Une maison pour emporter!

Lors du dernier congrès de l’Association des Entomologistes Amateurs du Québec (AEAQ), j’ai eu la chance d’aller au Camp l’ERE de l’Estuaire situé à Port-au-Saumon. Quel ne fut pas mon plaisir de constater qu’il y avait un joli petit ruisseau cascadant vers l’estuaire! Naturellement, je ne pus m’empêcher d’aller y inspecter quelques roches, à la recherche d’invertébrés aquatiques.

Trichoptère Limnephilidae
Un trichoptère porte-case de la famille Limnephilidae

En particulier, nous avons eu quelques heures libres dévolues justement à la chasse aux insectes. Je me retrouvai avec d’autres participants, à la fois intéressés par la fraîcheur des eaux du ruisseau (il faisait chaud) et par la découverte de quelques bêtes invertébrées. Le petit groupe avec lequel je remontai le ruisseau était composé de gens bien avertis : on m’indiqua rapidement la présence d’étranges petits fourreaux en pierre et en matière végétale au fond de l’eau. Il faut dire que j’étais plus loin derrière le groupe, en pleine séance de photographie (ce qui n’est pas surprenant si vous me connaissez)! Ces fourreaux étaient, en fait, de petites maisons conçues par nul autre qu’un ordre d’insectes : les trichoptères.

Le terme trichoptère signifie « ailes en poils ». Son origine provient du fait que les ailes sont constituées de poils et non d’écailles, comme c’est le cas pour les lépidoptères (papillons). L’ordre des trichoptères est d’ailleurs un groupe apparenté aux lépidoptères. C’est sans doute pour cette raison qu’on peut facilement les méprendre pour des papillons.

Trichoptères fourreaux
Deux types de fourreaux que nous avons trouvés dans le ruisseau à Port-au-Saumon

Les larves de trichoptères, comme vous l’avez sans doute deviné, naissent et évoluent sous l’eau. Ce ne sont pas toutes les larves qui bâtissent des fourreaux : certaines tissent des retraites munies de filets, un peu comme les araignées, alors que d’autres se déplacent librement sur le substrat rocheux. Dans les prochains paragraphes, je compte toutefois vous parler des larves qui bâtissent des fourreaux.

Plusieurs familles de trichoptères ont opté pour cette stratégie. La forme et les matières utilisées pour construire les fourreaux varient d’une famille à l’autre. Elles peuvent par conséquent servir de critère d’identification. En effet, les hélicopsychidés (Helicopsychidae), comme leur nom le suggère, possèdent des fourreaux de forme hélicoïdale (voir cette photo). Ils ressemblent à des coquilles de petits escargots, exception faite qu’ils sont constitués de minuscules grains de sable. Les fourreaux des brachycentridés (Brachycentridae), quant à eux, sont de forme carrée et constitués de brindilles (voir cette photo). Certains membres de la famille des limnephilidés (Limnephilidae) incorporent à leur demeure de petites branches sur le sens de la longueur qui dépassent de l’extrémité postérieure du fourreau (voir la photo ci-dessus). Ces demeures sont également d’assez bonne dimension. C’est ainsi que je reconnus un des spécimens trouvés dans le ruisseau à Port-au-Saumon. Je me permis d’ailleurs de prendre quelques vidéos, dont deux sont présentées à la fin de cette chronique.

Trichoptère adulte
Les adultes trichoptères ressemblent à des papillons de nuit; notez cependant les très longues antennes

Les trichoptères porte-case (c’est le nom que l’on attribue aux individus qui construisent et traînent leur demeure avec eux) utilisent de la soie qu’ils produisent afin d’agglutiner les matériaux composant leur fourreau les uns avec les autres. Fait intéressant, certains bijoutiers profitent de la propension des trichoptères à faire des fourreaux à partir de toutes sortes de petits objets pour leur faire faire… des bijoux! La méthode est simple : il s’agit d’élever des larves de trichoptères dans un petit cours d’eau artificiel et de les alimenter en petites pierres précieuses. Ces dernières construiront de jolis fourreaux en or, argent, ou toute autre couleur fournie. Si vous êtes curieux de voir le résultat, vous pouvez consulter cette page Internet.

