète se demande si son appétit d’ogre est normal.
Pas de panique!
Chez les chenilles, l’appétit n’est pas un défaut : c’est une stratégie de survie! Il faut en effet faire le plein d’énergie pour réussir la métamorphose.
Une patiente inquiète rencontre la Doc cette semaine.
À travers les années, j’ai parlé des chenilles à de multiples reprises. Voici quelques faits saillants au sujet de leur alimentation – et les chroniques complètes associées en hyperliens, si vous voulez en savoir plus :
Manger pour se transformer. Les chenilles doivent accumuler des réserves pour la métamorphose. Chez le papillon monarque, la chenille peut prendre en 10 à 14 jours plus de 3 000 fois son poids d’origine! Dans Sa majesté le papillon!
Vivre sur ses réserves. Plusieurs espèces accumulent des réserves qui serviront au stade adulte. Chez la saturnie cécropia, l’adulte ne se nourrit plus et vit sur ces réserves. Dans Un beau gros papillon.
« Gourmets » du potager. La chenille du papillon du céleri raffole de plusieurs plants tels le persil, la carotte, le céleri et le fenouil. À un point tel qu’on les observe souvent dans nos potagers. Dans La chenille gastronome.
Souper de groupe. Certaines espèces vivent et mangent de façon grégaire. Comme la livrée des forêts, qui se nourrit en groupe aux premiers stades de sa vie, pour ensuite rentrer au bercail entre les repas. Dans Une sympathique chenille livrée pour vous!
Qui mange beaucoup… laisse des traces! Les excréments trahissent l’appétit et l’activité des chenilles, comme je l’observe chez la chenille du diacrisie de Virginie. Dans Avoir une faim de… chenille!
Quelle est la morale de cette histoire, Doc? Pour une chenille en santé, l’appétit est une bonne nouvelle. Alors, bon buffet… et rendez-vous au prochain épisode!
Pour terminer, un petit survol des grands groupes d’orthoptères – sauterelles, mais aussi grillons, criquets et autres – vous plairait? Plongez dans ma capsule de 2013 :
Chaque été, alors que d’autres reçoivent des cartes postales ou des photos de couchers de soleil, j’ai plutôt le plaisir de recevoir, de parents ou d’amis… des photos d’insectes! Dont plusieurs que je n’ai pas eu la chance de photographier moi-même.
C’est le cas de la vedette du jour : un splendide anax d’Amérique (Anax junius; aussi retrouvé sous le nom d’anax de juin ou anax précoce, selon les sources). Il s’agit d’une grosse (68-80 mm) libellule colorée de la famille Aeshnidae.
La photo provient de Karl, un compagnon de randonnée de mon conjoint, visiblement bien informé du curieux penchant que la douce moitié de son comparse a pour les insectes!
Le bel anax d’Amérique, photographié par Karl.
J’ai reconnu la superbe libellule au premier regard : thorax vert éclatant, abdomen bleuté… aucun doute! Et il s’agit d’une espèce que j’ai sur ma liste d’envies. Jusqu’ici, mon seul cliché remonte à mon voyage en Californie, dans la Vallée de la Mort, où je n’ai photographié qu’un individu moribond. Karl, lui, a eu la chance d’en dénicher un bien vivant – et perché!
Le spécimen moribond que j’ai trouvé.
Pourtant, l’anax d’Amérique n’est pas une espèce si rare. C’est juste qu’il est difficile d’en surprendre un, tranquillement perché, à attendre de se faire prendre en photo!
La marque en forme de cible.
Je vous mentionnais que cet arthropode se reconnaît facilement. En matière d’espèces similaires à nos latitudes, l’anax d’Amérique se distingue des autres membres de la famille Aeshnidae par la combinaison verte et bleue du mâle, qui est unique. La femelle ou les individus immatures peuvent être confondus avec l’anax ardent (A. longipes), retrouvé dans les états américains bordant le sud du Québec. Néanmoins, l’anax d’Amérique possède une marque en forme de cible (bull’s eye en anglais) sur le dessus du front, ce qui permet de l’en distinguer.