Les trichoptères – qu’ils soient porte-case ou non – sont très abondants dans les cours d’eau québécois. Il est par conséquent facile de les observer. Une façon simple est d’examiner le dessus et le dessous des roches. Si vous détectez de petits objets faits de roches ou de brindilles agglutinés, il est fort à parier que vous aurez trouvé une espèce de trichoptère! Bonne chasse!

 

Pour en savoir plus

 

Vidéo 1. Larve de limnephilidae qui se hisse dans ma main. Remarquez sa force.

 

Vidéo 2. Quelques autres larves en mouvement (probablement une autre espèce de limnephilidae).

 

Un étang bien vivant

Chose promise, chose due. J’avais indiqué à plusieurs d’entre vous que je vous parlerais de la faune invertébrée que je retrouve dans mon étang chaque année. Le sujet est vaste, car beaucoup d’invertébrés aquatiques ou semi-aquatiques peuvent coloniser un étang à poisson. Je comptais donc vous brosser un portrait relativement bref (vous me connaissez : quand je commence, j’ai de la difficulté à m’arrêter!) de ces différents organismes, en procédant par mode de dispersion.

Caro dans étang
Une Docbébitte enthousiaste lors du moment du nettoyage de son étang! Que de découvertes en perspective!

Il importe en effet de mentionner que la provenance des invertébrés aquatiques peuplant un point d’eau donné peut être variable. Ainsi, certains invertébrés strictement aquatiques ont probablement été transportés dans mon étang lors de l’achat des poissons ou encore lors de l’achat annuel de plantes servant à filtrer ou oxygéner l’eau. Les canards qui sont de passage dans ma cour au printemps pourraient constituer une seconde source de colonisation. De nombreux organismes (végétaux ou animaux) peuvent effectivement rester agrippés aux plumes de ces sympathiques volatiles. D’un autre côté, plusieurs invertébrés observés en eaux douces sont, en fait, des larves d’insectes. Ces individus proviennent d’œufs pondus par des adultes terrestres susceptibles de se déplacer d’un plan d’eau à l’autre. Pour terminer, certaines espèces sont des adultes capables de se déplacer dans l’air ou sur terre, mais ayant une préférence pour la vie sous l’eau.

Débutons par les invertébrés strictement aquatiques. Mon étang est habité par une espèce de zooplancton, ainsi que par des sangsues. Le terme zooplancton désigne les tout petits animaux formant le plancton en milieu aquatique. Ils vivent essentiellement dans la colonne d’eau. Dans mon étang, je retrouvais plus particulièrement un groupe : les copépodes. Il s’agit de petits crustacés à peine plus gros qu’un grain de poivre. J’avais pour plan, cette année, de prendre des photographies de ces derniers, vus de près dans l’objectif de mon appareil binoculaire. Pour une raison que j’ignore, je n’en ai observé aucun. Pourtant, j’en retrouvais en grande quantité les années précédentes. Néanmoins, lorsque j’avais filmé un dytique l’année dernière, j’avais aussi capturé le mouvement de ces petits copépodes. Vous pourrez visionner la vidéo à la fin de la présente chronique à cet effet.

Le zooplancton est fascinant, comme en témoigne notamment cette photographie d’une espèce de copépode au corps transparent. Comme vous pouvez vous l’imaginer, le zooplancton se nourrit du phytoplancton (algues microscopiques en suspension) et alimente, à son tour, les invertébrés plus gros et les poissons. Par conséquent, il constitue un maillon très important de la chaîne alimentaire de moult milieux d’eau douce à courant lent (lacs et étangs).

Je n’ai sans doute pas besoin de vous donner des précisions sur ce que sont les sangsues. Elles ont une réputation qui génère habituellement un certain dégoût, particulièrement chez les baigneurs. Bien que certaines espèces de sangsues soient effectivement des parasites qui ne daignent pas, à l’occasion, sucer un peu de sang humain, beaucoup sont des prédateurs. Elles se nourrissent d’autres invertébrés, soit en sirotant leurs fluides internes, soit en les avalant au complet! Fait intéressant, les sangsues appartiennent à l’embranchement des annélides, qui comprend également les vers de terre. Le terme « annélides » réfère plus spécifiquement aux multiples anneaux que l’on peut apercevoir tant sur le corps des sangsues que sur celui des vers.

Aeshnidae Larve 2014
Larve d’aeshnidae (libellule)

Mon étang abrite aussi des larves de plusieurs insectes dont les adultes sont terrestres ou semi-aquatiques. Outre les larves de libellules et de dytiques, la majorité des larves observées appartient à l’ordre des diptères (mouches et maringouins).  En ce qui concerne les libellules, je tombe à peu près chaque année sur une larve ou deux appartenant à la famille Aeshnidae. Ces dernières sont de voraces prédateurs (voir cette chronique si le sujet vous intéresse) et elles profitent sans aucun doute de la présence des nombreux diptères. Il en est de même pour les larves de dytiques. J’avais aussi parlé plus en détail de cette famille dans ce précédent billet.

Du côté des diptères, ce sont des larves de chironomes (Chironomidae) qui dominent. Je vous avais déjà entretenu sur cette famille de diptères très abondante dans les milieux aquatiques (cette chronique). Les larves de chironomes sont résistantes aux conditions difficiles (manque d’oxygène, notamment) et il n’est donc pas surprenant que j’en retrouve dans mon étang au printemps. À ces chironomes s’ajoutent des larves de maringouins (Culicidae), de syrphes (Syrphidae; mouches à fleurs), de mouches noires (Simuliidae), ainsi que de dixidae (je n’ai pas trouvé de nom commun français). Il s’agit d’organismes relativement petits (5 à 10 millimètres en moyenne) qui sont de taille idéale pour nourrir les insectes prédateurs – larves ou adultes.

Gerridae
Gerridé

Parlant d’insectes prédateurs, deux insectes adultes que je retrouve régulièrement dans mon étang sont des prédateurs : les dytiques et les gerridés. Les dytiques font partie de l’ordre des coléoptères et ils sont adaptés à la vie sous l’eau. Ils sont en mesure d’emmagasiner de l’air sous leurs élytres, puis de plonger sous l’eau, comme un plongeur le ferait avec une bonbonne d’oxygène. De plus, ils sont munis de longues pattes postérieures adaptées à la nage. Les gerridés sont communément appelés « patineurs » ou « araignées d’eau ». Ce ne sont pas des araignées, mais bien des hémiptères (ordre des punaises). Les gerridés sont aussi des prédateurs, mais ils demeurent hors de l’eau, contrairement aux dytiques. Leur tactique : attendre qu’un invertébré tombe à l’eau, puis se précipiter sur ce dernier. Ils se fient aux ondes transmises par les invertébrés se débattant dans l’eau afin de les localiser. Comme les larves de diptères effleurent la surface, en particulier lors du moment de leur émergence, il est fort à parier que les gerridés profitent également de cette source de protéines!

Finalement, certains escargots ont élu demeure dans mon étang. Ceux-ci sont peut-être arrivés accrochés aux plantes aquatiques achetées en magasin, ou encore en rampant. Plusieurs espèces sont effectivement susceptibles de se promener à la fois hors de l’eau et dans l’eau. Si vous voulez en savoir plus sur les escargots de façon générale, vous pouvez jeter un coup d’œil à la chronique de la semaine dernière.

Comme plusieurs groupes d’organismes étaient visés cette semaine, je termine la chronique avec une galerie photo et vidéo. Il est tout de même étonnant de voir à quel point la vie foisonne, et ce, même dans un petit étang à poisson d’au plus trois mètres cubes!

 

Pour en savoir plus

  • Merritt, R.W. et K.W. Cummins. 1996. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipédia. Copepoda. http://fr.wikipedia.org/wiki/Copepoda
  • Wikipedia. Gerridae. http://en.wikipedia.org/wiki/Gerridae

 

Vidéos

Dytique adulte en action. Noter les tout petits organismes qui sillonnent le plat : il s’agit de copépodes (visionner la vidéo en pleine définition).

 

Larve de libellule. On voit son mode de propulsion (eau qui est poussée de son abdomen, comme un jet).

 

Sangsue qui se déplace sur une feuille collectée dans mon étang.

 

Larve de libellule à nouveau, cette fois-ci de plus près

 

 

Photographies

Dytique adulte 2_2013
Dytique adulte

 

Dytique et chironome
Larve de dytique et une larve de chironome qu’elle était en train de déguster
Larve syrphidae
Larve de syrphe
Chironomes Trois
Larves de chironomes

 

Culicidae larve 2
Larve de maringouin
Dixidae Larve
Larve de dixidae

 

Un plongeur aguerri!