Autre point : la tenue du mâle semble facile à reconnaître, mais qu’en est-il des femelles et des immatures? En particulier, je voulais confirmer que le spécimen croqué sur le vif par Karl était bien un mâle. Je croyais que tous les mâles arboraient un abdomen largement bleuté. Or, ce n’est pas tout à fait exact. Dans un nouveau livre sur les libellules que je me suis offert ce printemps – Lam, 2024 – j’ai lu que les mâles immatures ou retrouvés à des températures plus froides peuvent exhiber un abdomen mauve à brun roux. L’abdomen de la femelle, quant à lui, semble pouvoir osciller entre le vert et le brun-kaki. Mais, à des latitudes plus faibles, comme dans la Vallée de la Mort, il peut s’avérer davantage bleuté. Comment donc s’assurer que les individus sur mes différentes photos sont des mâles ou des femelles?
J’ai appris deux autres trucs très utiles pour ce faire!
Premièrement, la bande sombre dorsale qui court au centre de l’abdomen s’interrompt au troisième segment chez le mâle, mais remonte jusqu’au second chez la femelle.
La bande sombre dorsale se rend au second segment chez la femelle (à gauche) et en est absente chez le mâle (à droite).
Ensuite, les appendices tout au bout de l’abdomen (appendices caudaux) sont munis d’une petite pointe visible chez le mâle, alors qu’ils sont arrondis et d’apparence plus lisse chez la femelle.
On devine la petite pointe chez le mâle (à droite) par opposition à la femelle (à gauche).
Verdict? Le spécimen figurant sur la photo de Karl est un mâle! Alors que celui que j’ai observé en Californie est une femelle.
Identification : faite! Passons maintenant à ses habitudes.
Je laissais entendre plus haut que cette espèce ne s’arrête pas assez souvent à mon goût pour se laisser photographier. C’est que le mâle est affairé à patrouiller activement autour des milieux aquatiques à la recherche d’une partenaire. Néanmoins, une fois qu’il a déniché une femelle, le couple forme un tandem et il procède à la ponte en gardant cette position. Cela est un fait inusité au sein de la famille Aeshnidae et constitue un critère pour distinguer les anax d’Amérique des autres membres du groupe.
La ponte peut se faire dans les milieux à proximité d’où le tandem est formé, ou s’exécuter à bien des lieues de là. En effet, l’anax d’Amérique est reconnu comme un migrateur susceptible de se déplacer vers le nord au printemps, et vers le sud à l’automne, pour coloniser de nouveaux horizons. Certaines sources suggèrent d’ailleurs qu’il y aurait cohabitation des populations migratrices et résidentes de cette espèce en Amérique du Nord. Les populations résidentes, elles, sont composées d’individus pondus pendant l’été, mais qui demeurent sous l’eau pendant tout l’hiver, pour se métamorphoser sur place l’été suivant. Bref, notre belle libellule combine deux stratégies pour assurer sa pérennité.
Cette aptitude à migrer fait qu’elle figure parmi les premiers odonates observés au début de l’été à nos latitudes – dès mai, selon Paulson (2011). À cet effet, Savard et collab. (2022) suggère que l’un des noms français de cette espèce, anax précoce, « évoque l’arrivée hâtive des premiers individus migrateurs au Québec ».
L’anax d’Amérique est couramment retrouvé autour d’étendues d’eau calmes. Les naïades (stade juvénile) se développent d’ailleurs dans les milieux lentiques, c’est-à-dire là où le courant est faible ou inexistant. On les observe donc dans les étangs, les lacs, ainsi que les tronçons calmes de rivières.
Je vous ai mentionné à de multiples reprises que les libellules sont des prédateurs hors pair. L’anax d’Amérique n’y échappe pas. Tant les naïades que les adultes constituent de voraces prédateurs. Ils sont jugés utiles, car ils se nourrissent notamment des larves ou des adultes de moustiques (Culicidae), de mouches noires (Simuliidae) ou de mouches à chevreuil (Tabanidae)… Plus efficaces que n’importe quel chasse-moustique! De plus, il s’agit de libellules si grosses qu’on retrouve même sur leur menu des papillons et… d’autres libellules!
En plus de constituer l’une des premières espèces observées au Québec, cette flamboyante libellule fait partie de celles rencontrées plus tard, à la toute fin de l’été, en septembre. Gardez donc vos yeux – et vos appareils photo – grands ouverts : vous pourriez peut-être encore croiser ce grand voyageur… en train de faire une pause rare et précieuse!
Desroches, J.-F. et Tanguay M. (2025). Les invertébrés du Québec et leurs noms français. En collaboration avec l’Office québécois de la langue française. Québec. 518 p.