Nombreuses sont les espèces d’invertébrés qui grouillent sous les roches et les sédiments des lacs et des rivières. Les adaptations qu’elles ont subies au fil de leur évolution font de plusieurs d’entre elles des maîtres plongeurs exceptionnels. Un groupe qui s’est particulièrement bien adapté à la vie sous-marine, tant au stade larvaire qu’à l’état adulte, est celui des dytiques.

Dytique adulte
Dytique adulte sous l’eau : on peut voir la bulle d’air à la base de son abdomen

Les dytiques sont des coléoptères de la famille des Dytiscidae. Les adultes ont toute l’allure d’un coléoptère terrestre : corps compact de forme ovale et carapace brunâtre formée par de solides élytres. Ils ont cependant la capacité de se déplacer sous l’eau, contrairement à plusieurs de leurs confrères qui se noient s’ils tombent à l’eau. D’ailleurs, l’origine grecque du mot Dytiscidae, dytikos, signifie « qui aime à plonger ».

Les dytiques possèdent maintes caractéristiques faisant d’eux d’excellents plongeurs. Tout d’abord, leurs pattes arrière sont bordées de longs poils. Elles servent de palmes, permettant aux dytiques de se propulser et de se mouvoir sous l’eau aisément. De plus, ils sont en mesure de capturer des bulles d’air à la base de leur abdomen, sous leurs élytres. Lorsqu’ils plongent, ils puisent leur oxygène dans cette bulle, qui se remplit progressivement de dioxyde de carbone. À un certain moment, ils doivent remonter à la surface afin de régénérer leurs réserves d’air. Bref, à l’instar d’un plongeur, les dytiques adultes traînent avec eux leur « bonbonne » d’oxygène lorsqu’ils plongent sous l’eau!

J’ai observé des dytiques adultes à de multiples reprises dans ma piscine, ainsi que dans mon étang à poissons. Je m’étais d’ailleurs retrouvée à deux reprises avec un écosystème complet incluant des larves et des adultes dytiques dans ma piscine (j’en parle dans cette chronique).

Dytique adulte 2_2013
Dytique adulte sur ma main

Au printemps dernier, alors que je nettoyais mon étang, j’ai eu le loisir de manipuler un dytique adulte. J’en avais déjà attrapé plusieurs mains nues, dans le passé, qui ne s’étaient pas laissés manipuler très longtemps. En outre, je peux vous dire que ceux-ci n’ont définitivement pas perdu leur capacité de mordre! Je me suis fait mordre à plusieurs reprises : cela est plutôt saisissant, mais sans conséquences! Bref, revenons à mon dytique du printemps 2013. Celui-ci me permit de l’observer allègrement – sans me mordre, cette fois! À un moment donné, il se mit littéralement à vibrer sur ma main, tel un moteur. Cela dura quelques minutes – assez longtemps pour que je me demande ce qu’il mijotait. C’est ensuite qu’il prit son envol! Je compris qu’il s’était probablement échauffé les ailes et le corps – qui étaient mouillés quelques instants auparavant. Une de mes sources suggère que les dytiques ne seraient pas capables de prendre leur envol immédiatement après être sortis de l’eau, notamment parce que le mode de respiration « aquatique » du dytique viendrait affecter certains organes utilisés au moment du vol. Un temps d’adaptation serait conséquemment nécessaire pour passer du milieu aquatique au milieu terrestre. Intrigant, n’est-ce pas?

Dytique adulte_2013
Dytique adulte sous l’eau

C’est cette capacité de voler qui permet aux dytiques de se déplacer d’un site à l’autre et de répandre leurs œufs. Les dytiques peuvent donc coloniser rapidement toutes sortes de milieux aquatiques – même de petits étangs ou des piscines fermées! En effet, alors que les adultes peuvent voler, les larves, elles, sont entièrement confinées aux milieux aquatiques où elles sont nées.

Les larves de dytiques ont une allure particulière et facilement reconnaissable. Tout d’abord, elles sont munies d’une grosse tête – par rapport au reste du corps – surmontée de larges mandibules recourbées. Elles possèdent de longues pattes, adaptées pour la nage. Aussi, leur abdomen se termine de façon très pointue. De plus, beaucoup d’espèces possèdent deux filaments en forme de V au bout de leur abdomen. Ces deux filaments sont, en fait, des spiracles et servent à la respiration des individus. À cet égard, les larves de nombreuses espèces se tiennent la tête en bas, la pointe de leur abdomen frisant la surface de l’eau. C’est ainsi qu’elles respirent, en puisant l’oxygène à l’endroit où il est le plus abondant : à l’interface où l’air et l’eau se touchent.

Dytique et chironome 2
Larves de dytiques – une d’entre elles savoure une larve de chironome
Dytique et chironome
Larve de dytique et chironome partiellement digéré

Leurs larges mandibules servent à saisir des proies (voir cette photo). Effectivement, les larves de dytiques sont prédatrices. D’ailleurs, leur nom commun anglais est « water tigers » (tigres d’eau).  Lorsqu’elles attrapent une proie, elles lui injectent des enzymes digestifs qui liquéfient ses tissus internes. Il leur suffit ensuite d’aspirer les fluides, laissant derrière elles une coquille vide.

Les adultes constituent, eux aussi, de voraces prédateurs. Autant les adultes que les larves peuvent s’attaquer à une myriade de proies : vers, sangsues, crustacés, larves d’autres insectes aquatiques (petits et gros), têtards, salamandres et petits poissons. Aucune proie ne leur résiste si elle est de taille à être maîtrisée! Les adultes sont également des charognards et peuvent se délecter de carcasses de poissons morts ou d’autres animaux.

En somme, les dytiques sont passés maîtres dans l’art de plonger et de se mouvoir sous l’eau. Comme ils sont prédateurs d’autres insectes – incluant les larves de maringouins et de mouches susceptibles de nous piquer (lire cette précédente chronique) – ils s’avèrent des insectes bénéfiques. Ils sont également très communs et vous pouvez les manipuler sans danger – quoiqu’ils tendent à mordre à l’occasion!

Je termine cette chronique par une courte vidéo du dytique que j’ai observé et manipulé au printemps dernier. Vous pourrez voir comment il se déplace sous l’eau et à quel point il est un plongeur aguerri!

 

 

Pour en savoir plus

  • Marshall, S.A. 2009. Insects. Their natural history and diversity. 732 p.
  • Merritt, R.W. et K.W. 1996. Cummins. Aquatic insects of North America. 862 p.
  • Thorp, J.H. et A.P. Covich. 2001. Ecology and classification of North American freshwater invertebrates. 1056 p.
  • Voshell, J.R. 2002. A guide to common freshwater invertebrates of North America. 442 p.
  • Wikipédia. Dytique. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dytique

 

Quelle mouche t’a piqué?

La capsule de la semaine dernière vous présentait la tête d’un insecte vu de très près et portant un long appendice ressemblant à une trompe. Mes questions étaient alors les suivantes : de quel insecte s’agit-il et à quoi sert cette « trompe »?

Tabanus atratus
Tabanidae qui atteint une grosseur appréciable de 3 cm (Tabanus atratus)

La réponse à la première question nous donne un bon indice quant à la réponse de la seconde. En effet, le spécimen photographié est une mouche (diptère) de la famille des Tabanidae. Dans le jargon populaire, on appelle les membres de cette famille mouche à chevreuil, taon ou frappe-à-bord. Naturellement, sachant ceci, vous aurez sans doute deviné que le rostre (appendice buccal) de cette mouche sert… à sucer votre sang!

Fait intéressant, les insectes que l’on connaît bien pour leur appétit pour notre sang font tous partie de l’ordre des diptères (mouches). À part les « mouches à chevreuil », on retrouve notamment les maringouins (famille des Culicidae), les mouches noires (famille des Simuliidae) et les brûlots (famille des Ceratopogonidae). Dans tous les cas, ce sont exclusivement les femelles qui se nourrissent de notre sang, dans le but louable de permettre à leurs œufs de survivre. Autre fait notable : les larves de tous ces groupes évoluent dans les milieux aquatiques ou semi-aquatiques. Ce n’est pas pour rien que je leur voue un certain intérêt!

Comme le suggère le titre de la présente chronique, je vais tenter de vous brosser un bref portrait de ces quatre familles de diptères piqueurs. Le tout afin de vous permettre, dans le futur, de répondre à la question « quelle mouche t’a piqué »!

Amorçons donc avec les brûlots, les moins connus à cause de leur très petite taille. Avez-vous déjà eu l’impression d’être mordus par un insecte, regarder la région affectée et… ne rien voir du tout? Si oui, vous vous êtes fort probablement fait mordre par un brûlot. Ces mouches sont effectivement minuscules : de 0,8 à 3 millimètres (voir cette photo). D’ailleurs, un de leur nom commun en anglais est « No-See-Ums » (ceux-que-l’on-ne-voit-pas)! Les larves, que l’on retrouve dans les milieux aquatiques calmes ou à courant lent, sont filiformes et ne présentent pas de traits distincts (photo). Déjà à ce stade, plusieurs espèces démontrent un goût pour le sang, se nourrissant d’autres diptères (chironomes, notamment) et insectes aquatiques.

Chez les adultes, les femelles s’attaquent typiquement aux mammifères et aux oiseaux. Certaines espèces parasitent également les reptiles, les amphibiens et même les gros insectes. Les brûlots sont dérangeants, car ils sont capables de se faufiler à travers moustiquaires et filets. Toutefois, ils ne représentent pas de danger en ce qui concerne la santé humaine: sous nos latitudes, ils ne transmettent pas de maladies chez les humains (ce qui n’est cependant pas le cas pour le bétail). Comme ils sont petits, la morsure, quoique désagréable, enfle et pique beaucoup moins que celle des prochaines familles dont je vais vous entretenir.

Simuliidae et Caro
Une DocBébitte assaillie par des mouches noires (voir autour de ma tête)

Augmentons en taille légèrement et parlons des mouches noires! Les amateurs de plein air et de pêche en région boisée (pensons aux Laurentides) savent qu’il ne faut pas sortir sans protection pendant les mois de mai et de juin. Autrement, ils se retrouveront assaillis par un vaste nuage de mouches noires. C’est effectivement par leur nombre que les mouches noires posent problème. Elles vous repèrent et vous mordent par dizaines. Certaines personnes – comme moi – sont particulièrement sensibles aux morsures de ces mouches et se retrouvent avec de multiples boursouflures qui démangent à s’en rendre presque fou! Heureusement, en Amérique du Nord, les mouches noires ne sont pas un vecteur de maladies pour les humains. Elles le sont ailleurs dans le monde (Afrique et Amérique du Sud), où elles transmettent une maladie connue sous le nom de « river blindness » (onchocerciasis).

Les larves de mouches noires évoluent dans les cours d’eau, où elles peuvent atteindre de si fortes densités qu’elles en tapissent parfois le fond. Elles s’accrochent aux roches à l’aide de petites épines situées à la base de leur abdomen élargi. Elles sont aussi munies d’éventails situés de chaque côté de leur bouche, qu’elles utilisent pour capturer des débris de toutes sortes dont elles se nourrissent. Leur forme est caractéristique et il est facile de les reconnaître (voir cette photo).

Qui ne connaît pas les maringouins (moustiques)? Tout comme les organismes précédents, leurs larves croissent dans les milieux aquatiques… Ou devrais-je dire sous l’eau. Dans les faits, un trou d’eau persistant quelques jours peut être suffisant pour soutenir une population de larves de maringouins. C’est ce qui en fait leur force. Les maringouins profitent en effet des habitats que nous créons autour de nos habitations : vieux pneus ou contenants qui traînent et dans lesquels l’eau de pluie s’accumule. Une fois émergées, les femelles s’en prennent à nous! Ces dernières recherchent effectivement un bon repas protéiné avant de pondre leurs œufs.

Culicidae larve 2
Larve de maringouin

La réaction à la morsure des maringouins varie d’un individu à l’autre. Pour ma part, comme je suis assez sensible, je tends à arborer une jolie enflure de la taille d’un dix cents. Malheureusement, les maringouins transmettent plusieurs maladies, mondialement parlant. Au Québec, c’est le virus du Nil occidental qui est sous surveillance.

Pour couronner le tout, terminons par les mouches à chevreuil. Ces mouches peuvent atteindre une longueur de 3 centimètres, selon l’espèce. Pour un animal qui se nourrit de sang humain, cela commence à être plutôt gros! En faisant des recherches sur Internet, je suis tombée sur cette vidéo prise par un valeureux internaute qui s’est laissé mordre par une espèce de Tabanidae. On voit bien comment la femelle s’y prend pour cisailler la peau, puis s’abreuver. Le principe est le même que pour les autres diptères piqueurs : la femelle utilise ce sang pour nourrir les œufs qu’elle porte. Naturellement, comme ces mouches sont assez grosses, leur morsure est fort désagréable. Pour reprendre une de mes sources « they have a very nasty bite » (Voshell 2002). J’approuve. Au moins, elles ne sont pas un vecteur de maladies humaines au Québec.

Chrysops lateralis
Espèce de Tabanidae (Chrysops lateralis)

Tout comme les adultes, les larves sont assez massives (photo) et peuvent mesurer jusqu’à 60 millimètres de long. Lorsque je faisais du terrain, j’en capturais régulièrement dans les fonds graveleux des rivières. Plusieurs espèces sont prédatrices et se nourrissent d’autres invertébrés aquatiques. Elles utilisent leurs pièces buccales, formées de deux longs « crocs », afin de percer des trous dans le corps de leurs proies. Elles consomment ensuite les fluides et les tissus plus mous.

Comme la chronique tire à sa fin, je réalise qu’il y aurait encore beaucoup à dire sur chacune de ces familles. Au retour de l’été – et idéalement avec quelques photographies de plus à l’appui – je pourrai vous en parler davantage! Ce n’est pas comme si ces insectes étaient difficiles à trouver. Ce sont généralement eux qui nous trouvent en premier!

 

Pour en savoir plus

Des insectes dans ma bouffe? La réponse!

Qu’on le veuille ou non, les invertébrés font partie de notre quotidien. Qui aurait cru qu’on irait jusqu’à les retrouver dans notre nourriture complètement à notre insu?

Les fines bouches n’apprécieront peut-être pas les prochains paragraphes. Toutefois, loin de moi est l’idée de vous traumatiser. En fait, je vais vous entretenir au sujet de ces tout petits (et parfois un peu moins petits) invertébrés que l’on se retrouve involontairement à consommer. Aussi, je vais vous expliquer pourquoi cela est normal et sans risque pour votre santé.

Larve carotte
Larve d’insecte qui est passée à une bouchée de se faire croquer!

Première question : quelle est la quantité moyenne d’invertébrés consommée chaque année par un Nord américain – et je parle bien de ceux consommés par inadvertance? La réponse pourrait vous surprendre. En moyenne, vous et moi mangerions annuellement l’équivalent de une à deux livres d’invertébrés. Pour donner un exemple représentatif, cela correspond entre un sac et demi à trois sacs de pépites de chocolat de 350 grammes. Oui, moi aussi je choisirais plutôt le chocolat!

Cela revient à dire que nous avalons beaucoup de petits organismes de façon quotidienne. Bonne nouvelle : personne n’en est mort! D’ailleurs, la U.S. Food and Drug Administration (FDA) émet des normes sur la quantité d’invertébrés permise dans la nourriture pour une vaste gamme d’aliments. De plus, elle souligne que ces normes sont davantage esthétiques qu’associées à un danger réel – ce que l’on peut comprendre.

À cet effet, la U.S. Food and Drug Administration a élaboré le « Food Defect Levels Handbook », un guide où l’on indique notamment combien d’invertébrés (ou de morceaux d’invertébrés) sont permis dans les aliments tels que les jus, les fruits et légumes en conserve ou congelés, le chocolat, le beurre d’arachide et les épices, pour n’en nommer que quelques-uns.

Pucerons Salade
Les pucerons sont très nombreux dans les légumes feuillus – ceux-ci étaient dans du chou chinois

Je suis parvenue à dénicher un guide similaire – quoique touchant une moins grande variété de produits – pour le Canada. Selon ce dernier, on autorise notamment jusqu’à :
–       25 fragments de mites (mortes) et 4 fragments d’autres insectes par 225 grammes de fromage;
–       1 insecte entier, 65 fragments d’insectes et 15 mites mortes par 100 grammes de tofu;
–       35 fragments d’insectes par 25 grammes de café moulu;
–       10 asticots d’une taille inférieure à 2 mm par 100 grammes de champignons (en conserve, séchés, congelés ou frais);
–       10 insectes entiers par 225 grammes de raisins secs;
–       280 fragments d’insectes par 10 grammes de thym.

Si l’on jette un coup d’œil au document de la FDA, on peut aussi savoir que les quantités maximales suivantes sont permises aux États-Unis (je n’ai pas été en mesure d’identifier ce qui en est pour le Canada, mais on peut présumer que les valeurs seraient similaires):
–       59 pucerons et/ou thrips et/ou mites par 100 grammes de brocoli congelé;
–       399 fragments d’insectes par 100 grammes de cannelle moulue;
–       59 fragments d’insectes dans 100 grammes de chocolat;
–       4 œufs de mouches (drosophiles ou autres) par 250 ml de jus d’agrumes;
–       224 fragments d’insectes par 225 grammes de macaroni ou autres pâtes alimentaires;
–       49 pucerons, thrips ou mites par 100 grammes d’épinards en conserve ou congelés;
–       9 œufs de mouches drosophiles ou 1 asticot par 500 grammes de tomates en conserve.

Thysanoptera
Les thrips sont aussi abondants dans les légumes – celui-ci était à peine plus gros qu’un grain de sable (vu au microscope)

En lisant l’ensemble des informations disponibles dans ces deux guides, vous pourrez noter que les épices sont particulièrement susceptibles d’être bourrées de fragments d’insectes. Nous donnons ici une nouvelle signification à l’expression « assaisonner son repas »!

Outre ce que l’on retrouve dans les produits transformés susmentionnés, nous avalons bien sûr plusieurs œufs, larves et adultes de petits insectes qui se faufilent dans nos fruits et légumes frais. N’avez-vous jamais vu « apparaître » de petites mouches (sans doute des drosophiles) dans votre maison, après avoir acheté certains fruits? Celles-ci venaient d’œufs et de larves que vous n’avez pas vus… et dont certains se sont sans doute retrouvés dans votre estomac!

Thomisidae bleuets
J’ai trouvé cette araignée-crabe (environ 3-4 mm) dans mes bleuets

Vous avez également sûrement vu des pucerons en nettoyant vos laitues, choux et épinards. Ceux-ci se retrouvent effectivement en grande abondance dans ces légumes feuillus. Je me souviens d’ailleurs d’une fois où j’avais amorcé la dégustation d’une salade aux crevettes achetée dans un casse-croûte, alors que nous étions en vacances. Après quelques bouchées (j’étais vraiment affamée), je me rendis compte qu’il s’agissait en fait d’une salade aux pucerons et aux crevettes. À voir la quantité de pucerons dans cette salade, il était évident que j’en avais déjà englouti une bonne dizaine!

Je pourrais en dire autant pour les petits fruits que j’aime tant manger pendant l’été. Araignées, pucerons, collemboles, charançons, chenilles… et même une larve de coccinelle encore vivante font partie des insectes que j’ai retrouvés dans mes bleuets, fraises et framboises.

Chenille framboises
Cette chenille s’était fait un nid douillet dans mon panier de framboises

Comme je l’ai déjà souligné, le bon côté des choses est que la consommation d’invertébrés est un problème davantage esthétique que de santé humaine. D’ailleurs, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture recommande de plus en plus de consommer – intentionnellement cette fois – des invertébrés. Ceux-ci sont effectivement riches en protéines et en différents éléments nutritifs (fer, cuivre, zinc, etc.). De plus, ils ne nécessitent pas autant d’énergie et d’espace à produire que le bétail : leur élevage pollue donc beaucoup moins. Finalement, ils pourraient garantir une meilleure sécurité alimentaire pour la population incessamment croissante de notre planète.

En outre, les risques liés à la consommation accidentelle d’invertébrés sont très faibles… à part celui d’être dégouté! Le meilleur conseil que je puisse vous donner, c’est de bien rincer bien vos aliments lorsque possible. Pour ce qui est du reste… n’y pensez pas (on n’y peut rien) et bon appétit!!

Pour terminer, si vous êtes à l’aise en anglais, je vous recommande de lire cet article, qui dépeint la situation avec un bon sens de l’humour! Santé!

Galerie vidéo

Un des pucerons que j’ai trouvé dans du chou chinois. Quoiqu’entreposé au réfrigérateur, on voit qu’il est toujours vivant.

Les collemboles sont de très petits invertébrés. J’ai remarqué leur présence après avoir essoré de la salade.

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